‹ Autour de Sainte-HelèneChapitre 11 sur 58 · LE MASQUE DE NAPOLÉON NA PAS ÉTÉ FAIT PAR ANTOMMARGHI · texte numérisé non relu

LE MASQUE DE NAPOLÉON NA PAS ÉTÉ FAIT PAR ANTOMMARGHI

EXTRAIT d'une LEÇON DU D' GRAVEL

Dans ma dernière leçon je vous ai indiqué les altérations pathologiques observées dans l'estomac de Napoléon ; j'ai tiré ces détails, publiés depuis longtemps, d'un manuscrit original, écrit au

* Cornhill Magazine, More Light on SI Helena. February 1901. p. 169.

moment même de Fautopsie de Bonaparte et dans la chambre où elle fut faite. Ce document curieux et digne de foi, est signé par tous les médecins anglais qui étaient présents et, entre autres, par mon cousin, le D'' Burton. C'est à l'obligeance de sa famille que je dois cette pièce et quelques autres également intéressantes, trop peu connues, toutes relatives au buste de Napoléon.

Avant de commencer, il est de mon devoir de dire que le D*" Burton était un homme d'un grand talent, d'un caractère des plus honorables et de principes sévères. Si jamais il exista au service de i la Grande-Bretagne un officier à la parole de qui \ on pût se fier, ce fut le D"" Burton. Fort estimé des j professeurs de Dublin, sous les auspices desquels | il commença ses études chirurgicales, Sir J.-3Ic. j Gregor, chef du service de santé, le distinguait • encore parmi tous les médecins de Tarmée, pour [ son talent, son exactitude et sa loyauté. Je tiens ai constater le caractère moral du D*" Burton parce , qu'il ne permet pas de douter de la vérité de la ' narration suivante. Dirai-je encore que le D' Burton | fut plusieurs années chirurgien au 4^ régiment d'infanterie, où son humanité éclairée et infatigable le fit tellement aimer de ses frères d'armes . qu'ils lui offrirent une pièce d'argenterie quand il quitta le régiment. Après la guerre, il habita qui ' que temps Edimbourg, y obtint un grade, pui cédant aux instantes prières de Sir J.-Mc. Gregoi . reprit du service actif dans le 66^ régiment et par

LE CAS DU CHIRURGIEN ANTOMMARCHI 14o

Ut pour Sainte-Hélène. C'est ici que commence notre narration.

Certainement, si ceux qui entourèrent Napoléon pendant les dernières phases de sa vie et qui tirèrent tant de profit des détails qu'ils publièrent après sa mort, dans leurs volumes d'anecdotes privées oii se trouvent tant de faits historiques importants, ont été aussi peu soucieux de la vérité que le furent quelques-uns des membres de sa suite, dans les circonstances que nous allons rapporter, le monde court grand risque d'être trompé sur tout ce qui concerne la cour de Bonaparte. Ce grand homme s'était toujours refusé aux- instances de ceux qui le priaient de laisser mouler sa tête, aussi devenait-il, à sa mort, de la plus haute importance de remplir cette lacune. C'est au D'' Burton, et à lui seul, que la postérité est redevable d'un masque aujourd'hui faussement réclamé par un autre, car j'ai sous les yeux le prospectus suivant :

« Publication par souscription du masque de Napoléon, coulé dans le moule original pris sur LA figure de l'Empereur immédiatement après sa

MORT PAR le D'" AnTOMMARCHI. ))

Jamais imposture plus grossière et plus hardie n'a couru par le monde. Ecoutons la narration du D-- Burton.

« J'arrivai du Cap le 31 mars. A cette époque,

on savait que Bonaparte était souffrant, mais la nature et le degré de sa maladie n'étaient connus que de ceux que cela regardait directement. Son état empira graduellement. A lafm d'avril, les symptômes devinrent très alarmants et, le 5 mai, vers six heures et demie du soir, il expira. Je le vis le lendemain matin, à six heures, en présence de son propre état-major, du gouverneur et de Tétat-major du gouverneur. Le visage de Bonaparte était certainement alors le plus frappant que j'aie jamais contemplé; je n'oublierai jamais ce que j'éprouvai en voyant ainsi étendu celui qui avait gouverné d'une main de fer la plus grande partie du monde civilisé ; son visage avait encore cet air de commandement qu'il avait conservé à ses derniers moments et son large front indiquait, suivant les doctrines phrénologiques que ses facultés intellectuelles étaient largement développées*.

« Cette circonstance me frappa et je proposai de suite au gouverneur d'en prendre un moule en plâtre de Paris ^ Le maréchal Bertrand et son épouse désiraient également que l'on en fît un. Je

* Certains écrivains se sont abstenus de nommer le D»- Burton parmi les médecins anglais qui ont pris part à l'autopsie : sa présence est attestée par Montholon (éd. ang.. III, 222) par Hudson Lowe (ap. Forsyth, éd. fr, III, 302 et IV, 509). Sa signature figure au procès-verbal officiel publié par Hereau (140). Il est remarquable que Antomraarclii (11, d57) le passe sous silence « parmi les autres médecins au nombre de huit que, dit-il, j'avais invités ».

^ Remarquer l'expression qui est celle qu'emploie le colonel Gorrequer.

ne mis donc à Fœuvre, mais, dans les boutiques

lu pays, on ne trouva pas de plâtre convenable. Je

us alors obligé de préparer une espèce de plâtre

)rut que l'on trouvait à l'autre extrémité de l'île

(t que le gouverneur envoya clierclier avec ses

)ateaux^ Gela demanda tant de temps que le plâtre

le fut prêt que quarante heures après la mort de

fapoléon\ Les Français désiraient (jue leD' Antom-

larclii, médecin de Bonaparte, exécutât le moule,

lais lui, voyant la mauvaise qualité du plâtre,

Jefusa d'essayer, disant qu'il était impossible de

iiussir. Mais, n'ayant jamais rien regardé comme

npossible avant de l'avoir essayé^ je me mis à

œuvre et réussis heureusement, à mon grand

Dntentement et à celui de tous ceux qui étaient

résents. La ressemblance est admirable pour le

'loment où elle fut prise. La mauvaise qualité du

àii'e m'empêcha de prendre plus d'un creux sur

1 modèle ^ M""" Bertrand s'en empara et refusa de

Je le rendre, malgré mes promesses de lui donner

L| meilleure épreuve que l'on ferait en Angleterre

jji le plâtre de Paris est d'une excellente qualité.

[Cependant le maréchal Bertrand et son épouse me

H'omirent une épreuve dès qu'ils seraient dans un

(tu où on pût en faire une, et qu'alors je pourrais

Ils multiplier autant qu'il me plairait. Je regrettai

Hvement qu'il me fût impossible de me procurer

Aveu d'Antommarchi ci-dessus.

' -incordance avec le témoignage de Marchand ci-dessus.

' '' Gorrequer ci-dessus.

du bon plâtre; je désirais vous envoyer une épreuve comme objet de curiosité. »

Dans son récit, le D"" Burton passe sous silence quelques détails que je lui ai souvent entendu raconter et qui furent connus de tous les officier^ anglais qui étaient alors à Sainte-Hélène.

Le D'" Burton avait eu beaucoup de peine à Sf procurer le plâtre brut qu'il n'avait trouvé qu'er petite quantité, dans des endroits éloignés et d'ur accès difficile; dans un climat aussi chaud, le tempi était précieux et chaque heure menaçait de détruin la ressemblance qui survit quelque temps à h mort. Le D"" Burton fut donc obligé de cherche; le plâtre à la lumière des torches et, sans le secour de l'amiral qui eut l'obligeance d'envoyer plusieur: bateaux, les efforts eussent été vains. Cela fait, i retourna au quartier prendre quelques rafraîchis! sements et annoncer à ses chefs et à ses collègue' que le succès avait dépassé de beaucoup soi; attente; ils désiraient voir le moule et, quand ii leur dit qu'il était à Longwood, un d'entre eux d'un grade élevé, qui connaissait bien la valeuj des promesses solennelles des courtisans, s'écrij aussitôt : « Vous avez été trompé, vous ne reverrej jamais votre moule. » f

Le D' Burton fit observer qu'il était impossible que l'on songeât à violer un engagement pr| devant d'aussi nombreux témoins, car, outre h! et M*"^ Bertrand, là étaient présents le comte Morf tholon, le D'" Rutledge et M. Payne, qui tous pou

raient témoigner des engagements pris avant qu'il

ne commençât son travail. Cependant, il retourna

immédiatement à Longwood et trouva les craintes

[le ses amis justifiées par l'événement; le moule

ivait été enlevé pendant son absence et, depuis, il

ne Teut jamais en sa possession. Il paraît que le

cl fut commis par des personnes qui n'en avaient

pas grande liabitude, car la seule portion prise fut

le masque, ou cette partie du moule qui corres-

hond à la face, ne comprend ni les oreilles, ni la

oartie supérieure du front et ne s'étend pas au

Iclà du contour du menton. Le reste fut laissé

3arce que l'on ne comprit pas son importance et sa

v'aleur, et qu'on ne se douta nullement à quoi pou-

raient servir les autres parties du moule. Le D"" Bur-

on les enleva aussitôt et voilà qui explique pour-

juoi le prétendu faiseur de moules, Antommarchi,

w publia pas et ne put publier autre chose que

L' masque volé. La tête de Napoléon n'était-elle

ijas digne d'un moule? Les savants de l'Europe

Haient-ils indifférents à la forme, à la propor-

ioii, au volume et aux développements phrénolo-

riques du crâne d'un tel homme? Certainement

util.

Quand, pour me servir de sa propre phrase, \nlommarchi « conçut l'heureuse idée de faire le iioule en plâtre de cette illustre face », comment ne oiiçut-il point l'heureuse idée de faire un moule Ml plâtre de cette illustre tête? La raison en est impie : ce ne fut pas lui qui conçut, ce ne fut pas

l.iO AUTOUR DE SAINTE-HELENE

lui qui exécuta l'heureuse idée. Même quand 1< plâtre eut été recueilli et préparé par le D' Burton Antommarchi refusa encore de faire le moule Ceci ressort de la lettre suivante adressée par !• D'' Burton à M"^^ Bertrand.

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