‹ Autour de Sainte-Helène (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · BELLEROPHON · texte numérisé non relu

BELLEROPHON

Les Anglais ont ceci d'admirable qu'ils ne pensent pas un instant qu'il faille être polis. Ce qu'ils sont comme individus, ils le sont comme citoyens. Ils ont leur histoire, leurs traditions, leur orgueil; ils y tiennent et ils s'y tiennent. Ils ne vont point chercher si, en fêtant quelque page de leurs fastes nationaux, ils blessent ou mécontentent tel ou tel peuple, celui-là même dont, pour le moment, ils paraissent rechercher l'amitié, la confiance ou nuMiie Tappui. Ils la commémorent et la célèbrent; ils y portent un empressement, un enthousiasme, une unanimité qui fait communier la nation entière, depuis les seigneurs les plus illustres, les mieux titrés et les plus riches jusqu'au dernier loqueteux famélique, dans une même effusion de joie patriotique, dans une même assurance de sa force, dans une même confiance en ses destinées. Leur histoire s'enchaîne si étroitement à leur politique qu'elle est toujours présente et active, qu'ils ne sauraient I itn en distraire ou en détacher et qu'ils la vivent naturellement. Lorsqu'ils regardent vers les âges

révolus, ils voient, de place en place, se dresser des pylônes colossaux attestant, par les noms glorieux qui y sont inscrits, leurs victoires passées. C/est la route parcourue qu'ils peuvent ainsi mesurer. Cette môme route s'étend devant leurs pas à Tinfini, et déjà des pylônes s'y érigent, attendant les noms de gloire qu'y inscrira la postérité. Ils savent, d'où ils viennent et où ils vont. Ils n'hésitent ni ne se reprennent. Ils ont, pour parer les effigies de leurs héros morts, des guirlandes de lauriers toujours fraîches, de même que, pour récompenser leurs héros vivants, des sacs de souverains tout neufs. Ils n'oublient rien de ce qui a servi à leur œuvre, ni homme ni chose. Depuis trois siècles, quiconque fut ou est Anglais est solidaire du même dessein, se relie au passé dont il est fier et dont il recueille les fruits, par le présent auquel il travaille, par l'avenir qu'il prépare.

Durant que d'autres peuples, incertains en leurs projets, vacillants en leurs ambitions, renversent aujourd'hui l'idole d'hier et la trament aux gémonies ; durant que, si rapides en leurs enthousiasmes et si prompts en leurs désillusions,' ils ne laissent point aux statuaires le loisir d'achever les monuments de solennelle reconnaissance avant que les morts auxquels ils sont consacrés soient oubliés, honnis ou conspués , eux , les Anglais , n'admettent qu'après réflexion des demi-dieux dans leur Panthéon ; ils enquêtent leurs actes, ils savent leurs œuvres, ils leur demandent de les avoir bien servis,

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d'avoir été les artisans utiles du grand dessein; mais, admis, c'est à toujours. Ils tournent à gloire leur vie entière et si, par pudeur nationale, ils sont contraints à reconnaître que quelque partie en serait sujette à critique, ils prennent de tels moj'ens pour en rendre compte que cela même aussi devient illustre et mémorable, s'ennoblit et se poétise.

Une fois inscrit dans Fliistoire anglaise, un nom ne doit plus périr ; que ce nom désigne un homme, une bataille, un navire ; qu'il se prononce Nelson ou Gromwel, Azincourt ou Trafalgar, Victory ou Bellérophon. Ce dernier, faute de le placer, comme les Argonautes leur navire, au rang des Constellations, ils veulent qu'il figure à jamais dans leur flotte et qu'au navire condamné un autre succède, baptisé du même nom. Ainsi se transmet leur gloire et s'atteste leur définitive victoire. Si des Français s'avisaient de trouver ce nom mal choisi en une époque d'entente cordiale, ils étonneraient étrangement leurs alliés prétendus : « Gardez vos gloires, répondraient-ils, nous gardons les nôtres. » Et nous qui, en cette année 1907, n'avons point trouvé un instant, entre la crise viticole et la crise grévisle, pour commémorer Eylau et Friedland ; nous qui, hypnotisés par les défaites, les célébrons à présent, non comme des jours de deuil, mais comme

des jours de gloire ; nous qui, sur ce paradoxf commode, coulé en bronze avec l'épigraphe : G/or Viclis, nous repaissons de Tidée que, il y a trent sept ans, nous avons été héroïques parce que nous avons été battus, nous n'aurions garde d'ajout»' i un mot qui pourrait être mal pris — car nous sommes très polis.

Et puis ne s'agit-il pas de Napoléon? Et l'illuslie parlementaire qui, entre la poire et le fromage, voulait offrir le crâne de l'Empereur au célëljit mystificateur Lombroso — parfois aussi mystiCn' — pour le remercier d'avoir un gendre aussi bien appris que M. Ferrero, n'a-t-il pas donné l'exact étiage de l'admiration ressentie par nos gouvernants pour les grands hommes?

Qu'est-ce donc pourtant que cette gloire du Bc/lérophon? Non à coup sûr celle qu'il acquit i Aboukir lorsqu'il amena son pavillon devant le Tonnant, commandant Dupetit-Thouars, et ne le releva par surprise que le Tonnant attaqué pai trois vaisseaux et Dupetit-Thouars mort ; non celle qu'il conquit à Trafalgar quoiqu'il y ait perdu son commandant d'alors, le capitaine Cooke, et qu'il y ait forcé d'amener le vaisseau espagnol Monarca; non celle à laquelle il eût pu prétendre pour l'attaque dirigée, le 19 juin 1809, à Hango- Head contre des navires à l'ancre et pour l'enlèvement d'une batterie qui les défendait. Tout celae>l ordinaire et courant et le Bellérophon a d'autres titres à l'admiration anglaise.

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L'empereur Napoléon, vaincu à Waterloo, autant par la trahison ou par l'impéritie de certains généraux que par l'intrépidité et la résistance de ses adversaires, a regagné Paris, où s'échauffe, dans la Chambre des représentants^, Fintrigue qu'il eut le tort de laisser derrière lui. Les Lafayette et les Manuel ne pratiquent point, eux, la paradoxale devise que leurs neveux ont adoptée et qui dispense de chercher des revanches : Gloria Victis ! ils ert ont une autre qui plaît autant à M. le duc d'Otrante qu'à la plupart de ses collègues du ministère : Vœ Victis! Combien plus juste et plus vraie! Combien plus humaine ! Oui, c'est le malheur et non la gloire qu'apporte la défaite ; c'est l'abandon et la défection. Sous les injonctions des Fouché et des Davout, Napoléon a dû quitter Malmaison, comme il avait dû quitter FÉlysée. Mais on Ta assuré que, à Rochefort, deux frégates l'attendaient pour le conduire aux États-Unis, que des passeports et des sauvegardes seraient demandés aux Anglais pour son libre passage.

L'Empereur est arrivé à Rochefort ; il s'est, après des hésitations qui tiennent à ses compagnons autant qu'à lui-même, décidé à embarquer sur les frégates La Saale et la Méduse et à attendre à bord les passeports de Londres. Rompre le blocus, passer au travers des croisières anglaises, beaucoup

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y pensent pour lui, en proposent ou en procurent les moyens : chasse-marée sur qui l'on embarquerait à la muette, navires qui se sacrifieraient dans une lutte corps à corps durant que courrait vers la haute mer la frégate libératrice, toutes les hypothèses sont abordées et, dans la jeune marine, combien de dévouements s'oflrent à mourir pour sauver TEmpereur!

Mais cela est-il digne de lui? Doit-il encore immoler des vies humaines à son service? Doit-il s'exposer à être pris comme un contrebandier fuyard sur une barque sans nom? Doit-il risquer que, sur un bâtiment neutre, il soit découvert, caché dans une soute ou déguisé sous des habits de marchand américain ? Au milieu de ces tergiversations qu'entretiennent les brouilleries et les rivalités des quelques compagnons groupés autour de lui plutôt par la crainte que par le dévouement, le temps passe : à Londres, les passeports ont été refusés avec hauteur, mais Napoléon Tignore et ce n'est point de Paris, oi^i Louis-le-Désiré vient de faire sa rentrée, qu'on lui en donnera des nouvelles. Il faut se presser : d'un jour à l'autre, d'un instant à l'autre, peut arriver des Tuileries un ban de proscription. L'Empereur veut savoir à quoi s'en tenir. Au principal des navires anglais qui tiennent le blocus, au Bellérophon^ il fait expédier, le 10 juillet, une mouche parlementaire ayant à bord le chambellan Las Cases et l'ex-commandant de la Gendarmerie d'élite, Savary, duc de Rovigo. Ils sont

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porteurs d'une lettre du grand maréchal Bertrand demandant si les sauf-conduits sont arrivés ou si le gouvernement anglais est dans l'intention de mettre de Fempêchement au passage de l'Empereur aux États-Unis.

Le Bellérophon est commandé depuis peu de mois par Frederick-Lewis Maitland, dont la carr rière, jusque-là, a été honorable et même brillante. Si, en 1798, il a perdu, à l'entrée du Tage, le Kingfisher qu'il commandait, il a été acquitté par le conseil de guerre ; comme lieutenant de pavillon de lord Saint-Vincent, il eut sur la Pénélope une action d'une grande bravoure pour quoi il acquit l'estime des Espagnols qui l'avaient fait prisonnier ; employé dans la Méditerranée sous Sidney-Smith, puis attaché à l'expédition de Sir Ralph Abercromby, en Egypte, il commanda la flottille à la bataille d'Alexandrie. Il fit la guerre de course sur la Loire après la rupture de la paix d'Amiens et, d'après ses propres rapports, d'une façon tout à fait brillante ; puis, sa carrière se traîne ; le principal fait de guerre auquel il assiste, c'est ce qu'on a appelé l'affaire des brûlots de l'île d'Aix ; il a pu juger de ce que valent, pour la guerre, ces machines infernales qu'aucun autre peuple que les iVnglais n'aurait alors employées pour détruire, sans affronter aucun péril, les navires, les maisons, les personnes

ennemies. Enfin, en janvier 181S, il a reçu mission de convoyer une g^rande flotte de transports et de vaisseaux marchands, chargés pour l'Amérique ; mais, retenu à Cork par des vents contraires, il s'y trouvait encore lorsque Napoléon s'échappa de l'île d'Elbe ; il fut alors désigné pour commander le Bellrrophon de 74 canons et, dans l'escadre de sir Henry Hotliam, croiser sur les côtes de France et en bloquer les ports.

Maitland accueillit avec courtoisie les deux émissaires de l'Empereur. Il leur dit qu'il n'avait aucune nouvelle de ce qui s'était passé depuis le 18 juin, qu'il ignorait comment auraient été reçues les demandes de Napoléon, mais qu'il allait envoyer demander des instructions à l'amiral. Et, en effet, il expédia un brick à sa recherche. A ce moment même, par une frégate, le Falmouth, sir Henry Hotham envoyait une dépêche, en date du 8, portant que le commandant du Bellerophon devait expressément s'attacher à s'emparer des deux frégates qui se trouvaient en rade; il lui enjoignait d'exercer la vigilance la plus active à l'effet d'intercepter Napoléon, et de faire les plus strictes recherches à bord de tout bâtiment qu'il rencontrerait. « Si vous êtes assez heureux pour l'intercepter, disait sir Henry Hotham, vous devrez le transférer avec sa famille sur le vaisseau

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