LA COMTESSE DE R OU A N-MINI A C DE JERSEY
Et puis plus rien : on n'entend plus parler de la i comtesse de Rohan-Miniac de Jersey. On lui donnait quarante-cinq ans en 1819 ; elle en a cinquante et un à présent; ce n'était point alors l'âge des ; aventures fructueuses. Juste à ce moment, par un I coup de fortune providentiel et qui montre comme 1 sont récompensées les épouses vertueuses et fidèles, Lapierre-Mignac-Rohan, dont la comtesse n'avait plus ouï parler depuis seize ans, et qui s'était retiré à Crépy, eut Texcellente idée de mourir. Le notaire de Crépy se mit à la recherche de l'héritière et de la mère de l'héritier. Cela ne ! valait point à coup sûr les 40 000 £ de la succession de Napoléon, mais cela était tang"ihle et, revenue de son voyap^e à Gand, tout comme le Roi Très Chrétien, la fille Moulin trouva au moins de quoi manger; on l'imagine, tombée du pinacle où elle crut monter en une petite maison de village et, de temps en temps, repassant ses grandeurs, relisant ces lettres d'amour de tant d'hommes divers et, avec des mains religieuses, reprenant ces invitations de Bertrand, de Drouot, de la princesse Pauline, de l'Empereur, qui attestent ^es rêves réalisés, ses fourberies réussies, l'étonnante fortune qu'elle obtint quelques jours et qui lui vaut à présent qu'on exhume du cimetière des archives sa vie d'aventurière.
Ses cuisiniers ? — Oui bien : ce sont de médiocres Tsonnages et de très petites gens. Ils n'ont point arqué dans la gastronomie et nul mets distingué, mt ils aient imaginé la confection, ne leur a érité Festime des gourmets. Ils furent d'une asse inférieure et d'un génie fort mince. Quelles-uns, dont on a vanté le dévouement, ne éritaient nul éloge. Pourtant, dans ce drame de captivité, ils jouèrent un rôle, un rôle plus [portant à des égards que d'autres individus qui it leur page dans l'histoire, et ils méritent qu'on 3se mention de leurs noms, ne serait-ce que dans spoir qu'on retrouvera ainsi quelques papiers l'ils ont pu laisser.
La question des approvisionnements ^ avec celle s limites et celle des médecins, plus qu'aucune
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autre peut-être, a été l'occasion de violentes (ju relies entre Napoléon et le gouvernement anglai A tort a-t-on dit Hudson-Lowe. Le gouverneur ( Sainte-Hélène ne fait, en ceci, qu'exécuter les ordn qu'il reçoit du ministère : il les remplit avec plusc moins de tact; il manque dans les formes, ma il n'est point responsable au fond. En nomb; d'occasions, il a pris sur lui d'adoucir, plutôt qi d'aggraver ses instructions. Ce ne fut point de lu mais de lord Bathurst et du ministère britanniqu que vint l'initiative de réduire d'une façon mis' rable les allocations faites à Napoléon, et ce fi Hudson-Lowe qui, sous sa responsabilité, les rele\ d'un tiers.
Aujourd'hui que les correspondances des con missaires d'Autriche, de Russie et de France soi connues, l'on sait d'une façon positive quel éta \\ Sainte-Hélène le prix des denrées et de tout t qui était nécessaire à la vie. L'on sait que It commissaires trouvaient insuffisant le traitemei de 50 000 francs (2 000 £) qui leur avait été ass gné d'abord ; qu'ils obtinrent presque aussitc 60 000 francs (2 400 £) ; que M. le marquis de MonI chenu réclamait instamment 75000 francs (3000^: puis 100 000 (4 000 £). Or, sa maison se conipc sait de lui, d'un officier d'ordonnance, d'un eu sinier, d'un valet de chambre, de deux nègres « d'une fille de chambre : sept personnes.
Le traitement alloué à Montchenu, à Stiirmer i à Balmain par leurs gouvernements respectif
LES CUISI-NIEUS DE NAPOLEON 233
forme le tiers de ce que le gouvernement anglais
ivait résolu d'allouer pour Fentretien de TEmpeiciir (8 000 £) et le traitement réclamé par Mont-
lienu en eût été la moitié. Or rétablissement de Longwood, au moins durant les premières années (le la captivité, ne comprenait pas moins de quatrevingts personnes d'abord et il ne paraît être des-
'ciulu au-dessous de quarante-huit à cinquante. Lon est même en droit de penser que le chiffre de cinquante est au-dessous de la vérité.
. Au début, il y a, en maîtres, l'Empereur, le général et la comtesse Bertrand et leurs trois enfants, le général et la comtesse de Montholon et leur fils, Las Cases et son fils, Gourgaud, Piontkowski, le chirurgien O'Méara et l'officier d'ordonnance anglais : quinze ; — onze domestiques français; douze matelots anglais habillés à la livrée impériale : vingt-trois ; — trois domestiques français et cinq anglais chez Bertrand, un français et deux anglais pour Montholon, deux anglais pour Las Cases et Gourgaud : treize; —soit cinquante et un Européens, plus une cinquantaine de Chinois qui ne sont point, la plupart, nourris par la cuisine impériale, mais ne touchent pas moins des vivres : au total cent un individus.
Au 29 août 1816, selon une dépêche de sir Hudson-Lowe à lord Bathurst, le nombre est de cinquante-cinq, les Chinois non compris ; à ce qu'il semble, les matelots du Northumberland n'ont été remplacés qu'en partie par des soldats. En sep-
tembre, sur rinsisLance d'Hudson-Lowe, FEmporeur pense à congédier six domestiques anglais d un domestique noir habitant de Tîle ; mais on ih croit pas que cette décision ait été maintenue. En avril 1817, l'établissement de Longwood, selon un ! état dressé par Hudson-Lowe, est de quarante-huit personnes, non compris les Chinois ou la plupart d'entre eux. Piontkowski, Santini, Rousseau et Archambault jeune ont été renvoyés, mais des nourrices et des bonnes anglaises en supplément sont entrées au service de M*"^^ Bertrand et Montholon. Il reste alors en maîtres, l'Empereur, le général Bertrand, sa femme et quatre enfants, le comte Montholon, sa femme et deux enfants, le général Gourgaud — douze; en serviteurs françai Marchand, Saint-Denis, Noverraz, Cipriani, Pierron, Lepage, Archambault aîné, Gentilini, Catherine, dite Jeannette, femme de Lepage, Bernard, sa femme et son fils, au service de la famille Bertrand, Joséphine, femme de chambre de M""^ Montholon — treize ; dix soldats anglais, du régiment de Sainte-Hélène ou du 66®, un employé comme valet de pied, un comme aide-pâtissier, quatre comme garçons d'écurie, deux chez Montholon, un chez Gourgaud, un chez Bertrand — dix; deux domestiques civils anglais, quatre bonnes anglaises chez M"'" Bertrand et chez M"'" Montholon — six ; l'officier d'ordonnance et le chirurgien avec trois domestiques — cinq. Total : quarante-six. Et on n'indique que deux Chinois, malgré que, d'après les comptes
i d'après des témoignages postérieurs, il y en ait in bien plus grand nombre.
Peu à peu sans doute la maison s'est réduite elle-même et le nombre des parties prenantes a ceru dans une proportion rapide : en effet, de 1816 1820, vingt-trois personnes pour le moins ont iiitté Longwood, dont plus de la moitié de celles ni étaient venues avec l'Empereur. Ainsi, en 816, le 18 octobre, Piontkowski, Santini, Arcbamault jeune et Rousseau; le 23 novembre. Las set son fils. En 1818, le 13 février, Gourgaud ; jipriani est mort en mars; Lepage, sa femme et bur enfant, Bernard, sa femme et leur fils sont Partis en juin, O'Méara en juillet; en 1819, M""^ de fontholon et ses enfants. Et la maison s'est trourr allégée, par suite, des domestiques anglais, rt'oles ou nègres, de Las Cases, de Gourgaud et (' M""^ de Montholon. Si Buonavita, Vignali, An- |Ommarchi, Coursot, Chandelier et Bouges sont rrivés en 1819 et 1820, il n'y a point eu compeniation, mais toutes les discussions au sujet des approvisionnements sont antérieures à 1817; elles ont de 1816, c'est-à-dire du moment où aucun lépart ne s'était produit et oii rétablissement était m complet.
Si l'on prend comme base les calculs que, dans
outes leurs dépêches, ressassent Balmain, Stûrmer
|t surtout Montchenu, la dépense devrait s'élever
:)0ur cent individus à environ 850 000 francs,
iour cinquante à 428 000, pour quarante-cinq à
386 000; sir Hudson-Lowe, dans sa lettre au gêné rai Montliolon du 17 août 1816, l'évalue pour qua rante-cinq personnes, selon les calculs qu'il a fai établir par son secrétaire militaire, h 19 4'J0 (486 250 francs) et, selon l'étcit dressé par le coin missaire général Ibbetson, à 19152 £(478 800) les transports faisant une majoration d'au moin 1 500 sinon 2 000 £ (50 000 francs).
La somme de 8 000 £ à laquelle le gouverneiiien anglais a voulu se restreindre ne forme donc point par rapport aux nécessités telles que les présenten les commissaires et telles que les affirme Hudson Lowe, la moitié de la somme nécessaire à l'établis sèment de Longw^ood.
Sur cette somme de 19 152 £, que le gouverneui reconnaît nécessaire, 16 165 sont attribuées à h table ; savoir : en provisions de bouche et autres objets nécessaires pour la maison fournis pa] M. Defountain, chargé des magasins appartenant l la Compagnie des Indes Orientales : 2020 £; en vin^ rouges, Grave, Champagne, Madère, et en denrées pour la maison et de la table, soit fourni par le gouvernement et envoyé d'Angleterre, soit fourni pai M.Balcombe, pourvoyeur: 14 145 £ (404 125 francs); donc 8 940 francs par individu. Il s'agit ici d'Euro péens, et Montchenu (en comprenant deux nègres dans les sept individus qu'il doit nourrir) compte par tête 8 571 francs.
L'Empereur, dans sa réponse à lord Bathursl écrit : « Par les états qu'il a joints à sa lettre, col
»(Ticier (Hudson-Lowe) prouvait qu'il fallait 0 000 £ pour pourvoir à toutes les dépenses ; que ur cette somme 5 500 £ étaient une dépense fixe )()ur l'entretien des bâtiments qui sont en fort iiauvais état, pour les gages du fournisseur, pour .es transports de la ville sur la montagne, pour la !j,able des officiers de garde et pour l'écurie ; qu'il f ui restait donc 13 500 £ qui, réparties entre trente- ;!ieuf individus qui composaient la maison de Longwood, donnaient par tête et par jour 14 shillings qui, dans ce pays, vu les prix qui sont quadruples de ceux de Londres, équivalent à 3 sliillongs 6 pences pour fournir à tous les besoins réclairage, de chaullage, de table et autres d'une maison ».
Les 13 500 S dont l'Empereur fait état équivalent à 337 50,0 francs. Il ne compte que trente-neuf personnes, parce qu'il élimine Fofficier d'ordonluince, le chirurgien et leurs gens, et les hommes id'écurie. Il arrive ainsi au chifïre de 8653 francs par tête et par an, chiifre identique aux 8 571 francs de Montchenu et légèrement inférieur aux 8940 francs qui paraissent résulter du compte du gouverneur : Cette différence qui n'atteint pas 400 francs par tête est négligeable. Le point essentiel et qu'il faut retenir est que la population européenne de Longwood ne descend point — au moins jusqu'en 1818 — au-dessous de quarante-cinq individus et qu'elle dépasse ordinairement cinquante ; que le prix ji'entretien par individu est sensiblement égal au prix
déclaré indispensable parles commissaires et qi; est pareil à celui qu'allègue l'Empereur.
L'Empereur est donc entièrement dans la vérif lorsqu'il écrit : « De la somme de 8000 £ fixée j le ministre, il faut ôter o 500 £ qui sont une dépens fixe; il restait donc 2500 £ pour les besoins de 1 maison, ou 10 pences par homme et par jour. C • €e qui est alloué à un soldat. )>
Par ces chiffres, s'expliquent les données < paraissent à première vue fantaisistes et que ( » tains pamphlétaires anglais ont relatées avec um énergique et brutale vanité, à la fois sur ' dépenses de l'établissement de Longwood et suj quantité des denrées qui y sont consommées et ij présentées sans qu'on indique le nombre < parties prenantes, donnent à l'Empereur les appa rences d'un ogre insatiable, consommant par joui 82 livres de viande, six volailles, 66 livres de pain,ti cinq livres de beurre, huit de lard, trois pintes et; demie d'huile à salade, quatre livres de sucre candi, deux de café, une demi-livre de thé noir, une demi-livre de thé vert, huit livres de chandelles; de cire, trente œufs, cinq livres de sucre, une de fromage, cinq livres de farine, six de viande salée, trois bouteille d'ale, une de Grave, une de Madère, une de Constance et six* de vin rouge, plus, par quinzaine, huit canards, deux dindes, deux oies, deux pains de sucre, deux jambons, du poisson pour 80 shillings, des fruits pour 450, des légumes pour 15 £, du beurre frais pour 7 £, du lait pour
'.)S shillings. Les chiffres alors prennent leur réalité et l'on comprend que le maître d'hôtel soit obligé d'ajouter, chaque jour, aux provisions fournies, une douzaine d'œufs, huit livres de beurre, il ois volailles, du sucre candi, du sucre en pain, (lu sucre commun et même quatre pains à 1 sh. 6 d. chacun; qu'il doive encore acheter par semaine deux dindes, un jambon et un cochon à rôtir.
Ces denrées qu'on est contraint d'acheter au pourvoyeur, comme celles que le pourvoyeur fournit au compte du gouvernement anglais, subissent une majoration, mais moindre qu'on ne penserait. Les prix courants à Jamestown étant attestés aussi bien par les commissaires que par Hudson- Lowe lui-même — c'est surtout sur la qualité que les fournisseurs font leurs bénéfices, en livrant à Longwood « le rebut des magasins de l'île ».
Dès que l'Empereur est obligé de fournir plus (le la moitié des 20000 £ nécessaires à l'entretien de sa maison, soit 200000 francs par année, il lui faut trouver de l'argent : il lui en faut trouver pour les appointements et les gages de ses compagnons et de ses serviteurs, et cela va à plus de 100 000 francs ; il lui en faut garder pour les occasions, pour payer ceux qui se chargent de lettres ou d'écrits à destination d'Europe, pour distribuer des aumônes et faire ses largesses, car par là il ne cessera jamais d'être empereur. Il ne peut donc pas épuiser toutes les ressources qu'il a apportées 6t il a dû former une réserve — si minime à la
vérité qu'elle ne suffirait pas à entretenir la mais> durant six mois.
Tant qu'il a de l'argent, soit de celui qu'il a apporté comptant d'Europe, soit de celui que lui prêtent Las Cases et Bertrand, il paye, mais ces fonds s'épuisent. Il ne demande pas mieux que de continuer à payer — et non seulement la moitié, mais la totalité de l'entretien de sa maison : seulement, il n'entend pas livrer le nom des dépositaires de ses fonds, car on ne manquerait pas de les confisquer ; il veut donc correspondre à ce sujet par lettres fermées. C'est à quoi s'oppose le gouvern»'ment britannique, lequel, en même temps, ordoniv qu'on réduise à 8 000 livres la part des dépens qu'il garde à sa charge. Plutôt que de céder, l'Eui- i pereur ordonne que son maître d'hôtel brise et i vende une partie de son argenterie. — Comédie, « ont dit les Anglais. L'Empereur avait de l'argent '
Comédie ou non, devant le scandale soulevé, j Hudson-Lowe enfreint ses instructions et tolère les correspondances et les remises d'argent. Le gouvernement anglais, plutôt que de payer, se contredit, rapporte ses ordres, agrée que, de sources soupçonnées seulement, mais non avouées, l'Empereur reçoive les fonds mensuels qui lui sont nécessaires. Ce n'est point que, comme Hudson-
' Je compte fournir quelque jour, sur ce sujet, des explications précises, déterminer les chitfres, et établir quelles étaient les ressources de TEmpereur. J'en ai dès à présent réuni les éléments, sauf un compte qui reste confus, mais que j'espère débruuil! "
Lowe, il redoute le scandale, mais il n'est point de petite économie. Certes, il a voulu à lui seul un tel prisonnier — cela est pour la g-loire. Il a énergiquement réclamé le droit exclusif de le garder, de le tourmenter, de resserrer sa captivité et de la rendre odieuse. Il ne lésine ni pour Fétat-major des geôliers, ni pour les canons, ni pour les vaisseaux, ni pour les soldats et les matelots; cela établit devant l'Europe et constate devant l'histoire que la victoire dont se vante l'Europe fut une victoire anglaise ; mais, en ménagère adroite et qui sait compter, FAngleterre, après avoir ainsi sacrifié à la vanité, rogne sur le bœuf et le poulet, vide les fonds de bouteille, réclame le sou pour livre et étale devant le Parlement ses comptes de cuisinière. L'hospitalité qu'elle a offerte au héros vaincu est une prison sous l'équateur ; mais cette hospitalité, c'est lui qui doit la payer; dans cette prison, c'est à ses frais qu'il doit vivre et la ladrerie anglaise affiche les quelques guinées qu'elle épargne sur le captif comme une défaite qu'elle lui ferait subir.
Quand on prétend à de la gloire, on ne doit pas regarder à la dépense, mais, aux batailles, les Anglais payaient avec le sang des autres et, à Sainte - Hélène, ils paient avec l'argent du prisonnier.
Puisque, devant le parlement britannique, ces comptes de cuisine furent étalés, puisqu'un ministre anglais s'en fit, en faussant les chiffres, une arme de moquerie et de risée contre le prisonnier, tout le
s. II. 44
ri2 AUTOUll DE SAINTE-HELENE
moins faut-il rétablir les faits et refaire les additions, et puisqu'ainsi la cuisine de Long-wood s'est élevée à la hauteur d'une question gouvernementale, encore faut-il savoir quels étaient les hommes importants qui en avaient l'administration et déterminer quelle était cette existence de luxe, de faste et de gourmandise reprochée par lord Bathurst à TEmpereur des Français.
A l'île d'Elbe, l'Empereur avait emmené un cuisinier nommé Ferdinand Rousseau', ci-devant un des six aides de cuisine, qui, revenu avec lui à Paris, fut chef de service aux Tuileries. Ce Ferdinand accompagna FEmpereur à Rochefort, mais il eut avec le général Bertrand une discussion et « ne voulut plus partir, dit Gourgaud, parce que, disait-il, on ne lui avait pas payé ce qu'on lui avait promis pour aller à l'île d'Elbe ». Le roi Joseph qui avait amené de Paris son cuisinier nommé Lepage, originaire, comme la plupart des gens de sa maison, de Mortefontaine, l'offrit et l'Empereur l'accepta.
Ce fut Lepage qui accompagna l'Empereur sur le Bellérophon, puis sur le Northumberlajid, enfin à Sainte-Hélène. Ferdinand s'était adjoint, au départ de Paris, comme pâtissier aide de cuisine, un
* Et non Dousseau comme ont lu les éditcm-s de la Correspoiidance (pièce 21712).
nommé Lafosse qui avait aussi été à l'île d'Elbe avec l'Empereur; mais Lafosse tomba malade à Jjord du Northumberlaiid : il resta en Angleterre et revint à Paris.
Lepa^çe se trouva donc sans aide lors de l'arrivée à Sainte-Hélène. La période où l'Empereur campa aux Briars et oi^i son cuisinier dut l'y rejoindre fut transitoire. A Longwood seulement, rétablissement prit son organisation et reçut ses règlements.
L'Empereur n'avait point passé durant son règne pour aimer une cuisine délicate ni recbercliée. Il se contentait avec infiniment moins de plats que quantité de ducs et de comtes de sa faron, mais, à Sainte-Hélène, il entendait vivre en empereur, de la façon dont il avait vécu ci-devant, ne pas déchoir. Cette préoccupation, qui était d'orgueil personnel et de prévoyance dynastique, fut, peuton dire, Tunique. Elle domina toutes les autres. Napoléon subit le fait de la captivité, mais il se refusa à tout acte par lequel il reconnût le droit de l'Angleterre et de l'Europe à le retenir prisonnier. Invalidée par les événements, son abdication, d'ailleurs conditionnelle, était non avenue. Il était l'Empereur, il resta l'Empereur, mais il ne pouvait conserver, malgré l'Angleterre et l'Europe, la figure d'empereur qu'il se donnait que si, autour de lui, l'étiquette impériale était maintenue, si, à cette espèce de maison composée de six à sept courtisans et de douze domestiques, il n'imposait les
règrements, les traditions et les apparences de sa maison impériale.
Pour les courtisans, il exigea une tenue analogue à celle qu'ils auraient eue en campagne, pour les dames le plus de toilette possible. On lui plut avec des robes neuves et des parures. Chacun dos courtisans reçut son service comme à la cour : cabinet, dij*ection générale ou grande maîtrise, écurie.
Les domestiques furent rangés en trois catégories : dans la première : Chambre, Marchand premier valet de chambre, Saint-Denis et Noverraz chasseurs, mamelucks ou seconds valets de chambre, Santini portier d'appartement. Les quatre valets de pied formèrent la deuxième catégorie : les deux Arcliambaud servaient en même temps à Fécurie, Gentilini était le seul valet de pied en titre, Rousseau resta argentier; dans la troisième catégorie, Bouche, étaient le maître d'hôtel Cipriani, Fofficier Perron et le chef de cuisine Lepage. Le domestique du grand maréchal, le nommé Bernard, complétait le nombre des douze serviteurs français auxquels il avait été permis de suivre l'Empereur.
C'était à table que se déployait toute l'étiquette, même lorsque l'Empereur était seul avec ses compagnons de captivité ; à plus forte raison lorsqu'il se trouvait un invité.
Le maître d'hôtel et l'officier, avec l'habit vert, brodé en argent, le gilet blanc, les culottes de soie noire, les bas de soie blancs, les souliers à boucle.
étaient de service dès que l'Empereur ne dînait pas dans son intérieur ; avec eux, les deux valets de chambre, Saint-Denis et Noverraz, même costume sauf la broderie en or, au collet, parement et baguette ; les trois valets de pied, et Bernard, le domestique de Bertrand. Tout le personnel paraissait donc, à l'exception de Marchand et de Santinidontle service était à part, de Rousseau qui était à Fargenlerie et Lepage à la cuisine.
Et il n'y avait point que les serviteurs : l'apparence aussi devait être impériale. On servait le dîner en vaisselle plate et il y avait abondance, non seulement d'assiettes, mais de soupières, de plats et cloches à aigles. Au dessert, on relevait avec le service de Sèvres à vues de villes et de champs de bataille, dit le service des Quartiers Généraux, et avec le vermeil dont il n'y avait à la vérité que vingt-huit couverts, mais tous les accessoires — cuillers à compote, à sucre et à punch ; et pour le café, qu'on servait dans les cafetières de vermeil, on avait les tasses a vues d'Égygte dont les soucoupes représentaient les portraits de beys ou de notables Égyptiens, d'après les dessins qu'avait pris en Egypte Vivant Denon.
Tel était l'aspect de la table impériale lorsque, au début de l'installation à Longwood, l'Empereur recevait journellement un ou deux officiers du 53* et qu'il conviait à dîner sir George Bingliam, le colonel du régiment. « C'était le plus superbe dîner», écrit Bingham, encore frappé d'admiration,
surtout pour les tasses à café dont chacune, écrit-il, coûte en France vingt-cinq guinées.
Il y eut par la suite un relâchement dans cette magnificence, parce que l'Empereur cessa hientôt d'inviter qui que ce fût, parce qu'il dut faire briser et vendre une partie de l'argenterie, parce qu'il renonça à se servir du Sèvres, si précieux par les souvenirs qu'il évoquait et réservé pour de rares présents, parce que les compagnons s'égrenèrent, puis parce que certains domestiques rentrèrent en Europe, que d'autres moururent; mais, tant qu'il fut à peu près 'valide et tant qu'il prit ses repas hors de sa chambre, le décorum resta pareil et l'Empereur exigea la même tenue et la même étiquette de ceux qui l'approchaient.
Lepage n'avait trouvé personne à Sainte-Hélène qui pût le seconder, hormis deux aides et deux garçons chinois qui, même après trois années d'apprentissage, furent incapables d'accommoder un dîner mangeable. Or il n'avait point à nourrir que l'Empereur, il était seul pour tout le service.
Mis à part les auxiliaires chinois qui faisaient cuisine à part et les auxiliaires anglais dont plusieurs avaient été renvoyés à leur bord, le cuisinier n'en avait pas moins, en 1815 et 1816, à faire la cuisine pour soixante personnes, réparties en huit tables : la table de l'Empereur, la table du grand maréchal, la table du général Montholon, au moins pour le déjeuner, la table du général Gourgaudpour le déjeuner et très souvent pour le dîner.
la table de Piontkowski, la table du médecin où mangeaient O'Méara et l'officier d'ordonnance, la table de roffice où mangeaient Marchand, le maître d'hôtel Cipriani et loflicier Pierron, et la table des (loiiiestiques.
A la table de l'Empereur on servait : un potage, un relevé, deux entrées, un rôt et deux entremets dont un de douceur; le grand maréchal avait un cuisinier chinois qui préparait à Hutt's Gâte un potage, un relevé et un plat de rôt et qui envoyait son garçon chercher tous les jours, à cinq heures, à la cuisine de FEmpereur, deux entrées et deux entremets dont un de douceur; à Montholon et à Crourgaud, s'ils ne dînaient point avec FEmpereur, on servait dans leurs appartements respectifs, un potage, deux entrées, un rôti, deux entremets; à la table du médecin, outre les plats préparés par les Chinois, deux entrées; à la table des offices, un potage, le bœuf, deux entrées, deux entremets.
Pour le déjeuner, FEmpereur prenait un potage, souvent un potage au lait très sucré, avec beaucoup d'œufs, un plat de viande et un plat de légumes ; mais les généraux voulaient bien plus de cuisine et des plats plus nombreux.
Comme on voit, le cuisinier ne chômait point à Longwood; ce n'eût rien été s'il avait eu des outils de bonne fabrication et des vivres de bonne quahté.
248 AUTOUR DE SAKNTE-H É LÈN E
Mais le fourneau était d'une construction rudimentaire et ne se chauffait qu'au charbon de terre, ce qui causait au cuisinier des maux de tète insupportables; point de bois pour un vieux four à la française, et par là des difficultés infinies pour la pâtisserie. Point de rétameurs dans Tîle et des casseroles qui manquaient d'empoisonner toute la colonie : des organisations rudimentaires et qu'on ne pouvait améliorer faute d'ouvriers compétents. Pour les vivres, peu ou point de légumes du pays; le peu qu'on en cultivait était dévoré par les rats ou brûlé par le soleil. Toute la viande, bœuf, veau et mouton, arrivait sur pied du Brésil ou du Cap de Bonne-Espérance, après trois semaines ou un mois denavigation; les meilleurs morceaux étaient prélevés par le gouverneur, dont la table était supérieurement servie. Une seule ressource, le porc, de race chinoise, excellent en côtelettes, en boudins et en saucisses. Pour la basse-cour, poulets, dindons et oies étaient aussi maigres que les bœufs, veaux et moutons, sans les mêmes raisons, et on ne parvenait pas à les engraisser. Très peu de gibier, quelques perdrix rouges, si Gourgaud, Piontkowski ou Santini arrivaient à en tuer, mais cette réserve vite usée, et plus de chasseur après leur départ. Un faisan faisaitévénement : mais iln'y en avaitquepour le gouverneur. Aucun des bons poissons d'Europe : ni huîtres, ni coquillages, ni homards, ni écrevisses; seulement un poisson que les Français appelaient bonne femme, et un autre, très long et mince, qu'ils
nommaient aiguille ; de petits maquereaux secs et (le mauvais goût; tout le reste, en gros poisson, comparable à du chien de mer. Point de fruits du sol : les oranges et les citrons mûrissant mal ; le& abricots et le raisin sans saveur; des bananes seulement qui, marinées dans du rhum, servaient à des entremets de friture. Des poires et des pommes arrivaient du Cap, mais elles étaient de mauvais goût.
La farine, de deux sortes, également mauvaises : celle qui venait d'Europe gardant le goût échauffé qu'elle avait pris pendant la traversée; celle qui arrivait du Cap, moulue sous de mauvaises meules, croquant sous la dent à cause du sable qu'elle contenait. Le pain par suite détestable.
Cela n'est pas seulement affirmé par l'Empereur, mais reconnu par Hudson-Lowe ; l'Empereur dans une note dictée par lui, dans sa Réponse à Lord Bathurst, a dit : « L'Empereur n'a pas mangé de pain depuis plusieurs mois, à cause de la mauvaise qualité de la farine. » Hudson-Lowe avoue dans une contre-note : « La farine a été moins bonne dans certains moments que dans d'autres, mais on a pris toutes les peines possibles pour en procurer toujours de la meilleure qualité à Longwood. »
Il n'y a point que la farine : comme le dit encore l'Empereur : « Tout ce que l'on envoie est le rebut des magasins de Londres. »
Tout ce qui arrive d'Europe sent le vieux, après
des mois de navigation; macaroni, fromage de Parmesan, beurre surtout, malgré qu'il soit salé ; il faut, pour le rendre mangeable, le laver à plusieurs eaux et l'éponger. Les truffes et les cliampignons arrivent entièrement usés dans les bouteilles de conserve ; point de glace, par suite impossibilité de conserver la viande, qu'on fournit pour trois jours et dont, généralement, un tiers est pourri; impossibilité ou presque de faire des gelées d'entrées et d'entremets et de la cuisine.
Si la déplorable qualité des fournitures n'était al testée que par les intéressés, on pourrait penser qu'ils exagèrent, mais O'Méara, alors entièrement dévoué au gouverneur, et le capitaine Poppletbn, dont le loyalisme n'a jamais été soupçonné, s'a» cordent pour la constater et leurs témoignages abondent à ce sujet : Ainsi, le 10 juillet 181li. O'Méara écrit au major Gorrequer : « Il (MontlioloiV a fait aujourd'liui des plaintes très vives (et, je suis facile de le dire) très fondées. Il avait fait un marché avec Gole ou Fowler afin d'essayer si cinquante livres de bœuf, un mouton entier et neuf volailles suffiraient.. Hier, on a apporté cent livres de bœuf et seulement trois volailles grosses à* peu près comme des corneilles; aujourd'hui, trois quartiers de mouton et cinq volailles presque semblables à celles d'hier, mais point de bœuf; et, sans la tortue de mer envoyée par l'amiral et le petit cochon que le général Gourgaud a tué hier dans le jardin oi^i il fouillait la terre et pour lequel il a ensuite payé
ceiiL francs, on n'aurait pas eu assez pour manger. Depuis le jour où vous êtes venu ici dans latente <'t que vous avez causé avec Montholon, on n'a eu ni vin de Champagne, ni vin de Grave. Montholon dit que Bonaparte a souvent demandé de l'un et dt' l'autre. » Le 5 juillet, le capitaine Poppleton écrit : « Le bœuf qu'on a envoyé hier à Longwood n'était pas mangeable; on Ta renvoyé ainsi que le mouton. J'ai écrit à la personne qui s'est engagée à nous servir de bœuf; j'ai fait aussi un signal aux pourvoyeurs : mais il n'est pas venu de viande. On a acheté, pour en tenir lieu, une certaine quantité de volailles. » Acheté et payé, car, ainsi que l'a écrit O'Méara, malgré que le gouverneur ait dit « qu'on pouvait acheter des volailles et envoyer les factu^'es à Balcombe pour qu'il les paie », celui-ci refuse le paiement et renvoie non payés « les mémoires contenant des factures pour des volailles, du poisson, des œufs, des légumes ». Se plaint-on? Le fournisseur, qui entend être le maître de nourrir à sa fantaisie « ces chiens de Français », déclare qu'il ne fournira plus — et ce, du jour au lendemain.
Cet état de choses est pareil jusqu'au dernier jour. Le 29 août 1820, le gouverneur fait écrire par le major Gorrequer au fournisseur général Ibbetson que « son attention a été très péniblement attirée, depuis quelque temps, sur des plaintes très sérieuses relatives à l'approvisionnement de Longwood, » et, de Fénumération de ces plaintes, résulte la certitude que le beurre frais n'est point
fourni, que le poisson manque ordinairement, que le pain n^est pas mangeable, que la viande de bœuf ou de mouton doit être journellement renvoyée et qu'on ne reçoit pas même du Cap des fruits de saison.
Malgré les déplorables conditions où il est placé, le cuisinier s'ingénie et il parvient à former, pour la table de FEmpereur, un menu qui, sur le papier^ •est présentable. Pour les relevés ou grosses pièces: bœuf, mouton, porc frais, cochon de lait, oie, dindonneau ; pour les entrées, une de boucherie, Tautre de volaille, ou de pâtisserie, ou de friture : ainsi, des sautés de volaille, des poulets sautés à la Marengo, à l'italienne, à la provençale sans ail, des fricassées de poulet au vin, parfois au vin de Champagne, des poulets à la tartare, des boudins à la Richelieu ou des quenelles de volaille au consommé ; en friture et en pâtisserie, ce que l'Empereur préfère : vol-au-vent, bouchées à la reine, timbales de macaroni à la milanaise, et toutes les entrées au macaroni, mais l'Empereur ne peut souffiir ce goût de vieux et parfois se met en colère et veut chasser le cuisinier.
A défaut de gibier, on est réduit au poulet qui rôtit mal. « Le rôt manque souvent. »
Tout cela n'est point pour donner de l'appétit, mais le travail du cuisinier se trouve d'autant
LES CUISINIERS DE NAPOLEON io3
augmenté par la mauvaise qualité des denrées qu'il doit, par des artifices, rendre mangeables et présentables — et, pour combiner ces artifices, tout ingrédient lui manque ; sa patience est constamment mise à l'épreuve par les plaintes et la mauvaise bumeur de ceux qu'il doit servir, depuis l'Empereur qui, très rarement à la vérité, fait des observations, jusqu'au dernier des domestiques qui en fait sur toute cliose. « 11 est à remarquer ici, écrit Hudson-Lovve dans sa note n*" 35 en réponse aux Observations de fE?7ipereifr su?' les discours de Lord Balhurst, et il importe de faire connaître que les besoins personnels de Napoléon étaient très limités. La grande cause des dépenses à Longwood venait des familles des comtes Bertrand et Montholon, qui ne vivaient pas avec lui, mais avaient des maisons et des tables séparées. Les deux tiers environ de la dépense venaient de cette source. »
Et les plaintes étaient en proportion de la dépense.
Tl y avait pour le cuisinier de quoi succomber à latâclie, quelque dévouement qu'il eût eu, etLepage, au contraire des autres serviteurs, ne venait point de la Maison ; il avait en quelque sorte été engagé par raccroc et son dévouement était au moins médiocre. Il quitta brusquement Longwood, en mai 1818, et l'anecdote de son renvoi montre, elle
seule, à quel point on est embarrassé, même sur des faits d'aussi médiocre importance, pour dégager la vérité.
On a raconté que « Lepage, après avoir servi' l'Empereur deux années, était devenu cliagrin, souffrant et très irritable, qu'i se prit un jour de mots avec un valet de chambre, demanda sa démission et rentra en Europe. L'Empereur, ajoute-t-on, peu satisfait de la conduite de ce serviteur, le laissa aisément partir^ ».
Une autre version est donnée par Montholon : « Le cuisinier Lepage, celui que le roi Joseph avait donné à l'Empereur, lorsque le cuisinier venu de Paris refusa de s'embarquer, veut nous quitter (14 juin 1816). 11 est malade et son moral ne peut supporter les souffrances de la captivité. Une cuisinière belge, qui plus tard épousa ce même Lepage, est offerte par sir Hudson-Lowe. La cuisine qu'elle nous a faite aujourd'hui pour la première fois plaît à l'Empereur : elle lui rappelle, dit-il, le dîner de famille de sa jeunesse. Il m'ordonne de prendre cette femme à son service et fait remettre 20 000 francs à Lepage pour son voyage et à titre de gratification. » On pourrait croire, d'après cela, que Lepage à quitté la maison dès juin 1816 ce qui est contraire à la vérité. Ces deux versions se valent et certaines autres qu'on verra ne valent pas mieux : il n'y eut ni démission, ni gratification.
* Carême. Revue de Paris, 1833, d'après Chandelier, le cuisinier qui. à long intervalle, comme on le verra, succéda à Lepage.
Les choses se sont passées tout autrement, et il laut remonter quelque peu pour les exposer . Le 12 juin 1816, Lepa^e, s'étant blessé au pouce, se trouva dans l'impossibilité de faire la cuisine de quelque temps. Sur la demande de Montliolon O'Méara écrivit au major Gorrequer : « Le g^énéral Montliolon vous prie d'avoir la bonté d'en prévenir Son Excellence et de lui demander que (si c'est chose possible) Ton envoie ici, pour remplacer maître Lepage pendant son indisposition, une autre personne qui s'entende à préparer les mets à la française... On m'a prié avec un visage allongé de vous faire part en toute hâte de cette circonstance, comme si la destinée de César et de Rome était en jeu. »
Le lendemain, arriva de la part du gouverneur une cuisinière belge que Hudson-Lowe avait amenée et qu'il cédait à l'Empereur. Elle répondait au nom de Catherine Sablon et était née à Nimal en Belgique en 1784. Elle fut accueillie avec enthousiasme. « Vous ne sauriez vous imaginer, écrit O'Méara à Gorrequer, comme leur esprit abattu s'est ranimé à la vue réjouissante de la cuisinière française. Le général Montholon m'a fait observer qu'il serait convenable, et môme nécessaire, d'avoir un cuisinier en réserve (comme un mât de misaine de rechange) pour le cas où un malheur imprévu arriverait à Lepage, « car, dit-il, « que deviendrions-nous s'il lui arrivait quelque « accident? Que ferions-nous ? Dieu seul le sait ! »
^J6 AUTOUIl l)K SAliNTK-IlÉLÈNK
Cela fut dit avec un air tellement interrogateur, avec une telle expression d'inquiétude, qu'il me fit l'efFet d'un criminel condamné, auquel il ne reste point d'espoir de pardon et qui implore l'assistance du confesseur. »
Celui qui, paraît-il, fut le plus enthousiaste, ce fut Lepage lui-même. « Après avoir examiné ([uelque temps Jeannette (cette Catherine avait un nom de fourneau, deux même, car appelée Jeannette par O'Méara, elle est nommée Finette par Hudson-Lowe et Gorrequer) et, avant de lui dire un mot, maître Lepage déclara son intention de l'épouser. Cipriani, le maître d'hôtel, à qui il s'adressait, lui fit d'abord observer qu'il serait nécessaire de s'informer si elle n'avait pas déjà un mari, ou peut-être, à défaut d'un mari, un amant. « Oh ! pour ce dernier, celane ferait rien, dit Lepage, « peu m'importe qu'elle en ait eu plusieurs. » Puis, courant à elle, avec son bras en écharpe, il lui dit : a Madame, êtes-vous mariée? — Non, Monsieur. — (( Alors, si cela vous convient, je vous épouserai « immédiatement. » Elle lui répondit cependant qu'elle ne pouvait pas penser à cela si vite. « Au « moins, dit-elle, attendons deux ou trois jours. » Il y consentit non sans un visible déplaisir. »
Ce vent d'amour qui soufflait sur Sainte-Hélène et qui mettait en rut tous les Européens n'avait point épargné le cuisinier : s'il n'obtint pas dès ce soir même la main de Catherine dite Jeannette, il ne tarda guère, car, de leur union qui remontait
aux derniers jours de 1816, naquit une fille, en septembre 1817.
Cette version résultant à la fois de lettres d'O'Méara et de pièces officielles de date postérieure, est dans la plus large mesure confirmée par Marchand, sauf les détails auxquels se plaisait alors la malignité d'O'Méara. « L'Empereur, écritMarcliand, avait appris que son cuisinier était malade. Il en demanda des nouvelles à O'Méara. Le docteur lui dit que, jeune, c'était un homme usé qui n'avait pas de longues années devant lui ; qu'il était nécessaire de le remplacer pendant quelques jours. Le gouverneur, instruit de ce-tte circonstance, fit offrir une Belge qu'il avait à son service, qui parlait français, et qui savait faire la cuisine... Sa cuisine n'était pas mauvaise... Tant que dura la maladie de Lepage, elle resta à Longwood et, lorsque celui-ci entra en convalescence, TEmpereur décida qu'on la garderait. A quelques mois de là, elle se maria avec le cuisinier. Il en naquit une fille. »
Cette femme, installée aussitôt et sans autres renseignements à Longwood, comme aide de cuisine, avait-elle conservé des relations avec la maison du gouverneur et rapportait-elle ce qui se passait chez son nouveau maître, c'est assez vraisemblable et il fallait à Montholon, chargé de diriger ce service, la gourmandise dont se moque O'Méara ou une étrange complaisance, pour accepter ainsi de la main d'Hudson-Lovve et introduire dans la maison, une fille parlant et compre-
2o8 AUTOUR DE SAINTE-HÉLÈNE
nant le français, qui, par les autres domestiques, était au courant de ce que disait et faisait l'Empereur. De la part d'Hudson-Lowe, c'était du bien joué et il était dans son droit, mais que dire de la naïveté des habitants de Longwood? m
Brusquement et sur l'heure, le 28 mai 1818, Lepage et sa femme quittent Longwood. Marchand, dont la bienveillance est extrême, écrit : « Depuis ses couches, la santé de cette femme, qui était florissante, devint mauvaise. Celle de son mari ne fut pas meilleure. L'un et l'autre furent obligés de quitter l'île pour retourner en France oii Lepage mourut un an après. »
Cette version n'est pas plus exacte que celle donnée par Chandelier et par Montholon, et le motif qu'allègue Marchand n'explique en rien le brusque congédiement.
Mieux informé ou plus véridique, Montchenu écrit en mai 1818 : « Ces deux individus, ont été chassés subitement pour avoir osé aller chez le gouverneur à l'insu de Buonaparte. » Sans doute, Lepage allégua plus tard « qu'il avait été trouver sir Hudson-Lowe pour s'informer des moyens de quitter l'île » ; mais était-ce le gouverneur qu'il servait ou l'Empereur ? De qui devait-il recevoir son congé, sinon de son maître, et que penser d'un serviteur qui sachant qu'il n'existe dans l'île nul homme qui le puisse remplacer, s'informe en secret des moyens de s'embarquer? Au surplus, il est une preuve morale bien forte contre Lepage.
Alors que Piontkowski, Santini, Archambault et Rousseau, puis Las Cases et son fils ont été conduits d'abord au Gap pour y l'aire une sorte de quarantaine; alors que lord Bathurst vient de réitérer les ordres à ce sujet à propos de Gourgaud, par sa lettre du 13 décembre 1817, Lepage, sa femme et leur petite fille sont embarqués le 8 juin 1818 sur le vaisseau de la Compagnie des Indes le Général Kjid (capitaine Nairne) directement pour FAngleterre. Eût-on violé ainsi les règlements en leur faveur s'ils n'avaient rendu au gouverneur des services particuliers?
Le 27 mai, lorsque Lepage est venu à Plantation-House exprimer au gouverneur le désir de quitter l'île ; lorsqu'il s'est informé si le comte de Montholon, auquel il a demandé trois mois auparavant d'écrire au gouverneur pour solliciter en sa faveur la permission de partir, avait bien communiqué sa requête à sir Hudson-Lowe ; celui-ci ne s'est point contenté de lui répondre que M. de Montholon lui avait en effet écrit et que lui-même avait pris des mesures pour qu'on envoyât d'Europe un cuisinier et un aide, comme le comte Montholon l'en avait prié, mais il lui a fait poser au cuisinier diverses questions parle major Gorrequer.
« Lui ayant démandé, écrit Gorrequer, comment était Napoléon Buonaparte, il répliqua immédiatement sans aucune hésitation : « Mais il se porte bien, Monsieur. » Après un court moment, comme s'il se rappelait qu'il avait répondu contre
les ordres reçus, il dit : « Mais cependant, il se plaint du mal au foie. Son valet de chambre m'a dit qu'il en souffre encore; ça lui est sensible. »
— S'est-il promené quelque peu ces derniers temps ?
— Mais pas souvent. Je crois que quelquefois il va chez M'"*' de Montholon, mais, pour moi, je suis presque toujours dans la cuisine et j'ai peu l'occasion de le voir. Il paraît qu'il ne s'est pas habillé ces trois jours passés. Il a dîné seul dimanche, ainsi que hier et avant-hier. »
J'observai : « Et sa mine ?
— Comme à l'ordinaire.
— Il n'est pas pire, donc "?
— Non, je ne le crois pas pire. Monsieur, il n'en a pas l'air. »
Gela était peu de chose à la vérité, mais sir Hudson-Lowe en avait tiré déjà des indices déconcertants sur la santé de l'Empereur et sur les rapports contradictoires d'O'Méara ; aussi, lorsqu'il ne s'agit plus, pour Lesage, d'attendre à Sainte-Hélène qu'une réponse arrivât d'Angleterre relativement au cuisinier qui devait le remplacer, lorsque l'Empereur l'eut chassé, le gouverneur espéra à bon droit que de cet liomme mécontent, il obtiendrait des espèces de révélations qui serviraient à sa thèse et il le soumet, ainsi que la femme, laquelle avait été de sa maison, à un interrogatoire serré auquel il procéda en personne.
€et interrogatoire a fourni la matière dun
LKS CUISIiSIERS DE NAPOLÉON 261
Mémorandum (ï informations données, par Leyarje, ancien chef cuisinier à Longwood et par le souscuisinier^ qui a été enregistré le 6 juin 1818 et qui a été aussitôt communiqué par sir Hudson- Lowe à son gouvernement, lequel en donna connaissance aux puissances alliées; et l'on considéra que ces informations avaient quelque valeur parce qu'elles confirmaient celles données par Gourgaud, qu'elles infirmaient les plaintes occasionnées par la qualité et la quantité des approvisionnements envoyés à Longwood, et qu'elles pouvaient servir contre O'Méai'a. La pièce a son importance et donne quelques jours nouveaux sur l'existence de l'Empereur \
« Le gouverneur ayant désiré Lepage de lui lépéter la raison pour laquelle il quittait Longwood fut répondu dans les termes suivants :
« Lejour que je vins à Plantation-House (27 mai) pour vous demander s'il était vrai qu'on attendait réellement un cuisinier en trois ou quatre mois, et de vous prier d'avoir la bonté, si cela fût le cas, de me faire savoir son arrivée aussitôt que possible ainsi que je puisse faire mes préparations pour mon départ, on me dit, à mon retour à Longwood, que l'Empereur avait été informé que j'avais été à Plantation-House et qu'il ne voulait plus me voir en conséquence, mais qu'il m'ordonnait de quitter immédiatement Longwood.
' La pièce est transcrite sur l'original transmis de Sainte-Hélène. tel quil a été rédigé par Hudson-Lowe.
262 AUTOUR DE SAINTE-HÉI.ÈNE
« Marchand, qui vint me voir, me demanda ce que j'avais été faire à Plantation-House et si on m'avait demandé des nouvelles de Longwood; je lui répondis que le major Gorrequer, l'aide de camp, m'avait demandé comment se portait l'Empereur et que je lui avais répondu quil se portait fort bien. A quoi Marciiand se mit à rire et me dit : « Il ne fallait pas dire ça; l'Empereur est tout enragé envers vous. » Le général Montholon qui me demanda la même question et à qui je fis la même réponse, me répondit : « Vous aviez bien tort, il fallait dire qu'il ne se portait pas bien du tout, pas si bien qu'à l'ordinaire. L'Empereur, ajouta-t-il, est bien en colère que vous ayez été à Plantation- House. »
« Le gouverneur lui demanda alors s'il croyait que l'Empereur était réellement malade.
— Je ne pourrais pas dire cela positivement, comme je ne le vois que rarement; mais Marchand, le chef d'office et les autres domestiques qui sont autour de 1 Empereur m'ont dit qu'il se plaint beaucoup de son côté et que le docteur pensait qu'il avait mal au foie.
— Etait-ce le même jour que vous veniez à Plantation-House ou le lendemain que vous parlâtes au docteur O'Méara?
— C'était le lendemain. Je lui demandai ce que je devais dire lojsqu'on me demanda comment se portait l'Empereur et il me répondait « qu'il avait mal au foie ou un mal de côté ».
— Est-ce que, pendant votre séjour à Longvood, vous vous êtes aperçu qu'il y manquait des provisions ?
— Jamais, Monsieur; mais il y avait quelquefois qu'on nous envoyait trop de viande à la fois, et, comme on ne pouvait la garder toujours pour trois jours, il nous en manquait quelquefois le troisième jour.
« Le gouverneur lui fit la question s'il croyait qu'on sentirait son départ à Longwood.
« Ma foi, répondit-il, nullement ; l'Empereur ne s'en apercevra pas, mais les autres messieurs le sentiront peut-être ; ils sont plus difficiles à plaire.
« Apres avoir congédié Lepage, le gouverneur fit entrer Finette en lui demandant la même question que Lepage regardant son départ de Longwood. Elle répondit en presque les mêmes termes que lui.
« Elle fit aussi la même réponse quant à la santé de FEmpereur, mais elle ajouta qu'elle avait entendu dire à la femme de chambre de M""" Montholon qui était bien avec le chasseur de l'Empereur, qu'il ne voulait pas dire son mal au docteur, qu'il sentit de la douleur dans son côté et que le docteur crut qu'il avait mal au foie.
« If a aussi, disait-elle, les jambes enflées, mais il les a eus avant de venir à Sainte-Hélène ; il n'a pas l'air si bien portant que lorsque je vins à
Longwood et il est souvent de bien mauvaise Immeur.
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« Est-ce que le docteur O'Méara voit l'Empereur tous les jours ? .J
« — Oui, Monsieur, tous les jours. «
« — Mais, est-ce que vous n'êtes point aperçu un intervalle clans ses visites?
« — Non, Monsieur, jamais. Je le sais parce qu^' le docteur est obligé de passer la cuisine et que l'Empereur renvoie tous ses domestiques alors, et cela a été le cas tous les jours.
« La même question avait été faite auparavant à Lepage, qui Taffirma d'abord positivement positivement, mais ajouta après qu'il ne pouvait pas le dire certainement, comme il ne voyait pas le docteur entrer la cliambre de l'Empereur, mais qu'il le voyait souvent passer la cuisine et que les autres domestiques avaient dit qu'ils le voyaient tous les jours.
« Le gouverneur demanda alors à Finette si elle s'était aperçue qu'il manquait jamais de provision^ à Longwood.
« Jamais, Monsieur, au contraire. Il y a 'plus qu'il n'en faut; mais avant que nous avions (appris à ?) garder la viande, nous la suspendions de coutume tout près de la cuisine, ce qui causa que nous ne pouvions pas toujours la garder pour trois jours et que nous étions obligés d'en jeter beaucoup.
(c — Mais pourquoi ne me le fîtes-vous p;t savoir ? dit le gouverneur.
« — L'Empereur n'aime pas, répondit-elle.
LES CUlSIiNIEllS DE NAPOLÉON :^65
qu'on fasse des plaintes à vous. S'il y manque quelque chose, il dit toujours : Achetez! Achetez! « Mais, disait-elle, à présent, il y a beaucoup de tout à Longwood, et la viande que nous avions est fort bonne, et de la meilleure qualité, grasse comme du beurre. D'ailleurs, il ne faut pas beaucoup à l'Empereur ; il ne mange qu'une fois par jour et alors il ne prend rarement qu'un seul plat, un poulet rôti, du mouton grillé, des pois et même des pommes de terre, mais il a d'appétit cependant. »
Gela valait la peine : A coup sûr, un homme impartial eût conclu que l'Empereur était malade; mais ce que cherchait Hudson-Lowe c'était inculper O'Méara dont il avait décidé le renvoi, et, par ses questions captieuses, il était arrivé à obtenir de Lepage une réponse ambiguë dont il pouvait se servir. Il avait obtenu de la femme Lepage qu'elle attestât l'appétit d'un homme qui ne faisait par jour qu'un seul repas d'un seul plat, et qu'elle déclarât que si Napoléon avait les jambes enflées, c'est qu'il les avait ainsi avant de venir à Sainte-Hélène ^
En admettant que, durant leur séjour à Longwood, ce cuisinier et cette cuisinière, qui entraient
* Il est remarquable que Forsyth écrivant d'après les papiers d'Hudson-Lowe ne fasse aucune mention des rapports de Lepage. Il se contente de dire : « Lo même jour, il (l'Empereur) renvoya Lepage. le cuisinier, et sa l'emme Jeannette parce quils avaient exprimé le désir depuis quelque temps déjà, de quitter Longwood » (III. 20).
266 AUTOUR DE SAINTE-HÉLÈxNE
comme chez eux à Plantation-House, n'eussent point rendu d'autres services au gouverneur, c^était assez, à coup sûr, pour qu'il leur témoignât sa bienveillance.
Si bien traités par le gouverneur, les Lepage le furent mal par le gouvernement anglais. Arrivés le 3 août à Gravesend, on ne leur permit point de descendre à terre ; tant on craignait qu' « àTexemple de Santini, ils ne fissent de fausses révélations sur la manière dont Buonaparte était traité à Sainte- Hélène ». On les fit passer, le 4, sur le brick le Flamer, où ils restèrent consignés jusqu'au 15, où on les mit à bord du navire le Marshall Packett^ à destination de Hambourg, avec des passeports de l'agent des Villes anséatiques à Londres, en date du 5, que le gouvernement leur fit remettre. »
Avec eux, se trouvaient le valet de chambre du grand maréchal, Bernard Haymann, sa femme, femme de chambre de M*"^ Bertrand et leur fils âgé de quinze ans. Bertrand les avait emmenés de France en 1815, mais, quelque regret que M"'^ Bertrand eût eu de se séparer de sa femme de chambre, il n'y avait pas eu moyen de tenir à l'ivrognerie de Bernard — lequel pourtant était brave homme. Tous six débarquèrent à Hambourg, le 25 août, mais le consul général de France, empêché, dit-il, par « la solennité du jour qui était celui de la Saint- Louis et la réunion qui allait avoir lieu chez lui pour sa célébration », s'empara de leurs papiers, et mit ainsi embargo sur leurs personnes, car le baron
de Marandet flairait là de la conspiration et il prétendait ce tirer au clair la vérité des motifs qui les avaient fait partir de Sainte-Hélène et les avait amenés à Hambourg ».
Lepage ne lit aucune difficulté pour donner ses motifs au vrai. Tl déclara <c qu'il avait été renvoyé par Buonaparte parce que celui-ci avait découvert qu'il avaitété trouver Sir Hudson-Lowe pour s'informer des moyens de quitter File ». D'ailleurs, il disait que, lorsqu'en 181511 était monté à bord du Bellérophon, il n'avait consenti à rester à Sainte-Hélène qu'un an et qu'on lui avait promis de le faire repasser en Europe au bout de ce terme. « La vie de Longwood lui était devenue insupportable. La mauvaise humeur de Buonaparte allant toujours ♦ Ml croissant, toutes les personnes qui étaient à son service étaient exposées aux plus durs traitements. Leur position leur semblait d'autant plus affreuse qu'empirant chaque jour, ils ne voyaient plus de terme à leur exil. On leur avait persuadé dans le principe que le séjour de l'ex-Empereur ne serait pas long" et ils commençaient à se convaincre qu'il y resterait jusqu'à sa mort. »
Cuisiné par Marandet, Lepage qui, avant toutes choses, aspirait à quitter Hambourg où il mangeait ses économies (112 louis en or et 600 £ en une traite du grand maréchal sur Londres qui n'avait pu être payée faute d'avis^) et à rentrer
' On voit donc que Lepage n'avait point reçu 20 000 francs de
:268 AUTOUR DE SAINTE-HÉLÈNE ^m
en France « pour y trouver un service tranquille qui le sortît des chances des révolutions », se recommandait en vain de tous les parents qu'il avail eus dans la maison de Joseph et qui à. présent étaient placés chez la duchesse d'Orléans, le prince de Gondé, la reine de Suède et S. A. R. Monsieur. C'étaient de belles relations, mais c'était mieux encore de prouver comme il était attaché aux Bourbons et de jaser sur son ancien maître.
« 11 dit qu'il a laissé la maison de Longwood sans cuisinier. Ce sont des Chinois qui font aujourd'hui la cuisine de Buonaparte sous la direction de son chef d'office. Il ne lui reste plus que six des gens de service qu'il avait amenés avec lui à Sainte- Hélène au nombre de douze : un d'entre eux (Cipriani) y était mort; les nommés Santini, Rousseau et Archambaud cadet étaient, comme on sait, revenus en Europe. Lui Lepage et Bernard Haymann complètent les six qui manquent. D'un autre côté, Piontkowski, Las Cases et son fils avaient depuis longtemps quitté l'île. Le général Gourgaud, à la suite de démêlés très vifs avec M. de Montholon, en était parti, il y a déjà cinq mois et ce qui restait à Sainte-Hélène était au désespoir dv être. . . Il règne entre les commensaux de Tex-Empereur une division qui amènera nécessairement de nouvelles défections. Les Bertrand et Montholon étaient en guerre ouverte. M™® Bertrand témoignai I
gratification; les 15000 francs (600 £) provenaient do ses gaj; qui excédaient 6 000 francs par an.
assez hautement le désir de quitter. Son caractère était devenu très acariâtre. Elle traitait les domestiques avec une extrême dureté et battait habituellement la femme de chambre qui est revenue ici. Tous les jours, on recrutait à Sainte-Hélène des gens pour le service de Longwood, mais la vie y était si dure que les natifs du pays ne pouvaient la supporter. Il n'y aura bientôt auprès de Buonaparte que des Chinois ou des Indiens.
« Lui, Buonaparte, avait, depuis qu'il était dans Il le, acquis un embonpoint encore plus considérable que celui qu'il avait en quittant TEurope. Ses jambes étaient toujours enflées, son teint livide. Il faisait très peu d'exercice : son humeur était insupportable. Il lui prenait des accès de fureur à la moindre contrariété. Les gens de sa maison le voyaient alors parcourir les appartements de Longwood une queue de billard à la main, jurant et frappant tous ceux qu'il pouvait atteindre. Hors de ces accès, il était taciturne. Il se tenait d'ailleurs habituellement couché une grande partie de la journée. »
Ces détails que le baron de Marandet avait obtenus de l'indiscrétion de Lepage allaient, en partie, «Montre les bonnes nouvelles qu'on s'efforçait à ce moment même de répandre sur la santé de Napoléon et sur les attentions dont il était l'objet de lapartdu gouvernement anglais. L'émotion produite par les révélations de Santini était loin d'être calmée et Von profitait avec empressement de tout témoi-
gnage qui pouvait les infirmer. M. de Marandet, mieux inspiré, sut donc interroger les revenants de Sainte-Hélène dans le sens où il souhaitait qu'ils répondissent. « Ils s'accordent à dire, écrit-il le 31 août, que les plaintes formées par Buonaparle ne sont que de mauvaises chicanes et doivent être considérées comme la dernière ressource qui lui reste pour chercher à intéresser les mécontents d'Europe en sa faveur.
« Ce qu'on fournit à sa maison excède ses besoins et le cuisinier Lepage, entre les mains duquel passaient toutes les provisions qu'on livrait à Longwood, entre à cet égard dans les plus grands détails. Si les comestibles ne sont pas d'aussi bonne qualité que ceux d'Europe, ce sont au moins les meilleurs de ceux qui existent à Sainte-Hélène et au Gap de Bonne-Espérance. La publication de ces faits et le témoignage de l'homme qui présidait à l'emploi des choses ne pourraient nuire au gouvernement anglais. »
Les Anglais ayant en mains, grâce au général Gourgaud, des allégations bien autrement utiles, ne s'étaient point souciés du cuisinier, « homme fort doux et ayant, dit Marandet, toutes les apparences de la bonne foi ».
Malgré ce certificat, malgré les preuves que Lepage fournissait de son loyalisme, on ne se pressa point, à Paris, de donner des instructions à son sujet et l'infortuné continua à manger son argent à Hambourg sans obtenir de passeports.
Toute la fin de Tannée 1818 s'écoula ainsi. Ce fut seulement en janvier 1819 qu'il obtint 'son exeat. Il s'embarqua avec sa femme et son enfant sur le navire Fraii Hendrika, allant de Hambourg à Rouen ; mais il descendit vraisemblablement à Dunkerque, et ce fut par la diligence de Valenciennes qu'il arriva à Paris le 28 février 1819.
La police avait alors de précieux agents dans les conducteurs de diligences qui causaient avec les voyageurs et faisaient ensuite un rapport circonstancié. Lepage, néanmoins, savait qu'on ne parle point à un conducteur comme à un ministre : celuici lui avait fait la leçon et l'avait averti de « la délicatesse de sa position et de la discrétion qu'elle lui imposait ». Il dit donc seulement « qu'il y avait environ six mois qu'il avait quitté File de Sainte- Hélène parce que sa femme était toujours malade; que Bonaparte passait presque tout son temps à écrire; qu'il ne faisait presque pas d'exercice; qu'il ne sortait que le soir pour prendre l'air sur la terrasse de son habitation ; qu'il ne recevait personne, pas même le gouverneur de l'île; qu'il était gardé de manière à ne pouvoir pas s'échapper ; que le général Bertrand était toujours de très mauvaise humeur ».
Ces propos n'étaient guère compromettants, mais Lepage venait de Sainte-Hélène ; c'était assez pour qu'il fût dangereux et le ministre de l'Intérieur écrivit aussitôt au préfet de Police en l'invitant h le surveiller. La surveillance ne rendit rien. Des-
cendu clans un petit hôtel de la rue Ventadoui . Lepage ne voyait que quelques parents et amis qui avaient servi avec lui dans la maison de l'ex-roi d'Espagne et, qui, à présent, étaient en condition chez les princes et chez les grands du nouveau régime. Il y avait bien sa mère et sa sœur, « cancierges du château de Mortefontaine, appartenant à la famille de Joseph Bonaparte » ; mais la police savait que les Glary et les Villeneuve n'étaient point dangereux. Outre que sa femme était constamment malade depuis son retour, « Lepage n'était pas dans l'aisance et, s'il ne trouvait promptement à se placer, il serait réduit aux expédients pour pourvoira l'existencedesafamille. Sa conduite était très réservée; il n'avait encore été abordé par aucun curieux et il paraissait fermement décidé à ne point donner accès à ceux qui chercheraient à se mettre en relation avec lui. »
Sur ce certificat où l'on faisait valoir son caractère tranquille et ses mœurs fort douces, ses principes de prudence et de modération, la surveillance semble avoir été levée. On ne sait plus rien de Lepage, pas même s'il put retrouver un fourneau consolateur. Du moins semble-t-il avoir recouvré vers 1825, 2 400 francs de gages que paraissait lui devoir la succession de l'Empereur. Cela peut contredire le témoignage de Marchand, si prudent, si bienveillant, et pour l'ordinaire si véri dique : que Lepage serait mort une année après son retour de Sainte-Hélène, mais c'est dans un
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compte à solder que se trouve ce chiffre et rien ne prouve que Lepage fût alors vivant. On peut présumer qu'il était décédé au moment où Marchand revint de Sainte-Hélène.
Le départ de Lepage avait été prévu dès le mois (le mars 1818. On le savait ou il se disait malade et, le 22 par ordre de l'Empereur, le général Bertrand avait écrit au cardinal Fesch : « 11 est nécessaire que vous ou le prince Eugène ou l'Impératrice envoyassiez un maître d'hôtel ou un cuisinier français ou italien, de ceux qui ont été au service de l'Empereur ou qui le seraient des maisons de sa famille » ; mais on comptait que Lepage atten- «hait son remplaçant et nul ne pouvait penser que, deux mois après cette lettre, il serait à renvoyer.
L'on se trouva donc réduit aux deux aides et aux deux garçons chinois qui, jusqu'à l'arrivée de Catherine, avaient servi Lepage à la cuisine. L'Empereur croyait n'être point délicat ni difficile ; il était pourtant dégoûté; mais il ne savait guère ce qu'il mangeait, toujours pressé à ses repas, qu'il trouvait toujours trop longs. Avec la vie qu'il menait à présent, comment eût-il eu de l'appétit ? Avec la maladie — douhle, l'une l'hépatite aiguë, 1 autre les déhuts du cancer, — comment les dégoûts instinctifs ne se seraient-ils pas accrus au point de lui enlever toute idée de manger ? Si encore la
gourmandise avait pu être éveillée en lui par des produits d'une fraîcheur et d'une qualité exceptionnelles ou par Tagrément d'une cuisine inteUigent» . assez savante pour rester simple, assez brillante pour se rendre désirable, flattant à la fois l'odorat, la vue et le goût pour produire une excitation qui provoquât au moins la curiosité et favorisât la digestion? Mais rien de cela : des repas pris à toute heure, dans la solitude le plus ordinairement; ou bien entre M. et M™^ de Montholon, avec le grand maréchal en tiers, une fois au plus la semaine, des repas où tout semblait combiné pour les rendre, insupportables — et c'étaient des Chinois qui allaient les préparer !
L'Empereur voulut qu'ils fissent leurs preuves : il commanda à ses Chinois un dîner tout à la chinoise, « mais tous ces mets étaient tellement mauvais que l'officier, M. Pierron, fut obligé de faire griller deux côtelettes pour le dîner de l'Empereur qui, à l'aspect de la cuisine chinoise, en fut dégoûté pour toujours ».
C'était un brave homme, ce Pierron, dévoué, actif, intelligent, serviable, jeune et d'excellente santé. Entré dans la Maison en 1807, il avait, en qualité de garçon d'office à 450 francs, fait, à la suite de l'Empereur, le grand voyage de Hollande et la plupart des campagnes, sauf celle de 1812. Il
comptait peu clans la hiérarchie de l'Office, laquelle QDmprenait un chef, deux sous-chefs, un chef aux distributions avec trois aides, un décorateur avec son aide et six garçons, et il était Tavant-dernier de ces six; mais, à Fontainebleau, en 1814, il se trouva le seul fidèle et il savait, paraît-il, assez bien son métier pour être promu chef d'office à l'île (l'Elbe et le rester aux Tuileries pendant les Cent- Jours. Ce n'était pas qu'il fût grand clerc, ni qu'il sût écrire correctement ni môme lisiblement, mais il avait la vocation de Tofficier — s'entend qu'il excellait à tout ce qui relevait de \ office opposée à la cuisine : entremets, glaces, sirops, desserts et petits fours, sans compter ce qui était d'accommodement et de condiment, salades, horsd'œuvre, déjeuners d'office, et certains plats qui, on ne sait sur quelle tradition, ne devaient pas être apprêtés par le cuisinier. Outre ces attributions qui, à Sainte-Hélène, n'étaient point absorbantes, Pierron faisait le service de table et, depuis la mort de Cipriani, il était passé maître d'hôtel. Il allait donc cumuler, sans doute jusqu'au moment où il plairait au cardinal Fesch d'envoyer un remplaçant à Lepage, les triples fonctions de maître d'hôtel allant à Jamestown pour les provisions comme faisait Cipriani qui en rapportait toujours (juelque nouvelle, de chef d'office et de cuisinier.
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Cette situation se prolongea jusqu'au momejit (avril 1819?) où un voyageur anglais consentit 41 céder à l'Empereur son cuisinier. Quel voyageur '.' Carême adit Lord Amlierst, ce qui n'est paspossible, Lord Amherst, ayant relâché à Sainte-Hélène en 1816; on a dit Lord M... qui pourrait être Lord Moira, vice-roi desTndes, maison ne voit pas que Lord Moira soit, à son retour des Indes, entré en relations avec Longwood; seul, vers avril 1819, M. Rickett, cousin de Lord Liverpool et membre du Conseil des Indes, a fait visite à l'Empereur e\ a eu avec lui une conversation rapportée par Balmain et par Hudson-Lowe. Le cuisinier que Cft Anglais inconnu céda à l'Empereur était Anglais luimême, mais fils de Français ^ et répondait au nom de Laroche. Outre que la cuisine était médiocre, il eut (( sa santé altérée et sa\ue abîmée » « parla vapeur gazeuse du charbon de terre» et demanda à partir. Ce dut être au plus tard en mai 1819, par suite, il ne resta guère à Longwood plus d'un mois. Pierron, avec ses Chinois reprit le service. ^
Enftn, le 21 septembre, arrivèrent à Sainte-Hélène, avec les deux prêtres et le médecin qu'envoyait le cardinal Fesch, un officier maître d'hôtel nommé Coursotqui sortait de la maison de Madame,
* J'ignore où M. Barrai {Figaro du 2 novembre 1805) a trouve que ce cuisinier se nommait Stirward : cela est contraire à tous les renseignements donnés par Marchand et par Chandelier, Quant à ce Laroche, je n'avance son nom et son histoire qu'avii des craintes.
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et un cuisinier nommé Jacques Chandelier dont la princesse Pauline s'était privée pour son frère. C'étaitlà le cuisinier que l'Empereur avait demandé en mars 1818, lorsque Lepage avait dû partir. Il n'avait fallu (|ue dix-huit mois pour qu'il arrivât. Le gouvernement anglais ici n'était point responsable du retard ; il incombait à Madame et à Fesch. On sait pourquoi.
Jacques Cliandelier, né à Melun, était entré page rôtisseur dans la maison de l'Empereur en 1813, mais le titre ([ui lui était ainsi attribué, le dernier dan s la hiérarchie des rôtisseurs, — car le page venait après le chef rôtisseur et les deux aides, et il y avait un page pâtissier comme il y avait un page rôtisseur — a donné lieu à la plus amusante des confusions. « Napoléon, a-t-on écrit, avait maintenu l'institution des pages à l'instar de l'ancienne cour des Bourbons. Ils ne jouissaient d'aucun traitement, mais on pourvoyait très largement à leur nourriture, entretien el éducation. Cette dernière était militaire en dehors de leurs fonctions ou attributions spéciales ^ » Chandelier, en fait de batteries, n'avait été destiné qu'à voir celles de cuisine; il touchait pour son métier de page rôtisseur 240 francs
* Figaro du 2 novembre 1895. Et encore : parlant des espèces lie souvenirs dv Chandelier que rédigea Carême en 1832, d abord pour la Revue île Paris, Fauteur de l'article écrit ; « Chandelier n'a pu les rédiger lui-môme, son instruction littéraire ayant été interrompue brusquement par des événements de 1814. Les pages recevaient en effet, aux Tuileries, des leçons quotidiennes de calcul, d'hisloire, de style, selon un programme émanant de Napoléon lui-même. »
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de gages, comme le pagepâlissier, le nommé Goste. et il n'avait nulle prétention à suivre les exercices de Messieurs les Pages de Leurs Majestés Impériales et Royales, lesquels n'avaient rien à faire à la rôtisserie.
Étant né en 1798, il avait quinze ans en 1813 et faisait ses débuts : son apprentissage était à peu près terminé en 1818, lorsque la princesse Pauline le choisit pour venir à Longwood, mais, à vingt ans, à moins qu'on n'ait du génie, on est rarement un fort cuisinier; encore se faut-il défier du génie. L'essentiel était qu'il eût du dévouement, de la bonne volonté et de la santé. Pour du dévouement il en avait : des que la princesse Pauline, alors aux eaux de Lucques, lui fit la proposition de passer à Sainte-Hélène, il accepta avec reconnaissance, « disant que, pour l'honneur de servir l'Empereur, il irait à la Nouvelle-Hollande s'il le fallait >) . Le marquis de Douglas qui se trouvait chez la princesse voulut lui donner la bourse : il refusa, disant qu'il ne partait point par intérêt. Il ne s'occupa même point du taux de ses gages, bien qu'on sût que certain cuisinier de Paris — sans doute Ferdinand — avait demandé 12 000 francs pour partir.
A Londres, où il attendit trois mois son départ, il reçut la visite de Laroche, le cuisinier anglais qui venait d'arriver de Sainte-Hélène, et il obtint de lui de précieuses indications sur les ustensiles qu'il devait emporter pour construire un fourneau.
pour essayer de faire de la giace, pour élamer les casseroles, etc.
A Tarrivée à Sainte-Hélène, le 20 septembre 1819, il fut, ainsi que Goursot, reçu par l'Empereur qui les interrogea sur sa mère et sa sœur et qui dit à Marchand après leur départ : « Tu les porteras à 2 500 francs de gages. »
Grâce» aux avis qu'il avait reçus de Laroche et aux ustensiles qu'il avait apportés, Ghandelier parvint à construire un fourneau h l'allemande qui devait donner moins de fumée et un four à l'anglaise qui permettait de cuire la pâtisserie, mais la Tnachine à glace ne put fonctionner. 11 s'ingénia, avec un dévouement réel, à préparer des aliments qui pussent plaire à l'Empereur, lequel n'avait plus aucun appétit et dont « le goût se perdait ». Mais sa cuisine qui, dans sa nouveauté, avait été agréable, ne tarda point à déplaire. De plus, malgré qu'il fût jeune et qu'il parût de bonne santé, il fut atteint presque tout de suite par le climat : moins de sept mois après son arrivée, il était à réformer : le 30 avril 1820, Montholon écrit à sa femme, qui est en France : « Notre cuisinier est à sa quatre ou cinquième attaque d'une espèce d'apoplexie séreuse ou désorganisation de lalymphe ; il tombe sans connaissance et le docteur Antommarchi le déclare incurable. 11 est de fait hors d'état de continuer son service et nous réduit quelquefois à la cuisine chinoise: le pauvre homme sait son état et demande à s'en aller. Je suis en
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conséquence autorisé et même ordonné de te charger de nous envoyer : 1° un cuisinier, 2° un second cuisinier ou aide de cuisine. Deux hommes sont vraiment indispensables pour faire le service d'une maison telle que la nôtre. On désire que les deux individus aient servi dans la Maison impériale. Choisis-les donc tels et fais, vis-à-vis du gouvernement anglais, toutes les démarches nécessaires pour leur obtenir des passeports. Quant aux gages, ceux de Lepage pour le premier, ceux que tu fixeras pour le second ; j'écris au gouverneur dans cv but. »
Dès le 15 août, M"'® de Montholon répond : « Je me suis occupée du cuisinier ; j'en ai un etje vais le faire partir. J'en ai manqué un qui me plaisait bien, mais il voulait 8 000 francs et je n'ai pas osé dépasser à ce point tes ordres. Celui-là a été dans la Maison et s'est beaucoup formé depuis lors. Il n'est pas à Paris et je ne le verrai pas, étant obligée de partir pour les eaux ; mais il n'importe : tu penses bien que j'ai pris toutes les informations et qu'on m'en répond. »
M""^ de Montholon obtint, avant la fin de l'année, les autorisations nécessaires pour le départ des deux cuisiniers qu'elle avait engagés : un nommé Chandelier, cousin de celui qu'il venait remplacer, et un nommé Peyrusset. Pour Peyrusset, Lord Bathurst souleva d'étranges difficultés : cet homme lui paraissait suspect. N'était-ce point un aide de camp ou un secrétaire ? A Lord Holland qui s'était
enlremis. M""* de Montholon dut écrire pour juslilier Faide de cuisine : « Cuisinier il fut, il est et il sera vraisemblablement. Ses manières et son langage n'annoncent pas une position plus relevée. »
Convaincu à la fin, lord Bathurst donna Tautorisation, mais il ne permit point qu'on dirigeât les deux cuisiniers sur Sainte-Hélène. Ils durent d'abord aller au Cap d'où « on les expédierait ». Ils n'étaient pas arrivés à la date du 5 mars. « Le 2 avril, écrit Marchand, le grand général entretint l'Empereur de la prochaine arrivée des deux cuisiniers. » Le 6, Hudson-Lowe écrit à Montholon pour lui annoncer que les deux cuisiniers sont partis d'Angleterre. Néanmoins ils ne paraissent point à Sainte-Hélène avant la mort de l'Empereur et l'on ne trouve nulle trace d'eux dans l'arrêté de comptes de la liquidation des dépenses postérieures à la mort de l'Empereur, du 5 mai au 18 août. Ils figurent seulement, Chandelier pour 1500 francs et Peyrusset pour 900 sur un état que Montholon, le 3 avril 1825, demanda à payer sur la partie de la succession réservée au duc de Reichstadt.
A ce fait que n'était point arrivé son remplaçant, Jacques Chandelier dut d'être mscrit pour 25 000 francs sur le testament de TEmpereur : il reçut, en outre, d'abord ses gages arriérés, puis une gratification de 5 000 francs en vertu du deuxième codicille en date du 16 avril. Cela lui constitua une petite fortune, avec laquelle il se retira à Ménilmontant oii il mourut en 1840. Il faut
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admettre cette date donnée par M. Barrai, qui dit avoir à ce sujet des notions personnelles : Pourtant, Ton trouve dans le testament du roi Joseph, fait à Londres, le 14 juin 1840, un legs de 10000 francs à Chandelier, « mon chef de cuisine et qui a été celui de mon frère à Sainte-Hélène ». Vraisemblablement s'agit-illà de Chandelier jeune, le remplaçant.
Pierron, bien mieux traité et fort justement, fut inscrit pour 100 000 francs sur le testament, pour 15 000 sur le codicille du 16 avril, pour 2o 000 sur le premier codicille du 24 avril et pour 10 000 sur le second codicille du même jour : même ces deux derniers legs étant restés inexécutés, il se trouva dans l'aisance et se retira à Fontainebleau. Il prit part avec Noverraz, Saint-Denis et Archambault à Texpédition de la Belle-Poule et, après le retour des Cendres, revint à Fontainebleau où il mourut* quelques années après 1870, léguant à la Bibliothèque de la ville quelques volumes venant de Longwood et un chapeau de l'Empereur.
Tels ont donc été les cuisiniers de Napoléon. De ce coup d'œil sur ces figurants résultent au moins deux constatations : la première que rien ne fui exagéré dans les plaintes au sujet des approvisionnements de Longwood ; la seconde, que les deux hommes qu'on a pu suivre — Lepage et Chand»-
lier — arrivés à Sainte-Hélène pleins de jeunesse et de santé, n'ont pu résister au climat et ont dû partir, quitter, malgré les avantages qui leur étaient faits, un pays où ils eussent été assurés de laisser leurs os ; et, en môme temps, ces deux cuisiniers donnent des lumières sur les agréments dont on se plaît à dire que FEmpereur jouissait à Sainte- Hélène et que lui fournissait — contre paiement comptant — la générosité britannique.