‹ Autour de Sainte-HelèneChapitre 10 sur 58 · V. ci-dessous pièce n» XIII · texte numérisé non relu

V. ci-dessous pièce n» XIII

C/est un homme jeune — trente-cinq ans à peine, intelligent, ambitieux, dont la carrière atteste le mérite, car, parti de bas, il est monté, sans protection qu'on lui trouve, à une place d'où, par son courage et par ses services, il est parvenu en trois années aux premiers grades.

Gaspard Gourgaud, né à Versailles le 14 novembre 1783, était fils de Etienne-Marie Gourgaud, musicien ordinaire de la Chapelle du Roi — l'un des quatorze violons à 1500 livres d'appointements et oOO livres de gratification chacun^ — et de Hélène Gérard, qui fut berceuse du duc deBerry^ Son grand-père, Pierre- Antoine, après avoir débuté sans succès à la Gomédie-PVançaise en 1739, dans l'emploi des valets, s'était engagé dans une troupe de province ^ Il avait eu pour enfants, outre Etienne-Marie, Jean-Baptiste-Henri, dit Dugazon, qui fut l'un des premiers comiques de la Comédie- Française et qui épousa Louise-Rosalie Lefèvre, de la Comédie-Italienne, la célèbre M""^ Dugazon;

' Etat de la France 1789, I, 33.

- Le Révérend. Armoriai de l'Empire.

^ Rabbe, Vieilh de Boisjolix et Sainte-Preuve. Biographie nouvelle des contemporains, II, 1437. D'après un livre récemment paru : Les Vestris, par Gaston Gapon, Pierre-Antoine Gourgaud aurait été directeur d'iiôpitaux militaires, se serait ruiné et sa femme, accompagnée de ses deux filles, aurait été chercher d'abord fortune au théâtre de Stuttgard. Campardox (Les Comédiens du Roi de la troupe française, p. 98 et suiv.) le qualifie d'après son acte mortuaire : ancien directeur des hôpitaux de l'armée d'Italie, lui donne, comme femme, Marie-Catherine Dumay et. comme père. Pierre-Antoine Gourgaud, conseiller du Roi au siège des bâtiments ponts et chaussées de France.

puis, une demoiselle Marianne du Gazon qui débuta on 1768 à la Comédie dans les soubrettes \ et Marie-Rose Gourgaud-Dugazon qui, mariée à Paco-Vestris, acteur de la Comédie-Italienne, et frère de Vestris I, le fameux danseur de l'Opéra, obtint, sous le nom de M^"^ Vestris, un ordre de début à la Comédie le 19 décembre 1768, et fut reçue en 1769, premier rôle tragique et comique ^ La différence de cinq ans existant entre le duc de Berry et Gaspard Gourgaud, exclut ce que dit Montholon qu'il fut le frère de lait du duc de Berry "^ ; il avait une sœur plus âgée qui est devenue madame Tiranet c'aurait pu être après la naissance de cette fille que M"'^ Gourgaud aurait été désignée comme nourrice ; elle semble avoir été simplement berceuse. Gaspard connut-il le duc de Berry avant la Révolution? Peu, en tous cas, car il n'avait que six ans, lorsque les princes, fils du comte d^\rtois, suivirent leur père en émigration au mois de juillet 1789. On dit qu'il fut destiné à la peinture, passa même à Tatelier de Regnault, puis fut attiré par le militaire. Il entra à seize ans, en 1799, h l'Ecole Polytechnique, fut élève à TÉcole de Chàîons le 22 octobre 1801, et en sortit lieutenant en N'cond au 7^ d'Artillerie à pied le 23 septem-

* Etat actuel de la musique du roi et des trois spectacles de ■Paris. Paris, 1770. Iri-16.

* Biog. univ. Voir dans Les Vestris la correspondance de cette •actrice avec l'architecte Antoine.

3 Récits. II, 190.

bre 18Q2 ^ Trois mois plus tard, le 4 janvier 1803, il était désigné comme adjoint au professeur de fortifications à l'Ecole de Metz et il y passait lieutenant en premier le 27 mai 1803. Aide de camp du général Foucher (Foucher de Careil) lorsque celui-ci quitta le commandement de l'Ecole de Metz pour prendre le commandement en second de l'artillerie au camp de Saint-Omer, il fit avec son général les campagnes d'Allemagne et de Prusse, fut blessé à Austerlitz et reçut l'étoile de la Légion après Pultusk, le 3 mars 1807. Capitaine en second le 30 août 1808, et rentré, le 22 septembre même année, au 6^ d'Artillerie, il fut employé au siège de Saragosse. Son ambition était d'être nommé officier d'ordonnance de FEmpereur, mais « toutes les places étaient remplies; il y avait même des surnuméraires », et, malgré que Gourgaud se fît recommander, la porte a laquelle il frappait resta alors fermée. 11 fit ainsi avec sa batterie la campagne d'AutricIie, au retour de laquelle, le 24 février 1810, il fut détacbé à la manufacture d'armes de Versailles. Au 14 août 1810, c( il fut.compris dans le travail que M. de Nansouty tenait prêt pour être présenté à Sa Majesté sur ses officiers d'ordonnance, mais jusqu'à présent, répondit le duc de Frioul, Sa Majesté s'est refusée à faire aucune nomination et les a ajournées indéfiniment^».

* Etats de services.

- Documents particuliers.

^ Documents particuliers.

Enfin, après une mission à Dantzick qui pouvait passer pour un essai, le capitaine Gourgaud fut officiellement proposé en 181 i , avec cette note : « A de l'instruction et des talents, a bien fait la guerre

— est en état de bien observer et de bien rendre ce qu'il a vu — sait bien dessiner — parle espagnol et allemande » Il fut nommé, le 3 juillet, officier d'ordonnance de l'Empereur, et, dès le 1*" janvier 1812, reçut une dotation de 2 000 francs. Dans lia campagne de Russie, il clierclia et trouva les loccasions de se signaler, fut blessé devant Smo- |le«nsk le 16 août, entra le premier au Kremlin et y découvrit la mine que les Russes avaient préparée

— ce qui lui valut d'être nommé, le 3 octobre, baron de l'Empire^ ; son zèle s'en trouva augmenté et il Ifut cité à l'ordre de l'armée avec cette mention : |« A passé la Bérésina h la nage avant l'établisseiraent des ponts pour en reconnaître les rives. Cette rivière était couverte des glaçons qu'elle charriait. »

j Promu chef d'escadron le 27 mars 1813, il devait ijuitter l'état-major de l'Empereur: mais les quantités qu'il avait déployées lui valurent qu'on l'y conservât et qu'on suivît pour lui le précédent créé, en

' BibL Nat. Fonds Ir. 6577.

* Il eut le 4 août une gratification de 2400 francs, le 9 décembre

> fine de 6 000 (Peyrusse, 91), le 2 janvier 1813, une de 6 000

iCaisse des Théâtres). Il roçut pour armoiries: coupé au I, d'azur

Il la fortune sur sa roue d'or, adextrée en chef d'une étoile du

inèmc, et des barons militaires: au II, d'argent au saint Georges

, |t ciicval terrassant un dragon, le tout de gueules et soutenu de

' lieux torches de sable en sautoir, allumées de gueules. (Le Reve-

KND. Armoriai, II, 255.)

1810, pour Deponthon, lors de sa promotion au g'rade de chef de bataillon. L'Empereur prit donc, le 21 mars, un décret ainsi conçu : « Il y aura près de nous un premier officier d'ordonnance du grade de chef d'escadron. Il sera chargé de régler le service de nos officiers d'ordonnance, de signer les instructions à leur donner et de correspondre avec eux pour les missions qu'ils doivent remplir K » Le même jour, il nomma aux fonctions de premiei officier d'ordonnance le sieur Gourgaud, chef d'escadron d'artillerie à cheval.

« Le premier officier d'ordonnance avait, pour son travail, l'accès au cabinet intérieur de l'Empereur; il avait place à la table des secrétaires du cabinet, logement dans les palais ; il accompagnait l'Empereur dans ses voyages et avait toujours Tétat des officiers avec l'indication des lieux où ils se trouveraient^ » Par décret du 3 juillet, son traitement fut fixé à la somme de 12000 francs sur la Cassette de l'Empereur, indépendamment du traitement de son grade dans l'armée ^

Le 20 juin 1813, le commandant Gourgaud obtini une nouvelle dotation de 4 000 francs ; le 30 août., après la bataille de Dresde, il fut promu officier delà Légion d'honneur. Mais il ne se ménagea pas pluï dans la campagne d'Allemagne que dans celle dt France. « Le 29 janvier 1814, le soir de la bataille dt'

' Bib. Nat. Fonds fr., p. 678.

* Doc. part.

^ Doc. part.

Ijrienne, il a tué cl' un coup de pistolet à bout portant, un cosaque qui était sur le point de percer l'Empereur d'un coup de lancée » Le 11 février il fut blessé à la bataille de Montmirail". a Le 8 mars, ayant sous ses ordres deux bataillons et trois escajdrons de la Vieille Garde, il tourna et surprit la nuit (l'ennemi à Ghivi et le poursuivit jusqu'à Laon'^ » «Le 14 mars à la prise de Reims ayant sous ses ordres deux bataillons d'infanterie et une batterie, il força les barricades et, après une vive résistance, s'empara du faubourg et entra le premier dans la ville \ » A la suite de ces actions d'éclat, il fut nommé, le 15 mars, colonel d'artillerie à cheval et le 23 commandant de la Légion . Le 1 4 avril, à Fontainebleau, l'Empereur le congédia de son service avec une gratiiication de 50 000 francs et une lettre es plus élogieuses. « J'ai été très satisfait, disait- |il, de votre conduite et de vos bons services. Vous soutiendrez la bonne opinion que j'ai conçue de vous en servant le nouveau souverain de la France avec la même fidélité et le même dévouement que vous m'avez montrés ^ »

1 Rétabli, à la Restauration, colonel au corps royal ie l'Artillerie à la date du 14 juillet 1814, Gourgaud, quoiqu'il fût signalé par les bulletins de police pour

* Etats de services. Citation.

* Tableaux des officiers tués et blessés, par Martinien, p. 56. ' Etats de services. Citation.

* Ibid.

* Doc, part.

il4 AUTOUR DE SAINTE-HÉLÈISE

l'emportement qu'il mettait lorsqu'il parlait des Bourbons, paraît, d'après ses propres dires, avoir été présenté au duc de Berry et avoir été honoré de sa protection. Qu'il ait, au milieu des innombrables promotions, reçu comme tant d'autres la croix de Saint-Louis, ce n'était point une faveur; mais c'en était une qu'il fût nommé le 7 novembre, chef de l'état-major de l'artillerie de la 1'"^ division militaire sous le comte Maison et le général Doguereau. Le 19 mars, à l'arrivée de iNapoiéon, il fut désigné par le général Evain pour servir dans l'armée royale, à l'état-major général de l'artillerie de l'armée, sous les ordres du lieutenant général comte Ruty^ Après des incidents que Planât de la Faye a rapportés', il fut, le 3 avril, coniîrnié dans les fonctions de premier officier d'ordonnance: il suivit l'Empereur durant la campagne de Belgi(|ue et, trois jours après Waterloo, le 21 juin, fut nommé général de brigade aide de camp de l'Empereur, L'Empire n'existait plus et ce fut assurément l'une des seules grâces — sinon l'unique — que l'Empereur ait accordée au retour de Waterloo. Gourgaud avait trente-deux ans.

Telle a été sa carrière jusqu'au départ pour Rochefort. Il en a eu la tête échauffée. Dès Moscou et sa nomination de baron, « son orgueil n'avait plus de bornes^ ». Violent, brutal, « mauvais coucheur »,

* Doc. part.

- Vie de Planât de la Faye, 108 et 201.

•^ Gastellane. Journal, I, 202.

prompt à s'abandonner et à se désespérer^ « jusqu'à pleurer, crier, et jurer qu'il va se brûler la cervelle si l'Empereur refuse de le recevoir )>; il est très sincèrement dévoué à Napoléon comme il le serait à sa propre fortune, mais il l'est jalousement comme si, avec l'Empereur, sa fortune lui écliappait. Son éducation première a été médiocre et- ne l'a point assoupli ; son intelligence réelle, mais spécialisée, a été poussée dans ses travers par l'instruction mathématique, qui déforme le jugement, par l'esprit artilleur, qui est de critique et de dénigrement, par la rapidité sans exemple d'un avancement justifié par les services rendus, mais tel qu'il autorise toutes les ambitions et que l'arrêt dans un tel essor d'honneurs et d'argent devient une injustice de la destinée; son tempérament excessif le domine et le mène : c'est un être sanguin, congestionné, toujours inassouvi, ombrageux, susceptible, incapable jde se contrôler. Il ne manque pas de répartie, Imais il n'a pas de bon sens ; il ne sait point se tenir à sa place parce qu'il voudrait la première et que 'l'infatuation qu'il a prise le fait souffrir partout ailleurs. Il a suivi l'Empereur à Rochefort; il a jdemandé, exigé de l'accompagner à Sainte-Hélène, lalors que Planât était désigné, mais il n'a point jtrouvé ce qu'il attendait. Il avait rêvé qu'il serait de compagnon, l'ami, le confident de l'Empereur, (et au premier rang, tout au plus après Bertrand et

' Vie de Planât de la Faye, 201 .

à égalité avec lui : il est au quatrième, après La> Cases, après MontlioloUj celui-ci surtout. Car, s'il dispute parfois avec Bertrand, s'il a Las Cases en mépris et s'il le poursuit d'épithètes à chaque pai:r de son journal, c'est lesMontholon qu'il hait surtou t . moins encore que le mari, la femme. Ah ! celle-( i elle est pour lui, dès Rochefort, l'objet d'horreur, la persécutrice.

Et Sainte-Hélène est sous l'équateur : Pas plus en 1815 qu'un siècle plus tard, les Européens n'échappent à cette action qui, à présent, s'atteste chaque jour par des actes lamentables et par <1 procès retentissants. Français, Belges, Allemands, nul n'y échappe. Il y a comme une exaspération de toutes les passions brutales, un goût de verser le sang, et de repaître ses yeux de supplices. Il y a des haines qui, sous un vent de folie, ne peuvent se satisfaire que par Fassassinat ; il y a la mise en oubli de tous les devoirs militaires, jusqu'à la révolte armée contre le drapeau ; il y a une sorte de délire erotique qui modifie toutes les relations des êtres civilisés et qui, par l'appât de la femelle, les ramène à la barbarie. Il y a, chez l'homme blanc, qui est intelligent, instruit, sociable, comme un afflux des violences irraisonnées de l'homme noir. La responsabilité s'atténue, la conscience s'atrophie, la loi morale s'abolit. Il n'y a plus qu'une humanité primitive où les plus forts terrassent et oppriment les plus faibles — pour en tirer de l'or.

LE CAS DU GÉNÉRAL GOURGAUD il7

(lu caoutchouc, de Tivoire, du plaisir — car c'est ainsi que cela se nomme, — et qui tuent pour tuer. Pour échapper à cette maladie, quelques-uns, par un régime alimentaire spécial, par une conlension de la volonté, s'efïorcent et y parviennent. — Si peu ! Et il faut savoir, et à Sainte-Hélène, on ne savait pas^ et Ton vivait comme en Europe, même avec plus de viandes et de boissons alcooliques.

Et à Sainte-Hélène, dans le terrible et pesant cunui de cette petite cour à sept, puis à cinq, où k'S antipathies sont portées, par ce perpétuel et obligatoire contact, à la haine, puis à l'exaspération, 011, les Las Cases partis, les Bertrand retirés par prudence en leur à-part, Gourgaud reste en présence des Montholon, est contraint de dîner avec eux, de passer la soirée avec eux, c'est une sorte de folie qui s'empare de lui : il ressent, comme une personnell-e offense, chaque attention que l'Empereur témoigne à Montholon qui se rend utile, à Madame qui se rend agréable ; tout lui est occasion pour se trouver mortifié ou blessé ; il répond aux avances de l'Empereur par des boutades d'insolence ou par de grossières vérités; dans cette lutte continuelle avec un homme de cour que Sémonville a élevé — c'est tout dire — et avec une coquette qui excelle aux intrigues, il est constamment en infériorité, le sent, s'en énerve d'autant plus. Même ce qui est le meilleur en lui, sa passion pour sa mère et sa sœur, le besoin qu'il éprouve de leur

faire passer des nouvelles, les angoisses qu'il ressent au sujet des privations qu'elles peuvent subir, les pleurs qu'il verse, les lamentations qu'il pousse, lui donnent, vis-à-vis de ses adversaires, des faiblesses dont ils profitent et le posent devant l'Empereur comme n'étant pas dévoué exclusivement, uniquement à lui, ainsi que se disent être les Montholon. Et, rentré dans sa petite chambre, cet homme qui est seul, sans confident, sans ami, sans femme — sans femmes surtout — arrive à une forme de violence où il n'a plus conscience qu'il se perd. Il ne peut plus y tenir ; il ne peut plus supporter une telle vie ; il veut en sortir à tout prix.

De longue date, il a formé le dessein de quitte i- Longwood. D'après son propre journal, il a résolu son départ le 26 mai 1817^; il a voulu partir le lojuillet-, le30juillet% le l^'août' («je vais écrire au gouverneur que je préfère partir ») et du 1'"' au 5 septembre Mci les choses ont été bien plus loin qu'il ne semblerait d'après le Journal tel qu'il a été publié, puisque, par une lettre en date de ce même jour, 5 septembre 1817, sir HudsonLowe ademandé des ordres à Lord Bathurst au sujet du départ de Gourgaud % et qu'il a obtenu en sa faveur un

* « A la première porte qui se présentera, je compte m'en aller. » (Journal, 11, 1)2.) " II, 208 et suiv.

^ II, 238 et suiv.

' II, 241 et Forsyth, II, 322.

** II. 285 et suiv.

« Forsyth, IV, 297. Voir Pièce XV.

pei

LE CAS DU GÉNl^RAL GOURGAUD 419

tificat singulièrement laudatif du ministre des

tolonies \ Après ces velléités qui se succèdent depuis huit lOis, Gourgaud a pris son parti ^ au moins depuis le 30 janvier 1818. Le 3 février, il a de nouveau écrit au gouverneur, mais il a besoin d'une occasion ou d'un prétexte. Peut-être ne veut-il partir que sur un coup d'éclat et après s'être vengé. Il provoque Montholon. Que peut faire l'Empereur? Rien que donner raison aux Montholon dont il n'ignore aucune des tares, mais qui lui sont nécessaires et dont il pense qu'il se hs attache à toujours, et donner tort à Gourgaud, ([u'il estime, mais dont il est excédé et qu'il sent rappelé vers la France par des liens plus forts que ceux qui rattachent à lui. D'ailleurs, il ne saurait agir autrement : le cartel de Gourgaud est un scandale qu'il ne peut tolérer.

Gourgaud qui, exaspéré, est venu à Plantation

ÎHouse, parle, parle dans une colère que quatre

imois calmeront à peine. Pense-t-il avant de parler?

Sent-il que des conversations, indifférentes à Long-

iwood, sont graves ailleurs ? Sait-il qu'on enregistre

;ses discours et qu'ils formeront grief contre l'Em-

jpereur ? Non ! Il est comme emporté par un besoin

de conflance, il prend pour amis tous ceux qu'il

rencontre, Hudson Lowe, Jackson, Henry, Stùrmer,

Balmain, Montchenu, n'importe qui. Il a besoin

de parler et de se répandre; il vide ses rancœurs

' Voir encore 12 cet., II, 360, 8 nov., II, 381, 29 nov., II, 394. - Journal, II, 459.

accumulées, ses colères rentrées, ses rivalités de trois années, et comme, dans son incontinence de parole, il va où on le conduit, c'est autant de TEmpereur qu'il parle que des Montholon. A Londres, Taccës dure encore, mais il va s'atténuant. L'esprit qu'il trouve en Angleterre le fait réfléchir ; quelques amis, Montesquiou, Forbin-Janson entre autres, lui ouvrent les yeux; l'espoir qu'il a formé au début de rentrer en France, de retrouver, avec un grade, des moyens d'aisance pour sa mère, s'éloigne et lui échappe. Il cherche à se remettre avec lesbonapartistes et les libéraux ; il rédige au net, pour les publier, des notes sur la campagne de ISIS" que l'Empereur lui a dictées à Sainte-Hélëne et qu'il ne l'a point autorisé à emporter ; il compose une préface qu'il lit à tout venant, il va lancer ce livre; mais, en même temps, pour en assurer le succèset pour se réhabiliter tout à faitde ses premières fréquentations, il écrit et il adresse aux journaux cette lettre à Marie -Louise, dont il sait bien l'inutilité — sauf en ce qui le concerne. Puis, il se mêle à ce monde français, si étrangement composé, qui grouille à Londres, pense à d'autres publication>. se laisse aller à confier ses projets aux espions de l'ambassade de France ; il est enlevé, déporté à Guxhaven, et il touche, d'Eugène, sa pension napoléonienne.

Il y a dans son cas de l'inconscience, de la colère, du (c mauvais coucheur » qui s'exaspère, de la jalousie, de l'abstinence, un tempérament congés-

LE CAS DU GÉNÉRAL GOURGAUD 12ir

j tionné et incoercible ; il y a le lég;^itime orgueil de sa valeur; il y aune ambition qui, à trente-deux ans, après les satisfactions les plus vives qu'un soldat i^ait rencontrées, se trouve brusquement arrêtée; il ^'y a un besoin d'activité qui ne trouve plus à se fl dépenser, il y a de la jeunesse, de la fougue, de l'in- (itempérance — mais c'est tout. Gourgaud n'a point [(Volontairement nui à son maître; il n'a point su le mal que ses discours avaient produit; il n'a vraisemblablement jamais eu conscience qu'il l'ait causé. Si on le lui avait révélé, il eût dit : Quoi ! des bavardages, des mots en l'air, des histoires que tout le monde savait ! Eh c'est ce qu'il a dit, en 1827, lorsque Walter Scott a révélé les rapports d'IIudson Lowe, le Stiirmer et de Goulburn : car il n'enregistrait qu'à moitié, dans son journal, les propos que la :olère et le désappointement lui avaient arrachés et, sans doute, ce journal, il ne Ta jamais relu — autreiient, il l'eût brûlé!

Et puis, ce n'est qu'en 1888 qu'on a appris, par ;i publication des protocoles, de quel poids ces '(icardages ont pesé sur les décisions du congrès, r Aix-la-Chapelle.

En vérité, c'est assez de romans, qu'ils aient été inaginés par Montholon ou qu'ils aient été suggé- ('^ aux éditeurs du Journal par l'atmosphère créée ar certains événements contemporains. L'excuse,

122 AUTOUIl DE SAINTE-HÉLÈÎ^ E

de ceux-ci est d'avoir rencontré des pièces dont le texte fournissait une explication tentante de faits dont la constatation pure et simple eiit sans doute empêché leur publication. Pour écarter ces pièces et les rejeter, il eût fallu un examen attentif de tous les témoignages. Encore, faute de certains éléments, pouvait-on s'y tromper.

Tel qu'il est publié et mises à part les annexes suspectes, le Journal montre l'homme comme il fut : violent, brutal, jaloux, mais vrai; emporté etbavard, mais sincère. Un double jeu, joué par un tel homme, outre qu'il est impossible à imaginer, le gâterait à jamais et infirmerait toutes ses allégations. Et, d'ailleurs, à quoi eût mené ce double jeu, suivi ave» une telle adresse que ni les officiers anglais, ni les commissaires, ni le sous-secrétaire d'Etat, ni les ambassadeurs, ni personne, en quatre mois, n'en eût rien soupçonné ? Quelobjet, quelbut, quel résultat? Si Gourgaud eût reçu une mission, ce n'eût pu être que près de l'empereur de Russie. Où et quand eût-il tenté de la remplir? Ce n'est pas à Sainte- Hélène auprès de Balmain, ce n'est pas à Londres auprès de Lieven. Reste la velléité du 2 octobre : Mais, dans ce projet de lettre à l'empereur Alexandre, où est fallusion à une mission dont l'Empereur l'eût chargé ? Où, quand, par quoi a-t-il manifesté l'intention d'approcher l'empereur de Russie? La Russie, dira-t-on, lui était fermée ; mais fempereur Alexandre était en Allemagne en 1818 :' l'Allemagne était-elle fermée à Gourgaud ? Si, de

sa personne, il ne pouvait venir. Las Cases n'était-il pas à Francfort? Gourgaud ne pouvait-il s'associer à ses démarches, lui fournir des arguments, lui envoyer les plus récentes nouvelles de Longwood? Ou, si sa rivalité persistait avec Las Cases, que ne l'imitai t-il en s'adressant publiquement aux souverains réunis en congrès, en protestant lui aussi pour son maître. Mais il n'a garde d'entrer en communication avec Las Cases, et Las Cases non plus n'a 2'arde de le requérir, ayant reçu de Bertrand ce billet sii:nificatif : « Le général Gourgaud est parti il y a peude jours. Il est parti mal disposé. Il a été logé près d'un mois à Plantation House sans que nous l'ayons vu. Ceci pour votre règle \ »

Il y a bien mieux : il y a l'aveu formel de ourgaud lui-même. Lorsque, le 23 octobre 1818, il minute ce projet de lettre à l'empereur d'Autriche, !qui semble aux éditeurs du Journal l'une des j)ièces essentielles « pour rétablir la vérité méconnue », que dit-il-? « Peut-être Votre Majesté a-t-elle été informée de mon retour en Europe il y 1 quelques mois. Les motifs de ce retour ont été laiis le public le sujet d'interprétations bien liverses; la vérité est qiie^ bien que le délabrement k ma santé me fit envisager une mort prompte en j prolongeant mon séjour, cette raison n'eût jamais 'Il assez de force pour me déterminer à partir, si,

' Vie de Planât de la Faye, p. 347.

' Pièce XIV. G.

par suite de manœuvres et d'intrigues^ on n était parvenu à indisposer lEmpereur contre tnoi. La réclusion^ risolement absolu dans lequel nous vivions, tenaient sans cesse en fernientaiion des^ humeurs qui ne pouvaient jamais s'exhaler au dehors. T avais tout quitté pour l'Empereur [parentSy fortune, patrie), je lui aurais fait sans murmurer le sacrifice de ma vie, mais il voidut plus.», il fallut nous séparer, et j'eus V extrême douleur de penser que celui à qui j'avais consacré toute mon existence y celui que je quittais pour me trouver sans fortune, sans état, sans patrie, ne voyait pteut-être e?i moi qiiun homme que le mécontentement a aigri ou que la constance de ses malheurs a lassé. »

Voilà Texplication qu'il donne lui-même à la lin (Foctobre 1818; qu'on la dépouille des artificeslittéraires dont il Tenveloppe et des précautions oratoires dont il la pare, que reste-t-il? Exactement ce qu'il a dit dans son Journal. Et cela parce qu'il est un homme vrai, parce qu il ne sait pas mentir, parce qu'il n'eût jamais, de lui-même, allégué, pour excuser sa conduite, des inventions aussi compliquées et qui répugnaient à sa véracité.

La réalité, outre qu'elle est plus vraisemblable, et plus simpk, qu'elle ne prête point à des romapoù l'on distribue à Gourgaud un rôle qu'il n\ pu tenir, qu'il n'a jamais assumé et qu'il n'a jamais tenté de remplir, outre qu'elle est logique et qu'elledécoule à la fois des faits connus et du caractère

es divers pt3rsonnag"es, est infiniment plus Iionoible pour Gourgaud même, qu'elle montre consintdans sa nature, incapable des duplicités dont on accuse, irresponsable des conséquences qu'ont euesis bavardages, lesquels, s'ils avaient été raisonnes, ils avaient été combinés pour amorcer Hudson.. owe seraient étrangement coupables et l'exposeli'ent à ce sévère jugement de Walter Scott : « Le énéral Gourgaud peut représenter l'ensemble de îs communications comme un tour joué aux linistres anglais pour les induire à lui garantir sa berté personnelle. Mais jene puis imiterce manque égards du général envers la civilité commune au^ oint de le supposer capable d'un total défaut de éracité lorsqu'il appuie son témoignage sur sa arole d'honneur. En représentant la santé de Empereur comme bonne, ses finances comme raples, ses moyens d'évasion comme aisés et fréuènts, quoiqu'il sût que, dans chaque cas, la situaon fût inverse, le général Gourgaud eût dû sentir ue les vues trompeuses imprimées ainsi aux linistres anglais auraient pour naturel effet d'ajou- 3r aux rigueurs de la prison de son maître ^ . )>

A l'étudier historiquement et sans parti pris,. Ivec l'unique souci de constater les faits et de jechercher leurs explications, le drame de Saintellélène présente déjà des parties que nul écrivain»

■ ' Lockhart's, Life of Scott. I, 667. Ap. Seaton, Napoléon' s Caphùhi in relation tosir Hndson Lowe, Lond,, 1903, 8», 197»

de bonne foi ne saurait prétendre élucider. Les deux témoins qu'on souhaiterait le plus entendre se dérobent ; pour des motifs qu'on n'a point à examiner, leurs héritiers ou les légataires de leurs descendants se refusent à publier leurs dépositions. L'on est réduit pour les sources françaises à Las Cases, Gourgaud, Montholon, Antommarchi. Trois de ces sources sont suspectes à des degrés divers et pour des raisons différentes. A dater de février 1818, l'on est en fait réduit aux sources anglaises : encore deviennent-elles singulièrement rares et les témoignages ne portent-ils que sur l'extérieur : c'est l'histoire d'une ville assiégée écrite pai' les assiégeants.

Si à ces obscurités qui s'épaississent devant le travailleur, on laisse s'ajouter des légendes complaisamment imaginées et savamment construites qui dénaturent les scènes les plus émouvantes du drame, il ne reste plus aucune chance de démêler la vérité.

Cette polémique, pour pénible qu'elle fut, aura du moins eu un avantage : celui, il le faut espérer, d'écarter désormais de tout esprit sérieux le moindre doute sur la prétendue mission confiée à Gourgaud et de rétablir des faits que Montholon, et lui seul, avait eu intérêt à dénaturer.

Quiconque, de nos temps, a étudié le drame de 5,nnte-Hélène a acquis sur le chirurgien Antomnarclii une opinion semblable à celle que j'exprimais laiis la Conférence : Les' Missionnaires de Saintelé le ne.

Lord Rosebery^ et M. Philippe Gonnard-, pour H' citer que deux des derniers venus, ne l'ont point iit'nag-é et M. Anatole France, si instruit de Thisoiie napoléonienne, se trouve lui avoir, dans un ' ses romans, appliqué une épithète fort analogue

celles dont je me suis servi pour le peindre.

Cette quasi-unanimité ne m'a point mis à l'abri ic réclamations qui furent publiées dans le journal !' Temps du 16 juin 1908. Voici la lettre dont un tarent du docteur Antommarchi réclama Tinserioii.

Monsieur le directeur.

Dans le compte rendu de là conférence de M. Frédéric

* La dernière phase (éd. fr.), p. 30.

* Origines de la légende napoléonienne^ p. 177.

Masson sur les Missionnaires de Sainte-Hélène paru dans le Temps du 28 mars, je lis les deux phrases ci-après :

« Fesch choisit un jeune homme point médecin, pas même docteur, employé en second à l'Académie chirurgicale de Florence, Antommarchi. »

Et un peu plus loin :

« Ainsi Madame Mère et Fesch envoyaient à Napoléon, pour le corps, un barbier corse, le plus mal éduqué, le moins exact, le plus ignorant dans sa profession... »

Ceci est faux en tous points.

Antommarchi fut reçu docteur en médecine à l'Universilé de Piseen 1808 et docteur en chirurgie à l'Université de Florence en 1812. Il fut ensuite attaché comme prosecteur, non à l'Académie de Florence, mais à celle de Pise.

Quant à dire qu' Antommarchi était un barbier corse, M. Masson, qui a dû lire les Mémoires du docteur sur son séjour à Sainte-Hélène, aura pu y lire (tome I, page 82, édition 1835) qu'il était fils d'un notaire de Morsiglia (Corse), et je ne sache pas qu'il y ait jamais eu des perruquiers dans ma famille.

Au sujet de l'éducation et de l'instruction du docteur, je me contenterai de dire à M. Masson qu'après son retour de Sainte-Hélène — des lettres du général Bertrand que j'ai en ma possession en font foi — il était resté dans les meilleurs termes avec l'ancien grand-maréchal — un parfait galant homme — qui ne manqua pas de le remercier des bons soins k lui donnés, ainsi qu'à sa famille, et lui fit même cadeau dune théière ayant appartenu à l'Empereur. Or, si le docteur Antommarchi avait été l'homme que l'on décrit, il n'eût pas conservé cette relation et il est peu probable que Napoléon, dans son testament, leiit recommandé à Marie-Louise pour qu'elle se l'attachât.

Je vous serais obligé, monsieur le directeur, de m'aider a réfuter cette futile erreur historique du brillant historien de Napoléon, et je vous prie d'agréer l'assurance de ma han''^ considération.

Baron Axtomarchi.

Santiago-de-Cuba, 23 avril 1908.

Voici ma réponse qui fut insérée dans le même numéro du Temps :

« Il est venu déjà de la famille Antommarchi, et de divers membres de cette famille, des réclamations, lorsqu'on s'est avisé d'écrire sur le chirurgien de Napoléon. D'ordinaire, ces réclamations portaient sur le Masque qui fut pris après la mort de l'Empereur. iVinsi, le Salut Public de Lyon reçut, en juin 1902, les réclamations d'un capitaine Stella, habitant Romans (Drôme). Ce capitaine Stella disait que la famille d'Antommarchi, se composait, lors (le sa mort à Cuba, en 1838, de son frère Dominique, demeurant à Morsiglia (Corse), puis d'un autre frère, Joseph-Marie, résidant à Caracas (Venezuela) dont la veuve était venue s'établir à Santa- Fé-de-Bo^ota, et de lui-même.

« En janvier 1902, les héritiers d'Antommarchi, résidant à Santa-Fé-de-Bogota, faisaient publier des articles annonçant leur intention de vendre les reliques qu'ils disaient posséder de l'Empereur. Le ministre de France à Bogota en envoyait au département la liste et les photographies.

« Il paraît que les héritiers d\\.ntommarchi, qui à présent se nomment Antomarchi et sont barons, ont encore changé de résidence, puisque la lettre adressée au Temps est datée de Santiago-de- Cuba,

« Sans rechercher le degré réciproque de parenté du capitaine Stella, de Romans, des Antommarchi, de Morsiglia, des Anto/w^?2archi, de Santa-Fé-de-

130 AUTOUR DE SAlKTE-HELf:NE

Bogota et des Antomarclii, de Santiago-de-Cuha. voyons les réclamations de ceux-ci.

(( Planât delaFaye, l'ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, homme entre tous véridique et recommandable, était à Florence en 1818, et voici ce qu'il écrit au roi Louis le 18 décembre 1811) : « Votre Majesté apprendra avec peine que les renseignements pris sur Antommarchi ne justifient nullement la bonne opinion qu'on avait conçue de lui. C'est un liomme qui n'a aucune connaissai; et qui était tout simplement préparateur des dissections à l'amphithéâtre de Florence. Deux illustres professeurs de la faculté de Toscane ont sur la conscience de lui avoir donné de beaux certificats qui ont déterminé le choix du cardinal et de Madame, à l'exclusion de M. Foureau. »

« L'unique notice qui puisse passer pour documentée est celle publiée par le D'" Isidore Bourdon, dans le Dictio?inaire de la Conversation. Elle porte qu' Antommarchi aurait étudié la chirurgie à Pise, où il aurait été reçu docteur. Mais faisait-on à Pise des docteurs en chirurgie ? Tout le monde — et Antommarchi lui-même — s'accorde à dire qu'en 1818, après avoir suivi les leçons de Mascagni à Florence, à l'hôpital de Santa-Maria-Nuova, il était devenu un de ses prosecteurs.

« Le cardinal Fesch, avec ses divers corrçspondanls, insiste sur ce fait que l'Empereur a demandé xxnchirurgien, non un médecin, et c'est comme cliirurgien qu'il envoie Antommarchi. Or, en France,

•nu

Il moins jusqu'au milieu du xviii*' siècle, la chiurgie était exercée par les barbiers-perruquiersurgiens, à preuve le mémoire que rédigea, en eur de ceux de Lyon, un liomme qui eut de la

Imitation comme chirurgien, M. Yitet. Olivier le );iim était barbier-chirurgien de « Sa Gracieuse iliijesté Louis XI » ; mais c'est à la corde plus qu'au asoir qu'il a dû sa célébrité. Boudet, au temps de jOLiis XIII, se qualifiait « premier barbier et chiurgien du Roi » ; Jehan Martin, seigneur de la larlinière, était barbier et valet de chambre ordilaire du Roi et maître cliirurgien à Paris; bien liit'ux, sous Louis XIV, François Félix, premier liirurgien du Roi, était, à ce titre, « le chef de la 01 poration des barbiers-perruquiers-chirurgiens », t. le 3 mai 1669, il se démit de la charge de prelitT barbier du Roi, en faveur de huit barbiers valets e chambre dont les offices venaient d'être créés. larbier n'a donc rien qui étonne lorsqu'on parle V chirurgien — s'entend à la fin du xviif siècle u au début du xix^.

(( Le nom d'Antommarchi ne figure point dans le slament de l'Empereur, ni dans aucun des codiilt's authentiquement signés qui l'accompagnent. i ligure seulement dans un huitième codicille, non 'gué, en date du 27 avril 1821, qui n'est point i»nipris dans les copies faites par Marchand à bord u navire de retour, que j'ai entre les mains. L'arilc 2 de ce huitième codicille serait ainsi conçu : -h' prie ma bien-aiinée Marie-Louise de prendre à

son service mon chirurgien Antommarclii, auque je lègue une pension pour sa vie durant d» 6000 francs, qu'elle lui payera. » Expédition d« ce codicille, en date du 12 juin 1823, paraît avoi été délivrée par les exécuteurs testamentaires Bertrand, Montholon, Marchand. Il résulterait d( plus, d'une lettre du comte Montholon en date di 23 février 1826, adressée au D' Antommarchi, « qu« Tempereur Napoléon aurait ordonné, alors qu« l'épuisement de ses forces physiques lui défendai de continuer d'écrire ses dispositions, de remettr à Antommarchi sur les fonds libres de sa succès; ^ion la somme de 100 000 francs. Sa Majesté recon, naissant que la pension de 6000 francs qu'ell chargeait l'Impératrice de lui faire était un tro;' faible témoignage de sa satisfaction des soins qui! lui avait donnés depuis son arrivée à Sainte-Hélèn et de ceux surtout que son dévouement lui inspim depuis sa maladie ».

(c Ces assertions se trouvent en contradiction ave tout ce qu'on sait de la dernière maladie de l'En: pereur. La conduite d' Antommarchi a été mise a jour, et la valeur de son livre a été nettement éU\ bhe par lord Rosebery (La Bernière phase, p. 3 et suiv.). Sa valeur médicale a été justement apprt ciée dans le livre récent de M. Paul Frémeau {Les Derniers jours de T Empereur, p. 308) . L'autei) de ce livre a eu le grand mérite de révéler -^ public français un document singulièrement i. ^rnême en Angleterre, où il a paru en 1822 : !

brochure du D"" Arcliibald Arnott, chirurgien du 20*" régiment, intitulée : An Account of the last illness, decease and post niorteni appearances of Napoléon Bonaparte. L'analyse que donne de cette brochure M. Frémeaux est d'un poignant intérêt, et à toute ligne, Antommarchi s'y trouve mis en cause.

(( L'on ne saurait assurément s'étonner que les

descendants, à quelque titre que ce. soit, des

hommes dont le nom s'est trouvé illustré par leur

présence sur le roc de Sainte-Hélène, durant la

captivité de l'Empereur, prennent en mauvaise part

les tentatives que font certains écrivains d'aujour-

jd hui pour recliercher la vérité, et substituer des

faits historiques à une légende complaisamment

néée et savamment accréditée; mais, quelques

Iménagements que demandent les personnes, l'his-

Itoire en exige davantage, et, puisqu'il s'agit de

jNapoléon et de ses serviteurs, qu'il faudrait, pour

llplaire aux descendants de ceux-ci sacrifier celui-là,

^toutle moins atténuer, en parlant de l'un, les misères

que les autres lui ont fait subir, je me déclare

f incapable de leur être agréable, et, étant du parti

[lie la vérité, je reste, ici comme ailleurs, du parti

fide Napoléon. »

! Il y aurait bien plus à dire sur le D'' Antom- Imarchi que je n'ai pu le faire dans un l)ref article

de réponse où je ne pouvais aborder les questions que de biais et selon les termes de Tattaque : si Antommarchi fut reçu docteur en philosophie ei en médecine à l'Université de Pise en i808, avani Tannexion du royaume d'Etrurie, cela est pos sible, et l'on sait, par l'exemple de Joseph Bona parte, qu'il en coûtait peu de présence pour prendn le bonnet, mais, pour docteur à l'Université d(; Florence, il l'en faut défier : Il n'y avait poin' d'Université à Florence, pas même une Académie j c'était à Pise qu'était l'Académie, avec son recteui^ et ses cinq facultés; il y avait seulement à Sienn<| une école de médecine auxiliaire. Au surplus malgré que le baron Anto/?2archi me rectifie, il esi rectifié lui-même par le D"" Antommarchi. « Je fu!) reçu, dit celui-ci dans ses mémoires S docteur erl philosophie et en médecine à l'Université de Pise' au mois de mars 1808 ^ ; je passai ensuite à Florenc(| QÙ je me livrai à des recherches physiologiques j j^étais attaché à l'hôpital de Sainte-Marie Neuve; En 1812, j'obtins de l'Université impériale !(' diplôme de docteur en chirurgie. Le grand maîtn me nomma prosecteur d'anatomie attaché à l'Aca | demie de Pise. Je résidais comme tel à Florence. ) Cela prouve-t-il que M. Antommarchi fûtdocteui! en médecine au sens où nous l'entendons; qu'il

* A dix-neuf ans — cela montre une précocité géniale ou cel; prouve la valeur des grades à l'Université de Pise avant Tan; nexion.

LE CAS DU CHIRURGIEN ANTOMMARCHI i3a

ijeût fait des études et que ce ne fût pas pour son coup de début comme médecin qu'il partit pour donner, à Sainte-Hélène, ses soins à l'Empereur? Il jetait un prosecteur habile, soit, et il savait de Fanatomie, d'accord, mais il n'avait pratiqué survivants, ni Florentins ni Pisans ; sur morts à la bonne heure ; peut-elre, après tout, n'était-il envoyé à Sainte- Hélène qu'en vue de la prochaine autopsie.

Comment qualifier un homme qui, sans aucune 30nnaissance en thérapeutique, assume volontairenent une telle mission ?

Antommarchi a vu la gloire, il a vu aussi les ) 000 francs par an que Fescli lui offrait — honoaires de pauvre diable, en vérité î II a cru qu'il en irerait du bien-être pour sa vie entière — en quoi I n'aurait point eu tort, si son infatuation, son sprit d'ambition et son instabilité ne l'avaient constamment entraîné à des fausses démarches qui 'ont empêché de se fixer à un sort assuré, mais nédiocre, de se rendre estimable par des travaux [ui fussent incontestablement personnels, et de e défendre de démarches qui ne pouvaient que |ompromettre son caractère \ 1 La valeur d' Antommarchi comme médecin et

j * Je suis extrêmement frappé du tour romantique, à la Dumas (ère, qu'ont ses mémoires ; je crois à un teinturier homme de jittres qui a, sur quelques notes médicales, météorologiques, etc. 'rodé des récits, des conversations, plaqué des documents, etc. ' sent à plein nez le romantisme historique et cela détonne des lettres qui sont réellement du personnage, et qu'on "ouvera plus loin.

136 AUTOUR DE S AINTE-IIËLÈ.N E

comme homme est jugée ; sa valeur comme mémo-j rialiste est jugée; reste, et cela est peu de chose eni sa vie, tout peut être en sa renommée présente etj future, sa renommée comme mouleur.

« Il est un service rendu par Antommarchi, dit Lord Rosehery, un service qui, à lui seul, efface ï presque les mensonges de son livre : il a pris unj moulage de la figure de Napoléon après sa mort.^ L'original de ce moulage est aujourd'hui en Angle-j terre ^ ; il nous rend la heauté première, Tesquise heauté de ce visage, après que la maladie avait fa if son œuvre, substituant la patience à la passion ♦ t après que la suprême et sereine touche de la muil avait restitué aux traits la finesse et la réo:ularitéf des jeunes années. Tous ceux qui ont vu le cadavre' ont été frappés de cette transformation. « Gomme' il est beau ! » s'écriaient les Anglais qui le virent alors. Mais Antommarchi a eu des combats à soutenir même pour Tauthenticité de son moulage., s Les phrénologistes sont tombés sur lui et Font' mis en pièces. Tls ont déclaré que le crâne n'avait

' Je crois que c'est là une fausse indication : L'original «lu moulage était, comme on va le voir, resté aux mains de M-»» la comtesse Bertrand ; il passa après la mort du grand maréchal aux mains de sa fille M-^^ Thayer ; et celle-ci le légua à S. A ' le prince Victor Napoléon. J'ai été témoin à l'inventaire, dre?~ la requête d,e M. le marquis de Biron, héritier de M'»" Tiiayer, . . je suis en mesure d'affirmer que certaines caractéristiques m'ont paru rendre indéniable que ce fût là le plaire original.

pas les bosses voulues, le développement osseux requis pour faire un crâne de héros. D'autres ont prétendu que c'était plutôt la face du Premier Consul que celle de l'Empereur, et c'était vrai. D autres encore ont fait remarquer qu'Ântommarclii n'avait pas produit le moulage avant la fm de 1830. Nous nous contenterons de conclure d'un mot : « Nous croyons que ce plâtre ne ment pas. Si, par hasard, il se trouvait être aussi peu authentique que le livre, nous serions forcés de donner raison aux phrénologistes ^ »

Lorsqu'on reprend la polémique soutenue, en

1834 dans la Bévue du Progrès social par le

D"^ Fuster, dans la Gazette Médicale et dans le

National par le D' Peïsse, dans le Journal de la

Société P/irénologique, par M. David Richard, on est

frappé de l'incertitude des arguments dans un sens

comme dans l'autre. Seul, M. David Richard insiste

sur le fait « que le plâtre est incomplet et très pro-

I bablement retouché )> ; « que cette pièce est

' incomplète et manque de la partie postérieure de

la tête qui renferme les organes des instincts et des

I sentiments les plus actifs dans Napoléon )> ; que

t c( l'oreille, centre auquel on doit rapporter les

I appréciations phrénologiques des organes spéciaux,

i paraît avoir été rajoutée après coup et mal placée »,

I mais il ne tire aucun argument contre Antommarchi

I de ce que celui-ci n'a produit et mis en vente

' Lord Rosebery. La dernière phase (éd. fr.), p. 36.

138 AUTOUR DE S AINTE-IIÉLÈxNE

qu'un moulage incomplet. II se contente de dire : « Les excuses qu'il a données pour n'avoir pas moulé toute la tête de Napoléon nous paraissent purement spécieuses et ne prouver qu'une chose : C'est que le docteur n'a reconnu qu'à Paris l'importance scientifique de son précieux trophée. »

Ainsi posée la question Test mal. Elle n'en a pas moins, récemment encore, été abordée de cette façon par un écrivain illustre, justement curieux de tous les problèmes de la vie '. « M. Daniel Salomon, écrit Anatole France, fit observer que le masque dont parlait Duvicquet, le moulage pris sur le visage inanimé de l'Empereur et rapporté en Europe par le D'" Antommarchi, avait été, pour la première fois, coulé en bronze et édité par souscription sous Louis-Philippe en 1833 et qu'alors il avait inspiré de la surprise et de la défiance. On soupçonnait un Italien, apothicaire dé comédie, bavard et affamé, de s'être moqué du monde. Les disciples du D' Gall, dont le système était alors en faveur, tenaient le masque pour suspect. Ils n'y trouvaient point les bosses du génie et le front, examiné d'après les théories du maître, ne présentait dans sa conformation rien de remarquable. »

Ce n'était point exactement ce que soutenaient les membres de la Société Phrénologique : ils établissaient un tableau approximatif des organes des facultés affectives et intellectuelles de Napoléon :

* Anatole France. Le Lys Rourje, p. 53.

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Tout en déclarant qu'il leur était impossible de tirer des conclusions formelles d'un crâne incomplet, ils n'avaient pas moins fait exécuter « des copies du masque de Napoléon divisées d'après ce tableau approximatif » qu'on pouvait se procurer au Cabinet de Plirénologie, rue de l'École-de-Médecine, n^ 4.

Ce tableau méritait même d'être reproduit, ne fût-ce que pour fixer quel était en 1833 l'état d'une science singulièrement problématique.

Que le masque représente le visage de Napoléon, l'on serait mal venu à en douter ; que ce masque ait été retouclié et que, en particulier, on ait rajouté l'oreille et qu'on l'ait mal placée, c'est ce qui résulte de l'opinion exprimée par deux statuaires également éminents et qui tous deux avaient fait une étude particulière de la tête de Napoléon : Guillaume et Gérôme ^ ; que ce masque ne donne point l'impression immédiate de beauté que tous les témoins s'accordent à trouver sur le visage de l'Empereur mort, c'est ce qui s'explique par le moment où il fut pris : « Dans cet état — une fois

'' Devant l'admirable buste de Napoléon, par Houdon, dont l'original est au Musée de Dijon et dont un moulage en plâtre était chez la princesse Mathilde, Gérôme tirait argument contre l'emplacement de l'oreille, du masqu'e d'Antommarchi et, comme ^ on lui faisait observer que dans tous les autres bustes, de Boizot, de Ghaudet, de Canova, etc., l'oreille était autrement placée, il' refusait le témoignage unanime des artistes pour s'en tenir au; moulage, s'appuyant uniquement sur ce que l'oreille, là, était^ située plus bas. Cette démonstration m'a toujours laissé inquiet,de même que celle, analogue, que faisait mon regretté confrère,; M. Guillaume, sur de pareilles raisons.

lasé par Noverraz — dit Marchand dans ses mémoires inédits, l'Empereur avait sa figm^e de consul; sa bouche, lép^èrement contractée, donnait à son visage un air de satisfaction et il ne paraissait pas avoir au delà de trente ans... Si, dans ce moment on eût pris son plâtre, il eût été beaucoup mieux cpue celui pris deux jours après, dont le caractère est vieillardé par raffaissement des chairs qui alors étaient tendues. .»

Seuls, les mémoires de Marchand, s'ils sont jamais publiés^, exposeront les efforts faits par les I fidèles serviteurs de Napoléon, pour garder de la ! périssable physionomie de leur maître une effigie indestructible . Tous les moyens furent tentés, tous les procédés qu'ils purent imaginer furent employés, et il semble bien probable qu'un au moins de ces masques, pris avec du papier mâché,

* 11 ne faudrait point qu'on oublie que Marchand a destiné ses souvenirs à la publicité. « J'avais eu la pensée, a-t-il écrit dans la préface au Précis des Guerres de César par Napoléon (Paris, l-8o6, in-8°, p. 11) de rattacher àcet ouvrage (mais non pas sous la forme d'un journal, j'aurais craint de manquer au respect et à la fidélité dont nous étions tous pénétrés pour la personne de l'Empereur, en me permettant d'en tenir un sans son autorisation), mes souvenirs sur l'ile d'Elbe, les Cent- Jours et Sainte- Hélène ; lorsque, mieux inspiré, j'ai pensé que cette dictée sur les Commentaires de César devait faire suite aux manuscrits publiés et à publier; que, par conséquent, c'était pure de tout entourage qu'il fallait la livrer à la publicité.

« Mes souvenirs seront donc dus à ma mémoire, à la mémoire du cœur qui ne me manquera jamais. Puisse la publicité que je me propose de leur donner un jour, montrer l'Empereur tel que je Tai vu, grand de génie, de talents et de gloire sur le trône, grand de courage et de résignation dans l'adversité, foudroyé... mais debout. »

se trouve actuellement en Italie, chez le co^mte Pasolini. Ce ne fut que très tard qu'on parvint à se procurer du plâtre de la qualité nécessaire pour mouler un masque formel. Qu'on se reporte au récit si bizarrement vague d'Antommarchi. Il raconte l'arrivée du gouverneur : « Vous m'avez fait demander du plâtre pour prendre le masque du défunt, fait-il dire à Hudson Lowe; un de mes chirurgiens est fort habile dans ces sortes d'opérations, il vousaidera. » Je remerciai Son Excellence, continue Antommarchi ; le moulage est une chose si facile que je pouvais me passer d'aide. Mais je manquais de plâtre ; M""^ Bertrand n'avait reçu, malgré s» instances, qu'une espèce de chaux. Je ne savais comment faire; lorsque le D' Burton nous indiqua un gisement oii se trouvait du gypse. Le contre-amiral donna aussitôt des ordres ; une chaloupe mit en mer et rapporta, quelques heures^ après, des fragments qu'on fit calciner. J'avais du ' plâtre, je moulai la figure... »

Rien des tentatives antérieures, aucune explica» . tion au sujet du moulage de la face seule et non j de la partie postérieure de la tête. Antommarchi | passe brièvement. Pourtant que de points il eût pu et dû éclaircir.

Jusqu'ici, nul témoignage anglais qui contredise ' ou confirme ses allégations. Seul, le colonel Gorrequer, dans une lettre adressée le 6 mai à sir Georges Bingham, dit : « Diverses tentatives pour ■ sa ressemblance (some attempts at likeness) furent

faites avant et après qu'il fut habillé ; je n'en ai cependant vu aucune vraiment telle. Un masque de plâtre de Paris fut aussi pris de lui et un buste fait de ce masque, qui est maintenant dans la possession de M"'® Bertrand. »

Cette note, précieuse à bien des égards, puisqu'elle authentifie la première épreuve qui ait été tirée, n'apprend ni quand, ni par qui, ni dans quelles conditions, le masque a été pris. Or, un document annoncé il y a quelque vingt ans (décembre 1886) dans la Revue des Autographes et aujourd'hui entre mes mains, permet de répondre à ces questions, et, tout en précisant comment et pourquoi le masque est authentique, d'expliquer pourquoi il est incomplet ; en même temps de démontrer quelle valeur il convient d'attribuer aux

4 dires d'Antommarchi. Je publie ici ce document

1 entier :

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