‹ Autour de Sainte-Helène (volume 2)Chapitre 5 sur 20 · UN AVENTURIER A SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

UN AVENTURIER A SAINTE-HÉLÈNE

Le 29 décembre 1813, l'Empereur, installé depuis le 10 à Longwood, apprit que, parmi les passagers d'un bateau marchand qui venait de relâclier à Jamestown, se trouvait un nommé Piontkowski qui se réclamait de lui et disait venir pour partager sa captivité. Qu'était cela Piontkowski? Personne, sauf Bertrand, ne le connaissait. Encore fort peu et mal. « Il était à File d'Elbe, dit-il, c'est un officier des lanciers polonais de la Garde. Il a fait preuve de dévouement en diverses occasions. — Mais, dit l'Empereur, que vient-il faire ici ? Je ne le recevrai pas. — Cependant, fait-on observer, il est peut-être envoyé ; il a des nouv^elles. » L'Empereur se décide à le voir.

Qu'est-ce que ce Piontkowski ? A l'en croire, il se nomme Charles-Frédéric-Jules Piontkowski, et est fils de Michel Pionkowski et de Justine Czivyska ; il est né le 30 mai 1786, à Bladowek, département de Varsovie. Il fut nommé par le roi

de Saxe sous-lieutenant aux Hussards le 29 avril 1808, passa le 3 février 1809 au régiment des Gardes du corps, oii il fut promu lieutenant le 18 juillet 1809 ; il a fait aveccerégimentlacampagne d'Autriche, pour laquelle il été nommé chevalier de Saint-Henri, et la campagne de Russie oij, pour sa brillante conduite à Mojaïsk et pour le coup de sabre dont il fut blessé, il a, le 7 septembre, reçu, sur le camp de bataille, l'étoile de la Légion d'honneur. Le 4 juin 1813, il a été nommé lieutenant de l""*" classe à l'état-major et, le 7 octobre, devant Dresde, il a été blessé et fait prisonnier. En rentrant des prisons il s'est rendu à l'île d Elbe, oii il a demandé, quoique officier, à servir comme simple soldat dans le bataillon Napoléon des grenadiers de la Garde.

Ce dernier fait est exact : mais c'est le seul qu'on puisse vérilier : Piontkowski a bien été incorporé comme soldat au bataillon Napoléon ; s'il fut lieutenant dans les armées du roi de Saxe, s'il assista aux batailles de Ratisbonne, de Wagram, de Smolensk, de Mojaïsk, de Bautzen et de Dresde, c'est bien plus douteux : son nom ne figure sur aucun état de blessés du régiment des Gardes du corps ; il n'y eutpasde promotion dans la Légion d'honneui" le 7 septembre 1812; dans la promotion du 10 octobre dont furent les Saxons et en particulier les Gardes du corps — quatre officiers, deux sous-officiers, deux cuirassiers — point de Piontkowski ni dePionkowski. Aussi bien, ailleurs, il afait raconter

que, au sortir des pages du roi de Saxe où il avait conquis la bienveillance delà princesse Auguste de Saxe, il avaitété placé dans un régiment de Lanciers polonais avec lequel il avait assisté à toutes les grandes batailles de l'Empire, en Espagne, en Italie, en Allemagne et en Russie « d'où il ne revint ' que grâce à l'excellence de ses chevaux polonais. » Il eût bien mieux détaillé le récit de toutes ces campagnes si, par malheur, « le portemanteau qui contenait tous ses papiers et ses objets de valeur ne lui avait été volé à Cannes » : ce qui explique, sans doute, comment Piontkowski varie sur le nom de samère qui, tantôt, à Ten croire, est jnée Justine Czivyska, et tantôt Marie Byrminska : !il n'en est point à cela près.

! Entré le 5 septembre 1814, au bataillon Napoléon,

i ce qui est un fait, le premier vérifiable, Piontkowski

i passe le 22 octobre, toujours comme soldat, dans

l'escadron Napoléon, chevau-légers de la Garde:

il suit l'Empereur à Paris et, comme tel, il est com-

I pris, sous le numéro 145, dans la liste des donataires

de 200 francs (sous-officiers et soldats revenus de

l'île d'Elbe) annexée au décret du 27 avril ISlo.Le

|42 du même mois, il a été nommé heutenant de

j cavalerie; le 25, il adresse une supplique au mi-

Inistre de la Guerre en vue d'être placé dans ce

grade à l'état-major, ou dans les l"', 3% 4" ou G^régi-

ment d'hussards s'il ne peut l'être dans la Garde,

faute de place. Sa supplique porte cette apostille

du général Drouot : « M. Piontkowski est venu

dans Tîle d'Elbe servir Sa Majesté comme simple soldat, quoiqu'il fût lieutenant depuis plusieurs années. Il a prouvé beaucoup dezële et de dévouement pour Sa Majesté. » Placé d'abord au 7® Lanciers, il passe, par ordre du ministre de la Guerre en date du 12 mai, au 2'' avec lequel il fait, peut-être, la campagne de Belgique.

Voilà ce qui se trouve établi par dos pièces officielles. Voici ce qu'il raconte : « A son arrivée dans la capitale, Piontkov^ski fut élevé par l'Empereur au grade de chef d'escadron de la Garde et fut choisi par lui pour remplir auprès de sa personne les fonctions d'officier d'ordonnance. Pendant les Cent-Jours, le colonel (?) accompagna constamment Napoléon et, à Waterloo, il porta ses ordres de tous les côtés du champ de bataille, au milieu d'une pluie de balles, de boulets et d'obus, sans recevoir la plus légère égratignure. Quoique lé comte — il s'est aussi fait com te — ait pris par t à tant d'ac tions et fût toujours au premier rang, il eut le bonheur de ne jamais recevoir de blessure sérieuse. L'Empereur l'aimait beaucoup et lui donna la croix de la Légion d'honneur en diamants qu'il portait lui-même. « Comment se fait-il, mon brave, lui dit un jour Napoléon, que tu sois le seul qui ne me demande jamais rien, que puis-je faire pour toi ? — Permettez-moi, Sire, lui répondit Piontkowski de vous aimer et de vous servir, c'est le seul bonheur de ma vie. »

Voilà qui est bien : de lieutenant, donc, Piont-

kowski s'improvise chef d'escadron, mais c'est sans savoir que l'Empereur n'a pour officiers d'ordonnance que des capitaines. S'il avait reçu la croix à Mojaïsk, l'Empereur n'eût point eu à lui donner celle qu'ilportait; mais comme il n'en porta jamais qui fût enrichie de diamants, cela tranche la difficulté. Sans doute, tout cela est mensons^e, mais si l'on démontre que rien de ce qu'allègue Piontkowski ne peut être exact, on n'est pas plus éclairé sur ce qu'il a fait réellement.

Comment, par quels moyens, par quelles intrigues, parvint-il à suivre l'Empereur à Rochefort? Son hiographe dit avoir sous les yeux la lettre du grand maréchal Bertrand, datée du 23 juin 1815 et écrite du palais de l'Elysée, lui donnant avis que l'Empereur l'admettait à le suivre dans sa retraite : c'est la date, c'est le lieu, ce sont les termes de la lettre écrite par le grand maréchal à Planât. Pourtant, Planât, si précis, nomme tous ceux qui, en môme temps que lui, ont reçu l'autorisation de suivre l'Empereur, et Piontkowski n'en est pas. Gourgaud, si omhrageux, cite un chef d'escadron polonais qu'il appelle Stupiski, que Marchand appelle Belini, qui est allé à l'île d'Elhe où Pons le nomme Bellina etPeyrusse Mellini, mais qui est hien certainement le même personnage et qui n'est pas Piontkowski. Il n'est pas moins vrai que Piontkowski a suivi l'Empereur. Il aurait, a-t-il raconté, accompagné. M""" Bertrand et ses enfants avec trois voitures. Un de ces enfants se nommait Napoléon.

A Poitiers un domestique l'ayani appelé par son prénom, Fenthousiasme se serait emparé des habitants, convaincus que les voyageurs étaient Napoléon II et sa gouvernante M"'^ de Montesquiou. Piontkowski, par son activité et sa présence d'esprit, aurait obtenu qu'on les laissât partir. Toujours avec M*"^ Bertrand, il eût fait la route, de Niort à Rocbefort, dans la voiture que l'Empereur aurait quittée à Niort. Il aurait, comme de juste, passé des avis, donné des conseils, rendu d'éminents services. Lorsque l'Emperçur monta sur la Saale, il s» serait embarqué sur la Méduse.

Ceci est exact. Il figure sur la liste des passagei de la Méduse avec le grade de capitaine. Est-cr lui-même qui s'est conféré cet avancement?

Débarqué de l'àMédiise/û^^i, lorsque l'Empereur se livre aux Anglais, embarqué sur la corvette Myrmidon qui est la mouche du Bellérophon. Au moment où l'Empereur se sépare de ceux des officiers qui, l'ayant suivi à Rocbefort, puis à Plymouth, ne sont point autorisés à l'accompagner à Sainte-Hélène, il est admis, pour prendre congé, en même temps que les officiers de son grade. Nul Français ne relate à son sujet rien de particulier. Lui-même raconte que, « malgré ses prières et la demande expresse de Napoléon, il ne put obtenir la favem* de l'accompagner. Ce fut avec bien des larmes, ditil, qu'il se sépara de son souverain qu'il aimait d'autant plus qu'il le savait dans l'infortune ». Cette affliction et ces prières, si elles ne frappèrent point

!|les témoins français, furent au moins remarquées par un Anglais, M. Glover, secrétaire de l'amiral ! Gockburn. Il écrit : « Piontkowski paraissait parti- ; culièrement affecté et, après avoir employé vainement toutes les instances pour obtenir d'accom- Ipagner Bonaparte, sollicita, le plus sérieusement du monde, d'être autorisé à le suivre comme domestijque. Mais cela aussi fut refusé et tous retournèrent. »

; Piontkowski se retrouva donc h bord de YEurotas avec les officiers de FEmpereur qui ne semblaient point le tenir en estime, et ne le traitaient I point en camarade. Au bout de douze jours « on tvint, ditPlanat, cherclier le lieutenantPiontkowski, 1 officier polonais, espèce de fou, qui avait voulu suivre l'Empereur malgré vent et marée. Il fut mis \h bord du vaisseau le Saint-Georges, en attendant lune occasion pour Sainte-Hélène )>. Ainsi, tandis que tous les hommes qui eussent pu être d'une ; société agréable ou utile à l'Empereur, comme S Savary et Lallemand, que ceux qui avaient été nominalement demandés par l'Empereur comme Planât, que des garçons de dix-neuf ans comme , Autric, que des Polonais comme le chef d'escadron I Schultz, étaient déportés à Malte, seul, ce Piontkowski obtenait de rallier Sainte-Hélène. Il a [raconté qu'étant sur le Bellérophon (Maitland dit [formellement qu'il était sur la corvette) « il fut I particulièrement distingué par le duc de Devons- ! iiire qui, dès le premier abord, s'intéressa à lui,

et, à son départ, lui fit cadeau d'une bague en lui disant que si, plus tard, il avait besoin d'un protecteur ou si son influence pouvait lui être utile en quelque chose, il n'aurait qu'à s'adresser à lui en toute confiance ». Qu'est-ce que le duc de Devonshire serait venu faire à bord du Bellérophon? Gomment la visite d'un si haut personnage aurait-elle passé inaperçue de tous les compagnons de l'Empereur? Gomment aucun d'eux ne l'aurait-il relatée? S'il est venu incognito, pourquoi se serait-il fait connaître du seul Piontkowski? Tout cela reste étrangement mystérieux, mais, quoi qu'on pense de Tassertion sur le duc de Devonshire, on n'est pas moins obligé de constater que, dès ce moment, une protection puissante s'étendait sur Piontkowski. « Il refusa, dit-il, de retourner e?i France avec les autres officiers de la suite » ; mais à ceux-ci l'on ne demanda point leur avis et l'on ne s'enquit point de leurs convenances ; ils furent déportés à Malte, bon gré, mal gré. Il dit encore « qu'il resta en Angleterre, se berçant de l'espoir qu'il lui serait permis de rejoindre bientôt l'Empereur ; que cette permission lui fut accordée en efï'et, plus tard, par l'intercession et la haute protection du duc de Devonshire, aidé de la recommandation de l'amiral lord Keilh, qui s'était également intéressé à lui ».

Il est impossible, pour le moment, de vérifier ces allégations; l'homme qui, simple heutenant, avait trouvé les moyens de se faufiler dans la suite

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(le l'Empereur, excellait sans doute aux intrigues ; I mais, même chez les officiers anglais, tels que le [ capitaine Maitland, l'annonce de son départ pour Sainte-Hélène produisit une surprise médiocrement flatteuse : « On a dit, raconte Maitland, que ce fut en conséquence des représentations qu'il fît au gouvernement anglais de l'extrême attachement qu'il avait pour son maître ; mais autant que j'ai pu en juger, ce sentiment régnait avec une égale force dans le cœur de tous ceux qui étaient venus de France avec Bonaparte. »

Ce qui rend le cas plus suspect encore, c'est que, quelques mois plus tard, à Sainte-Hélène, le gouverneur alléguait des ordres précis du ministère pour ne tolérer, même dans la domesticité de l'Empereur, nul qui ne fût Français, et il contestait alors à des Corses la qualité de Français. Or, c'était un Polonais qui, seul, de tous les ofhciers ayant suivi l'Empereur, était autorisé à le rejoindre, et il recevait son passage gratuit sur un navire anglais.

Qeux jours avant que Piontkowski s'emharquât sur le vaisseau marchand qui le conduirait à Sainte- Hélène, il épousa à hord du Saint-Georges — on ne dit point suivant quelle loi, ni quel rite — une demoiselle Mélanie Despout ou d'Espout, native de Saint-Gaudens, ex-élève du Conservatoire de

Paris, qui était venue le rejoindre en Angleterre « Elle était âgée de vingt ans, extrêmement jolie, s'exprimant avec grâce et facilité; cheveux noirs comme jayet, sourcils arqués très noirs, joli nez et belles dents, la peau très brune, les cheveux excessivement longs. »

Où, quand, comment Piontkowski Favait-il connue, mystère. En tout cas, il profita peu des épousailles, et il laissa M"*®Piontkowska, qu'il promut comtesse, « sous la protection d'un Anglais, M. Gapel-Lofft, qui promit de la conduire en France ». Mais ce n'était point en France qu'elle voulait aller, car elle accabla d'abord de ses pétitions les lords de l'Amirauté et le prince régent pour obtenir de rejoindre son époux à Sainte- Hélène. Ayant échoué, elle se décida en mars 4816 à un voyage en France et, accompagnée de M. Gapel-Lofft, elle débarqua à Calais. On l'y reconnut comme y étant déjà venue, en mars 1815, avec le même Anglais. — Peut-être faut-il se souvenir que Capel est le nom patronymique dos comtes d'Essex ? — Le commissaire de police de Calais, qui manquait d'égards pour le beau sexe. invita la comtesse à retourner en Angleteri e ; M. Capel-Lofft eut beau protester; comme il faisait l'insolent, il dut, lui aussi, partir avec la dame.

A son débarquement à Jamestown où il était

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arrivé, « après une traversée longue et pénible », Piontkowski revêtit un uniforme d'officier d'ordonnance de l'Empereur et ce fut dans ce costume qu'il fut amené à Longwood par l'amiral sir John Cockburn. Tous les soupçons de TEmpereur se réveillèrent alors : « Que veut dire cet uniforme^? s'écria-t-il; il n'a jamais été mon officier d'ordonnance, je n'entends rien à cela ! Allez dire à l'amiral que je ne le recevrai pas. )) Il faut avouer que, même sous cet admirable uniforme bleu et argent, Piontkowski, comme on dit, marquait mal. (c Fort petit — cinq pieds un pouce — yeux bleux, cheveux et sourcils noirs, l'air très commun, timide en apparence, très craintif », dit un policier, il n'avait rien qui engageât. L'Empereur pourtant, se rappelant ce qu'avait dit Bertrand, consentit à le voir, ne fût-ce que pour le jauger. « Il causa longuement avec Piontkowski qui lui fit une foule de contes. »

Sur les compagnons de l'Empereur, l'impression produite par l'arrivée du Polonais, comme ils disent, semble avoir été médiocre : Las Cases, adoptant la version la plus favorable, écrit : « Ce jour, notre petite colonie s'est accrue d'un Polonais, le capitaine Piontkowski. Il était du nombre de ceux que nous avions laissés à Plymouth. Son dévouement pour l'Empereur, la douleur d'en être séparé avaient vaincu les Anglais et leur avaient arraché la permission de venir le rejoindre ». C'est In version officielle. Plus tard il y revient : « Piont-

kowski, dont on ne connaît pas trop l'origine, écrit-il, était venu à l'Ile d'Elbe et avait obtenu d'y servir comme soldat dans la Garde; au retour (1b rile d'Elbe, il avait été porté au grade de lieutenant; à notre départ de Paris, il avait reçu perniission de suivre ; il fut à Plymoutli de ceux que les instructions anglaises séparèrent de nous. Piontkowski, avec plus de constance ou d'adresse que ses camarades, avait obtenu de nous rejoindic. L'Empereur, du reste, ne l'avait jamais connu et lui parlait à Sainte-Hélène pour la première fois. Aucun de nous ne le connaissait davantage. Les Anglais furent surpris de notre peu d'empress»ment à son arrivée; quelques-uns de ceux qui ne nous aimaient pas écrivaient que nous l'avions mal reçu, ce qui était faux. » En réalité, Pionlkowski déplaisait et il était suspect : « Sa Majesté, écrit Gourgaud, trouve ridicule que Piontkowski porte l'uniforme d'oflicier d'ordonnance; c'est loucbe. On ne sait qui il est. Elle ne se soucie pas de l'admettre à sa table. Montholon vient. Sa Majesté répète la même clioseet dit qu'il faut le faire manger avec le petit Las Cases. Je dis que je (!rois (jue cela ferait bien de la peine au père Las Cases si son fds ne dînait pas avec nous. Sa xMajesté décide que nous verrons les papiers de Piontkowski, saurons son grade et qu'il sera chargé sous moi du détail de l'écurie, qu'il mangera chez lui. » Le pauvre diable proteste le surlendemain près de Gourgaud et « demande à manger avec le D' O'Méara

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et le capitaine Poppleton w, l'officier d'ordonnance du gouverneur.

Malj^ré qu'on le tolère, on le surveille, et Ton s'étonne de ses mensonges. A un déjeuner en ville, chez M""^ Skelton, femme du sous-gouverneur, où se trouvent, avec Gourgaudet le jeune Las Cases, Piontkowski et l'amiral Gockbiirn, celui-ci, pour être aimable, dit à Piontkowski : « Allons, mon brave capitaine, venez vous asseoir prés de moi, contez-moi vos campagnes, vos batailles. » Gourgaud demande aussitôt à Piontkowski s'il a fait la campagne de Russie. L'amiral dit à Gourgaud avec étonnement : « Comment? Est-ce que vous n'avez pas vu M. Piontkowski à l'armée ? — Jamais. » Gourgaud demande à Piontkowski dans quel corps il était : « ïhielmann. — Le nom du général en chef? — Je ne m'en souviens plus, c'est Lauriston, je crois. — Il n'a jamais quitté Sa Majesté. Où étiez-vous durant le siège de Smolensk? — Nous étions bien en avant... C'était Dombrowski qui a commandé ce siège. — Vous vous trompez complètement », conclut Gourgaud, et il ajoute : « L'amiral est aisément détrompé. » Gourgaud ne manque pas de faire part de cette conversation à l'Empereur. « Sa Majesté me dit qu'elle est bien fâchée qu'on le lui ait envoyé. J'aurais dû le refuser, mais il aurait pu être chargé de missions. Je sens bien des mensonges. » Pour le moment, Montholon et Gourgaud sermonnent Piontkowski <( qui bat la campagne, montre ses

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états de service. Smolensk n'y est pas. » Jolis états de services ! Ils ont été établis par l'intéressé sans qu'il ait justifié d'aucune pièce, et ils ont été bénévolement approuvés, le 5 juin 1815, par Jes officiers du bataillon et de l'escadron des clicvau-légers-lanciers polonais Napoléon, lesquels n'avaient jamais vu Piontkowski avant le 5 septembre 1814.

Les commissaires étrangers constatent quelle est alors à Longwoodla piètre situation faite à Piontkowski : « Piontkowski était simple lancier polonais à Tile d'Elbe, écrit le comte Balmain. Napoléon, pour récompenser sa fidélité, le fit capitaine, officier d'ordonnance et cbevalier de la Légion d'bonneur. C'est un garçon fort doux, dont personne ne se plaint; on le traite à Longwood avec mépris. Je ne conçois pas ce qui a pu le déterminer à s'expatrier. »

Pour quelque temps au moins, Piontkowski sr tient tranquille : il s'emploie à cliercher des nouvelles et il ne manque pas de les grossir : il dit que Ton voit cinq bâtiments et il les déclare hoUai dais : c'est un misérable baleinier qui, n'ayant | répondu au brick de la croisière, a essuyé quinze coups de canon. Mais il n'y a point même un baleinier par semaine. 11 va donc tous les jours à la chasse; mais il se blesse : une simple mention au journal de Gourgaud ; rien, chez Las Cases ni chez Montholon; mais le Polonais raconte que sa blessure étant à l'œil, comme l'on ne trouvait pas

)as

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de soie verte à Sainte-Hélène, « l'Empereur fît clierclier son bonnet de voyage, en retira luimême la doublure de soie verte et la lui donna ». A diverses reprises, Gourgaud note (9 avril, 27 avril, 3 mai, que Pionlkowski va à Jamestown, pourchercber desjournaux ou des nouvelles, essayer des conversations, et il s'y dispute, menaçant — en aparté — les Anglais de coups de cravache. Il va au camp du 53% y dîne, y joue avec les officiers et, à Ten croire, rapporte des histoires qui font rire TEmpereur. Montholon même raconte (28 août) que l'Empereur le charge de faire passer en Angleterre des copies de la lettre de protestation, écrites par Saint-Denis sur des morceaux d'étoffe de soie; mais qu'il échoue dans ses tentatives. C'est à quoi on l'emploie; parfois à des traductions de l'anglais mais toujours avec, au fond, la même méfiance. Le 29 mai, Gourgaud note : « Piontkowski reçoit une lettre de sa femme qui annonce qu'elle est à Londres bien traitée, a demandé au ministre de venir à Sainte-Hélène et de l'argent de Sa Majesté. Le ministre refuse. Elle doit demander une audience au Prince régent. Intrigailleries... Sa Majesté, après dîner, cause de cela, est bien fâchée d'avoir ici un pareil homme qu'elle ne connaît nullement. Elle veut que Bertrand en parle au gouverneur. Le lendemain, « Piontkowski ne veut pas donner la lettre de sa femme à Montliolon qui la demande; trois ou quatre heures après, il l'envoie par Marchand à Sa Majesté qui la refuse. » Le 31 l'affaire

semble terminée par un savon (c donné par Gourgaud à Piontkowski sur ses craques ».

Et c'est tout : n'empêche qu'il racontera les attentions de FEmpereur, les présents qu'il aura reçus de lui, tantôt la chaîne de sa montre que l'Empereur aura partagée en deux, et dont il aura donné moitié à Piontkowski, moitié à M™^ Bertrand, tantôt une des belles assiettes du service de Sèvres — ce service des quar^tiers généraux dont on sait, par Marchand, que FEmpereur donna, au jour de Fan, une assiette à M"'" de Montholon et une à M*"^ Bertrand.

Au surplus, lorsqu'il sera tout à Fheure renvoyé de Sainte-Hélène, l'histoire, telle qu'elle se passe, mise en face de Fhistoire telle qu'il la raconte suffit pour juger sa véracité.

Voici les faits : le 26 juin 1816, Lord Bathurst écrit à Sir Hudson-Low^e que la crainte qu'on peut avoir d'une évasion du prisonnier s'augmente de l'assistance qu'il pourrait recevoir d'individus trop nombreux et d'un caractère suspect : « Vous éloignerez donc du général Bonaparte, lui écrit-il, au moins quatre des personnes qui sont venues avec lui. Vous remarquerez que j'ai compris Piontkowski dans ce nombre quoique, à vrai dire, il Fait seulement rejoint quelque temps après que le Northumberland eût mis à la voile. »

Cet ordre est signifié par Sir Thomas Reade, lieutenant du gouverneur, le 3 octobre. L'Empereur répond : « Quant au capitaine Piontkowski, je ne sais même pas qui il est. On me dit qu'il était dans ma

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garde à Tîle d'Elbe. C'est tout ce que j'en sais. » Cliacun prend facilement son parti du départ du Polonais. « Son départ n'était pas pour TEmpereur une perte sociale », dit Montholon ; «le gouverneur a conclu à n'éloigner que le Polonais et trois domestiques », dit Las Cases.

Le départ s'accomplij-aitsans incident n'était que, le 28 août, l'Empereur a chargé Piontkovvski de faire passer en Angleterre des copies de la lettre de protestation écrites par Saint-Denis sur des morceaux d'étoffe de soie; il a échoué dans ses tentatives etTEmpereur en a pris de l'humeur ; pourtant on a cru à Longwood que rien n'avait transpiré. Or, le 9 octobre, l'officier d'ordonnance du gouverneur notifie à Piontkowski qu'il est aux arrêts et qu'il ne doit plus sortir de l'enceinte de Longwood, « pour avoir cherché à entraîner un officier de la garnison à se charger d'une lettre clandestine pour l'Europe ». Piontkowski proteste ; et, le 13, Hudson- Lowe le fait venir à Plantation House et le met en face de dénonciations auxquelles il n'a rien à répondre. L'Empereur qui l'a vu ce même matin 13, à son déjeuner, a pu alors lui donner ses ordres de façon que le moins de monde possible fût compromis.

Le IG, l'Empereur dicte à Gourgaud des instructions pour Piontkowski. Que contiennent-elles? Lui seront-elles remises"? On ne sait; nulle part on ne verra Piontkowski agir comme ayant des ordres, des pouvoirs, des indications. Ce ne sera qu'à

138 AUTOUR DE S AIPs TEllÉLÈN E

Sainte-Hélène (dépêche d'Hudsoij Lowe à Lord Bathurst du 17 septembre 1817) qu'on le croira. Le 17, « l'Empereur donne ordre au grand maréchal de remettre à Piontkowski, ainsi qu'aux troiN domestiques, des livrets, mentionnant leurs fon< lions à Sainte-Hélène, sa satisfaction de leuj services, ainsi que l'invitation aux princes de sa famille de leur payer leurs traitements ». Par grâce spéciale — le cas est si étrange qu'il semble incroyable — l'Empereur élève au grade de chef d'escadron ce lieutenant Piontkowski qui, de son propre mouvement, s'était fait capitaine. Gomment, dans quel but, ce renouvellement, en faveur d'un Polonais suspect, des pratiques les plus décriées par Napoléon même, de l'émigration bourbonienne? Trouve-t-il, étant donné l'homme, le cas sans importance ? Son orgueil ne lui permet-il pas de reconnaître qu'il ait eu, près de lui, dans \, sa maison, parfois à sa table, un officier subalterne ? Seuls, les ofhciers supérieurs pouvaient paraître à la grande audience du dimanche. Est-ce là le mobile qui l'a fait agir? En tout cas, voici les jj termes du certificat qu'il dicte au grand maréchal :

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