‹ Autour de Sainte-HelèneChapitre 9 sur 58 · II · texte numérisé non relu

II

' Journal, II, 437.

qu'il a communiqués au gouverneur, aux officiers anglais, aux commissaires des puissances, par quoi, devant eux, il a établi l'impossibilité où il était de rester à Longwood, n'existent point pour Montholon; que celui-ci ait reçu un cartel, qu'il l'ait porté, clos et fermé, à FEmpereur, qu'il l'ait décliné par ordre de l'Empereur, il ne s'en souvient pas, et cela d'ailleurs est sans importance. Pourtant il sait, à n'en pas douter, quelle publicité ont eue ces pièces et lui, officier général, n'a pas même l'idée qu'ellr^ intéressent son honneur ^

C'est un nouveau sacrifice qu'il a fait à la reconnaissance ; l'on peut penser qu'il est méritoire.

Tel est donc le texte du Journal ; s'il abonde en . mauvaises lectures, s'il s'arrête fâcheusement au départ de Sainte-Hélène, alors qu'on eût souhaité^ connaître, par Gourgaud lui-même, les démarches qu'il a faites à Londres; dans l'essentiel, on doit faire confiance aux éditeurs. Ils ont révélé un document qui, pour pénible qu'il est pour le lecteur et pour diffamatoire qu'il est pour l'auteur, est singulièrement instructif et singulièrement précieux, puisque, en donnant le détail des querelles qui agitaient chaque jour les commensaux de l'Empereur, il fait mieux comprendre les tristesses infinies de cette captivité.

Après l'avoir lu, nul doute dans l'esprit de tout [

^ Voir CCS pièces en annexe à la dépêche de Balmain, du 18 IV vrier 1818. (Pièce V). ■

homme sincère ne subsiste sur la Mission prétendue.

Or, la préface du Journal e^i consacrée à démontrer — d'après Montholon — que Gourgaud a reçu cette mission ! Jamais si violent contraste et si étrange conclusion ! Dans le Journal, dans ce qui émane de Gourgaud lui-même, rien qui ne confirme ce qu'ont rapporté Hudson Lovve, Gorrequer, Jackson, Balmain, Sturmer et Montchenu ; dans la préface, Montholon seul, soit le Montholon des Récits de la Captivité, soit un Montholon inédit, qui se prodig-ue pour fournir, sur les points qu'il sait le plus faibles, un renfort de documents justificatifs dont, il faut le remarquer, le général Gourgaud n'a jamais été tenté de se servir, qu'il n'a jamais communiqués à qui que ce soit et qu'il a laissé dormir dans un coin, avec ce journal, oublié vraisemblablement lui aussi.

Montholon imagine, intervertit, supprime dans ses Récits ce qui le gêne et, de l'édition anglaise à la française, compose un livre tout différent. — Cela est démontré. Suivant les rédacteurs de la préface au Journal de Gourgaud, c'est l'ouvrage de Montholon qui est authentique — l'édition française, — c'est lui qui n'a subi ni interpolations ni changements ; et c'est le journal de Gourgaud, ce journal même qu'ils publient, qui est supposé. Pour faire passer les scènes que Gourgaud fait à l'Empereur, les mots qu'il lui dit, les querelles qu'il cherche à ses compagnons, les résolutions qu'il prend de quitter Sainte-Hélène, ils supposent que tout cela a

été ajouté à dessein par Gourgaud. Son manuscrit, •disent-ils, pouvait être surpris et il fut un des accessoires nécessaires de la comédie qu'il jouait. Son journal tout entier, iraient-ils jusqu'à dire, n'a été écrit que dans ce but. Quoi ! il ne serait pas de premier jet, comme tout l'atteste; il aurait été recopié et maquillé! Quoi! Gourgaud, entre le Kl ^t le 13 février aurait récrit son journal : 1072 pages d'impression ! Il l'aurait récrit tout entier de sa main pour y aggraver les invectives contre l'Empereur, Bertrand, Las Cases, les Montholon et les domestiques ! Il l'aurait rendu odieux pour paraître aux yeux des Anglais mieux désabusé de TEmpereur et se faire mieux accueillir ; il l'aurait (( CORSÉ )), c'est le terme qu'ils emploient, en faussant le récit de ses altercations avec l'Empereur; mais si, par là, le journal est menteur, ailleurs, pourquoi serait-il sincère ? Ou le témoignage esl véridique en tout, ou il ne Test en rien; s'il esl entaché de faux ici, où commence, où s'arrête k faux? Tout devient suspect et comment a-t-on pense à publier un document dont une partie, au moins, «t l'essentielle, est un roman ?

Mais non! Nulle confession humaine d'une telh sincérité, d'une telle véracité, d'une telle naïveté L'homme se présente à nu devant lui-même, cai c'est lui qu'il a pour objet bien plutôt que Napoléon, ce sont ses ennuis, ses chagrins, les passe-droit| qu'on lui fait, les espoirs qu'il forme, les rebuffades qu'il reçoit, les réponses piquantes qu'il trouve

les privations qu'il éprouve, les passions qu'il croit inspirer ; son journal, c'est le miroir où s'il s'est regardé et où la postérité voit à présent un homme, le seul qui soit ainsi — et c'est Gourgaud. On vient dire qu'il a communiqué son journal à TEmpereur! Qu'on le lise donc ! Qu'on l'imprime tel qu'il fut écrit ! A chaque ligne, à chaque mot, Napoléon se fût soulevé d'indignation légitime; et c'est lui, lui qu'on accuse d'avoir tout combiné pour fausser l'histoire en sa faveur, pour créer sa légende, qui eût laissé subsister devant la postérité un tel document ; qui eût pris des mesures pour que son intérieur, sa vie, ses actes les plus intimes et dont il était le plus jaloux, fussent au besoin livrés aux Anglais. D'ailleurs, quelle preuve, quel indice, quel mot où accrocher une telle hypothèse ?

Gourgaud n'a pas plus écrit son journal pour le donner à lire que pour le donner à imprimer. Il l'a écrit parce qu'il a eu besoin d'un confident, fût-il muet, d'un ami, fût-il de papier, i^près avoir vainement cherché quelqu'un à qui se livrer, il s'est livré à, son écritoire. Et ce journal, dont la sincérité éclate à chaque mot, qu'on tient à bon droit, sur tous les autres articles, comme un témoignage probant, essentiel, irréfutable, qui est ainsi reconnu et accepté partons ceux qui ont étudié Sainte-Hélène, ici seulement, en ce qui concerne la mission, serait mensonger ; il le serait seulement en ce qui concerne la rivalité avec Montholon, la haine contre

M"'^ de Montlîolon, le cartel et le départ — et, sur ces points seuls, Montholon, si souvent et si justement contredit par Gourgaud même, serait excellent et inattaquable.

En vérité c'est trop de complaisance pour celuici, trop de suspicion contre celui-là. Entre le journal,^ de Tun, préparé, maquille, rédig-é en vue de Timpression, et, d'une édition à l'autre, de l'anglaise à la française, remanié de façon que l'ordre en soit changé, que les faits y soient altérés et que la comparaison des textes montre à toute page les buts poursuivis, et le journal de l'autre, resté, deux générations durant, manuscrit, conservé peut-on dire par hasard, nullement revu par son auteur qui n'a jamais pensé à le publier, qui ne Ta communiqué à aucun des historiens de l'Empire avec qui ilfréquentait,pas même à M. Thiers; ce journal incorrect, abréviatif, compréhensible à des pages pour l'auteur seul, tracé au cours des colères, des désespoirs filiaux, des exaspérations d'un tempérament excessif et inassouvi, entre ces deux documents, quelle comparaison ? Gourgaud qui, à toute page, se porte son propre accusateur, qui se peint à chaque ligne, qui, de la mémo plume, de la même encre, du même style, se prend à Rochefort, se suit à Spithead, à Sainte-Hélène, à Londres, à Cuxhaven, à Hambourg, ce Gourgaudlà vaut d'être cru tout entier.

Aussi bien, les éditeurs n'ont-ils pas eux-mêmes fourni la preuve matérielle de la sincérité de Gour-

gaucl lorsqu'ils ont publié cette lettre du 19 septembre 1819 qui, elle seule, confirme tout ce que Gourgaud a écrit, infirme tout Féchafaudag-e de la Mission ?

La Mission — quelle qu'elle soit; car Montliolon ne se contente point d'attribuer à Gourgaud une mission près de Fempereur de Russie, il lui en fournit en même temps une autre : c'est de lui, on n'en saurait douter, de lui revenu à des sentiments meilleurs vis-à-vis de Gourg^aud, qu'émanent des Instructions de Napoléon pour Gourgaud au moment de son départ de Sainte-Hélène que les éditeurs du Journal ont publiées en appendice (pièce 22, t. II, p. 351), et, qui, selon le rédacteur du Figaro j contribuent, autant que les lettres à Marie-Louise, à l'empereur Alexandre, à l'empereur d'Autriche et au Prince Eugène « à démentir la version » des Missionnaires de Sainte-Hélène.

Ces nouvelles instructions n'ont aucun rapport avec les précédentes. Elles sont absolument anodines, ne présentent aucun intérêt, traitent uni- I quement de communications à faire à Joseph, j Fesch, Lucien, Marie-Louise, Eugène, sans indiquer aucun point qui ait une importance et qui les jusitifie. Une adresse qu'elles renferment est incom- ; préhensible et une phrase qu'on y trouve autorise I tous les doutes : « Bertrand pourrait écrire deux jmots à Eugène relativement à nos intérêts. Ces I billets peuvent être placés dans les semelles des chaus- \sures. » Ainsi, ce serait dans un document qui peut

être saisi qu'on révélerait ainsi, sans nul besoin, où seraient cachées les pièces destinées à l'Europe ! Ce serait en vérité par trop de naïveté de la part de prisonniers qui sont parvenus à faire sortir de Sainte-Hélène tous les manuscrits qu'ils ont voulu.

On n'a point dit, en publiant ce document, quels caractères d'authenticité il présente, par quelle main il a été écrit, ni sur quel papier. S'il est une copie d'une main inconnue et qu'on ne puisse l'attribuer à aucun des serviteurs de l'Empereur à Sainte-Hélène, tous les doutes sont permis; s'il esi de la main de Montholon, on peut croire qu'il n'a point été écrit à la date, ni sur les lieux mêmes : s'il est de Bertrand, de Marchand ou de Saint-Denis, il est valide. Tel quel, le texte le rend suspect, ei, sauf expertise du document, il n'y a pas lieu d'er tenir compte ^

Reste une pièce dont on a fait état en faveur d( Gourgaud dans l'introduction au Journal (l, p. lo'l et à laquelle Montholon ne fait aucune allusiorj dans lesRécits. « Cebillet, dit-on, lèvetoiis lesdoutes\ et son importance capitale ii'apas besoin d'être sou\ lignée » . C'est une lettre de Montholon à Gourgaud En voici le texte :

(c L'Empereur trouve, mon cher Gourgaud, qu( (( vous chargez trop votre rôle. H craint que si (( H. Lowe n'ouvre les yeux. Vous savez combiei « il a d'astuce. Soyez donc constamment sur vo;

* Voir ci-dessous pièce noXIX.

« gardes et hâtez votre départ sans cependant (( paraître le désirer. Votre position est très diffi- « cile. N'oubliez pas que Stiirmer est tout dévoué <( à Metternich : évitez de parler du Roi de Rome, « mais mettez en toute occasion la conversation « sur la tendresse de l'Empereur pour Tlmpéra- « trice. Méfiez vous d'O'Meara. Sa Majesté a lieu de « craindre qu'il n'ait conservé quelque rapport avec « sir H. Lowe. Tâchez de savoir si Cipriani n'est « pas double. Sondez M""^ Stiirmer puisque tous (( croyez être en mesure. Quant à Balmain, il est à <( nous autant qu'il le faut. Plaignez-vous haiite- « ment de F affaire des 500 S et écrivez dans ce sens <( à Bertrand. Ne craignez rien de ce côté-là ; il ne « se doute pas de votre mission. Votre rapport « d'hier m'est bien parvenu. Il a fort intéressé Sa « Majesté. Montchenu est un vieil émigré, homme « d'honneur, qu'il faut faire bavarder;, m ai s voilà (( tout. Toutes les fois que vous allez en ville, « remettez un rapport à 53 ; c'est au définitif la <( voie la plus sûre,

(( Signé : Montholon. »

« Longwood, le 19 février 1818.

C'est pour de tels pauvretés que, sans aucun intérêt et sans aucune utilité, Montholon risquerait, au cas que cette étrange lettre fût saisie, de perdre àlafois Gourgaud etsa prétendue mission, O'Meara, Balmain et lui-même. Pourquoi dire? Rien que

Gourgaud ne doive savoir mieux que qui que ce soit, s'il joue le rôle qu'on lui attribue. Pas un mot qui soit nécessaire, pas un qui résulte de l'action, pas un qui sonne vrai. Quoi! Montliolon écr'den clair les noms d'Hudson Lowe, de Stùrmer d'O'Meara, de Gipriani, de M""' Sturmer, de Balmain, de Bertrand et de Montchenu, et il chiffre la salutation ! Quoi ! si l'on admettait qu'il y eût partie liée avec les commissaires ou certain d'entre eux, Montliolon écrirait : « Quant à Balmain, il est à nous autant qu'il le faut. » Certes, on comprend à merveille l'objet de cette lettre : il est tout entier dans cette phrase : « Plais^nez-vous hauttment de l'affaire des 500 £ et écrivez dans ce sens à Bertrand. Ne craignez rien de ce côté-là ; il ne se doute jjas de votre mission. » Cela est pour démontrer, si le journal du grand maréchal est publié, comme il sera muet sur la mission Gourg-aud, que Bertrand n'a pas été mis dans les confidences V

Lord Roseberry a écrit : » Nous avouerons que si c'était Las Cases qui publiait cette lettre nous serions disposés à la révoquer en doute". » C'est

* Cette pièce est datée du 19 février, Or le 21 (Journal, IL 474) Gourgaud écrit : « Je rencontre O'Meara qui me demande pourquoi je ne veu.x pas des 12 000 francs; » même refus le 23 (p. 475). La question des 42 000 francs n'est réellement soulevée que le 13 mars. Le rapprochement des dates suffit à démontrer la fausseté du document qui a été imaginé pour annuler l'effet de la lettre de Gourgaud au grand maréchal et du rapport Jackson (Annexe à la dépêche de Balmain, pièce V).

* Napoléon. La dernière phase, p. 44.

là une condescendance singulière. La lettre n'est pas seulement suspecte; elle porte l'indéniable caractère d'une fabrication postérieure à la mort de l'Empereur, môme à la mort du grand maréchal.

Ce sont là les traits essentiels.

Par suite, on n'examinera pas ici, en les contrôlant par le texte authentique du journal de Gourgaud, les assertions contenues dans la seule édition française des Récits de la Captivité aux dates des 29 février, 4, 7 et 11 mars, 28 décembre 1818, et vers août 1820 (^^. />., II, 419. ^7i^/., III, 136^).

On a examiné jusqu'ici dans quelles conditions s'était formée et propagée la légende àela. Mission. On en a déterminé l'origine et découvert l'auteur. Mais il convient de passer à un autre ordre de démonstration. Les documents imprimés s'accordent tous — à l'exception d'un seul — à démontrer que Gourgaud n'a reçu de l'Empereur aucune mission; mais il suffit de l'unique témoignage contradictoire pour obliger à rechercher, par tous les moyens dont on peut disposer, si cette mission fut réelle ou si elle a été supposée.

Ce travail ne saurait être utilement tenté qu'au moyen de documents la plupart inédits, puisqu'on a épuisé les iiîiprimés.

Si la mission est réelle, elle a été préparée par des conversations avec le comte Balmain ; le commissaire de Russie, à peine de forfaiture, a fait

' Voir ci-dessous pièce n« XX où j'ai prouvé l'inanité de ces assertions.

part à son gouvernement des entretiens qu'il a eus et des paroles qu'il a échangées. Il convient donc de reprendre, dans la correspondance du comte Balmain, soit avec le ministre des Affaires étrangères, soit avec le comte Lieven, ambassadeur de Russie à Londres, tous les passages où il prononce le nom de Gourgaud.

La première fois que Balmain annonce avoir causé avec lui, c'est dans la dépêche du 1^'" mai 1817 :

(( Le général Gourgaud que j'ai rencontré lc matin àla promenade, écrit-il, m'a assuré que Bonaparte était fort impatient de nous voir. « Il a pour « vous, me dit-il, des dispositions tout à fait amice cales. Venez le trouver sans gène, sans façon, vous. « nous ferez à tous un extrême plaisir. » Je le remerciai beaucoup de son honnêteté et je lui expliquai en peu de mots que, MM. de Sturmer et de Montchenu n'ayant pas reçu encore de réponses d'Europe à l'affaire du procès-verbal, je leur devais v\i quelque façon de ne pas faire de démarche isolt' mais que, quand ces messieurs sauraient à qu s'en tenir à cet égard, je m'arrangerais avec le gouverneur sur la manière de voir Bonapart C'est en effet ce que je compte faire dès que hc^ nouveaux ordres que nous attendons seront arri- ! vés. ))

Jusqu'au 8 juillet, silence sur Gourgaud. Dans la , dépêche de cette date, Balmain écrit: « Depuis l'arrivée du Conqueror, Bonaparte est dans l'impatient' de nous voir. Il sait queTaffaire du procès-verbal est |

erminée, que les commissaires d'Autriche et de "rance peuvent aller à Longwood comme particuiers.Il détache ses Français l'un après Tautre pour lousy attirer. Gourgaud me cherche, me suit parout et me presse avec importunité de contenter •on maître. Bertrand en fait autant à ]\P'° de îtiirmer. ))

i A la date du 20 juillet, Balmain rend compte à on gouvernement de la correspondance qu'il a changée avec sir Hudson Lowe au sujet de la isite qu'il demandait l'autorisation de faire au géné- •al Bertrand pour être par lui présenté à FEmpeeur. Il joint copie de la lettre qu'il a écrite augouerneur et de la réponse de sir Hudson Lowe. Il innote celle-ci soigneusement : Au sujet de Gour- ^aud, kt gouverneur a écrit ^ : « Vous serez peutjtre surpris, Monsieur, d'apprendre que, dans les iitrevues occasionnelles que vous avez eues penlant quelques-unes de vos promenades à cheval *^ ntrevues pour lesquelles aucune permission antéieure n'avait été donnée avec mon assentiment, vous ivez plus conversé avec un officier de la suite du 0néral Bonaparte que je ne l'ai fait moi-même penlant toute la durée de mon séjour dans cette île. S^ous ohserverezde plus que je ne suis pas informé l'aucune des conversations qu'il a pu tenir avec 'DUS**, ce qui n'aurait pu arriver dignement à tout

* Annexe inédite à la dépêche du 20 juillet.

* Les explications de Balmain sont à la suite et désignées par tes astérisques *, ** et ***.

96 AUTOUR DE SAKME-UÉLÈNE

•Citoyen britannique, à toutofficier dépendant dema propre autorité***. »

Balmain donne sur ces trois points les explications suivantes qu'il ne destine point à sir Hudson Lowe, auquel il n'a garde de les communiquer, mais qu'il adresse au ministre des Affaires étrangères de Russie, son chef, à l'empereur de Russie, son maître, et qu'il leur envoie par le canal du comte Lieven, ambassadeur à Londres, son protecteur. Si donc Balmain est véridique, c'est dans ce document essentiel.

«* Voici le fait : Je sors un jour à cheval et jeren- «contre près de Longwood le général Gourgaud. 11 s'offre à m'accompagner et nous passons vingt minutes ensemble àcauser de choses et d'autres. C'est 4a seule fois, depuis mon arrivée à Sainte-Hélène, que je l'ai vu sans témoin. Le lendemain, l'amiral Malcolm m'avertit en secret que le gouverneur, inquiet de ce tête-à-tête, veut m'en demander raison N'ayant manqué en aucun point à mon devoir, j( ^l'attends de pied ferme, mais il change d'avis etm( laisse tranquille. Peu de jours après, je rencontre dt nouveau le général Gourgaud. Faisant semblan alors de ne pas le voir, je passe mon chemin i\ cent pas de lui. Il me rejoint au galop. Je m'ari rête un instant pour le saluer et répondre à seii honnêtetés. Puis, je le quitte brusquement. Legou' verneur, alarmé tout de bon decesdeuxrencontreS| se décide enfin à m'en parler. Je lui raconte li fait comme il s'est passé. Il me remercie beaucouj!

de ma sincérité, se confond en excuses d'avoir osém'importuner, me questionner inutilement, veut, dans l'effusion de son cœur, me révéler l'affaire de Las Cases, mais s'arrête tout court et disparaît. La chose en resta là.

« ** Gourgaud ne m'ayant parlé que de bagatelles ou de choses indifférentes, je n'ai pas cru devoir en rendre compte aux autorités anglaises. S'il m'eût fait quelque révélation importante, il y a longtemps que j'en eusse écrit au ministère impérial. Sied-il en outre au gouverneur, auquel je dis et répète sans cesse que l'empereur (Alexandre) est curieux de nouvelles de Sainte-Hélène et qui, malgré cela, fait mystère de tout, de me reprocher de manquer de confiance? Je pourrais, sans compromettre mon devoir, interroger Gourgaud à fond sur l'affaire de Welle, de Las Cases, sur tout ce qui se passe à Longwood. Je ne l'ai pas fait, et, loin de me savoir ^ré de ma conduite, toujours la même depuis treize mois, il prend ombrage d'une demande juste, aaturelle, et s'accroche à tous les mots d'un simple billet pour me payer de mauvaises raisons.

« *** Ceci est faux. Je connais beaucoup d'Anglais qui voient Gourgaud, Bertrand, causent des heures iMitièresavec eux etne rendent compte à personne de discours insignifiants. Des officiers supérieurs jque j'ai questionnés sur ce règlement, m'ont assuré jqu'il n'a jamais existé et que le gouverneur m'a jfait un conte. »

I II a fallu reproduire les trois paragraphes. Le i s. I. 6

deuxième est essentiel : il prouve que, à la date du 20 juillet 1817, Balmain n'avait parlé avec Gourgaud que de « bagatelles ou de choses indifférentes », et qu'aucune des conversations n'avait mérité que le commissaire russe en rendît compte à son gouvernement.

Faut-il croire que, par la suite, ses communications furent plus intéressantes : on trouvera à l'Appendice la dépêche n° 12, du 23 juillet, les extraits relatifs à Gourgaud des dépêches n*" 17 du 10 septembre, n*'20 du 1^' octobre, n° 21 du 14, n^ 23 du 2 novembre, n^ 3 du 23 janvier 1818 \ Ce sont les seules dépêches adressées au ministère impérial où le nom de Gourgaud soit prononcé. Il est impossible d'y trouver la moindre trace d'un encouragement quelconque venu de l'empereur Alexandre.

Si la Mission est réelle, malgré que rien dans la correspondance antérieure du comte Balmain ne dénote qu'elle ait été le moins du monde préparée, Gourgaud, dès qu'il est sorti de Longwood et qu'il a pris directement contact avec le commissaire russe, n'a point manqué, sans doute, d'entrer en confidence avec lui. Il lui fait en effet deux communications ; Balmaiû joint la première à la dépêche n° 5 du 1^ février : elle consiste dans les copies delà lettre que Gourgaud a écrite àMontholon le 4, de la réponse i

^;jV.^pupe Y. Pièce XVI.

(le Montholon même date, de sa réplique même date,

de la lettre qu'il a écrite le 8 à Hudson Lowe, de la

lettre qu'il a écrite le 1 1 à l'Empereur, de la réponse

de l'Empereur du 12 ; à la dépêche n° 8 du 16 mars,

Balmain joint copies de la lettre sans date du

général Gourgaud à Bertrand, du rapport, en date

du 15 mars, fait par le lieutenant Jackson au gou-

i verneur, de la lettre du gouverneur à Montchenu

ipour attester la bonne conduite de Gourgaud. Les

dépêches n° 5 en date du i 8 février, n° 6 en date du

1 27, n"*? en date du 14 mars, n° 8 en date du 16, ne

portent aucune trace que Gourgaud ait fait à

! Balmain la moindre ouverture relative à une

Il faut pourtant tenir compte de cette pièce que Montholon a dit lui avoir été dictée par l'Empereur àladate du 10 février : cette pièce qui débute parla phrase : Ceci devra servir^ de hase à toutes communia catiotis verbales on écrites et queMontholon a présentée comme les instructions destinées à Gourgaud \ [Il suffit d'en examiner le texte pour constater que la pièce — prise pour authentique — ne concerne en 1 ica une mission donnée à Gourgaud près de l'empereur Alexandre ; la phrase: « Ceci bien éta- /di, répondre aux trois questions posées par cet 'agent (le comte Balmain) par ordre de r empereur

' (Publiées Russkie Archiv., p. 656, 658, 661 et 662 sans les \nnexos). Voir ci-dessous pièce n" V, ' V. ri-dessous pièce n« XVII.

Alexandre.., » prouve d'une façon irréfutable qu'il s'agit de communications à faire à Balmain et non à d'autres.

Ces communications, qui était chargé de les faire ? — Bertrand, puis Montholon. Il résulte du rapport de Balmain, en date du 15 janvier 1818, qu'une première tentative a été faite près de lui, vers cette date, par le général Bertrand ; il résulte des rapports de Balmain en date des 10 avril, 11 juillet et 14 août, que, postérieurement an départ de Goiirgaud^ ces démarches ont été renouvelées par Montholon et qu'elles sont allées jusqu'à une tentative de corruption et à des offres d'argent à peine déguisées ^

Si Gourgaud avait une mission et qu'il eût gagné déjà d'être renvoyé directement en Europe, comment, à Sainte-Hélène, n'eût-on pas attendu l'effet; de cette mission? Comment, un mois, trois mois,| quatre mois après son départ, eût-on recouru.! alors qu'on le savait en Angleterre, à des procédésl aussi dangereux et aussi compromettants ?

Ce qui semble certain, c'est que les deux faitl'idée de s'adresser à l'empereur de Russie el dernière querelle de Gourgaud avec Montholon sont sensiblement produits vers la même époque que Gourgaud, déjà suspect, a été tenu en dehor' des tentatives faites près de Balmain et qu'il n'en rien connu ; que Montholon, profitant delà quasi

Pièce XVIII.

simultanéité des deux faits, les a confondus pour trouver au départ de Gourgaud une explication ne l'obligeant point à entrer lui-même dans des explications qui, de quelque façon qu'il les présentât, eussent été douloureuses.

Voilà pour Sainte-Hélène : Gourg^aud, dira-t-on, n'a point voulu parler à Balmain ; Balmain était amoureux de la fille de Lady Lowe; Balmain eût peut-être communiqué à Hudson Lowe les confidences de Gourgaud; en tout cas, Balmain eût été jObligé d'en écrire et ses dépêches fussent parties tpar le bateau qui emmenait Gourg^aud et fussent privées en même temps que lui. Balmain a muni pourgaud d'une lettre d'introduction près du comte Lieven, ambassadeur de Russie à Londres, grand personnage dont la femme est elle seule une luissance. C'est à Lieven que Gourgaud réserve ^es confidences, c'est à Lieven qu'il va livrer son .ecret; c'est de Lieven qu'il attend que le sort de Empereur soit adouci. Que dira-t-il à Lieven? Voici ce que Lieven écrit de Londres, le •i 25 mai au ministre des Affaires étrangères ointe Capodistria^ :

« Il me reste à rendre compte à Votre Excellence une entrevue que je viens d'avoir avec lui (le

Cette dépêche est longue. La première partie fait presque luble emploi avec les dépêches de Bathurst, de Goulburn et i marquis d'Osmond, toutefois avec des détails confirmât ifs et s appréciations nouvelles. Je la publie ci-dessous pièce XI, résernt le texte de la seconde partie qui est essentielle.

général Gourgaud) en conséquence d'une lellic qu'il m'avait portée de la part du comte de Balmain et de la demande qu'il m'avait faite de pouvoir me la remettre lui-même. — J'ai cru ne devoir point me presser de le recevoir, afin de laisser au gouvernement anglais et à l'ambassadeur de France les prémices de ses révélations. Je ne leur ai point laissé ignorer mon intention de voir le général Gourgaud. Ce ne fut que huit jours aprl^s que je l'invitai à passer chez moi.

« Je remarquai que, soit la situation moins gênée dans laquelle il se trouvait naturellemenl vis-à-vis de moi, soit déjà les effets de son séjoui à Londres et des espérances qu'il pouvait y avoii puisées, il s'annonçait avec beaucoup plus d'assurance qu'il n'avait montré au commencement dt son arrivée.

« Il me répéta en masse tout ce que je vien; d'avoir l'honneur de mander plus haut à Votn Excellence, observant cependant quelque réserv< de plus dans ses dénonciations. Comme il ne m'ap partenait pas d'établir vis-à-vis de lui ce genre d'in terrogatoire, j'écoutai sans les provoquer ses con fidences à cet égard, bornant les questions au détails de la vie du prisonnier qui pouvaient offriî matière à intérêt. \

(( Il m'assura que Bonaparte et sa suite avaieij à leur disposition tous les moyens de commun! cation qu'ils pouvaient désirer ; que son honnei; ot sa délicate^e lui interdisaient le rôle de délateu

mais qu'au reste, pour connaître les voies d'intelligence qui existent, il faudrait nommer tout le monde, puisque, soit intérêt, soit inclination, tous étaient également prêts àofïrirleurs services.

« Ayant cherché à approfondir les motifs qui

lient déterminé le général Gourgaud à se &r parer de son ancien maître après lui avoir donné de si grandes preuves de dévouement, il me dit que l'humeur de Bonaparte était devenue si atrabilaire et Texistence auprès de lui si dure et pénible qu'il ne s'était plus senti la patience de l'endurer et qu'en dépit de son attachement pour lui, il s'était déterminé à le quitter; que tels étaient les motifs de son départ et que sa prétendue querelle avec Montholon y avait seulement servi de prétexte, puisque un sentiment de respect et de délicatesse envers Bonaparte lui avait interdit l'aveu de la cause véritable de sa séparation d'avec lui.

« Il m'a confirmé ce qu'il avait dit de la santé de Bonaparte, qui est parfaite. Les rapports du D' O'Meara à cet égard sont faux. Bonaparte exerce sur cet individu le même ascendant, la même séduction qu'il emploie avec succès auprès de tout le monde. C'est un talent que Gourgaud lui reconnaît éminemment.

(( L'ayant questionné sur les occupations de Bonaparte, il me dit que, dès le commencement de son arrivée dans l'île, il s'était voué, avec la plus grande application, à tracer l'histoire de ses campagnes ; que celle en Egypte l'avait particu-

liërement absorbé et qu'il y avait travaillé avec le plus de plaisir. Il avait commencé la relation de la guerre en Russie, il Fa abandonnée ainsi que celle de la bataille de Waterloo, comme des sujets dont il coûtait trop à sa sensibilité de s'occuper lui-même. Il en charg-eait tour à tour Bertrand, Montholon et Gourgaud ; d'après cela, le dernier me dit se trouver en possession de documents du plus grand intérêt. — Il ajoute que, depuis quelques mois, Bonaparte avait cependant cessé de travailler à ses mémoires; il diversifie beaucoup ses occupa* tions; il fait des notes sur les campagnes de Frédéric II. — Cet ouvrage offre, à Favis de Gourgaud, le plus de traits de génie. Il trace quelques nouveaux principes de tactique et de stratégie. La littérature Foccupe aussi à son tour; il déclame les tragédies de Racine.

(( Je demandai au général Gourgaud ce qu'il pensait de Fécrit publié en Angleterre sous le titre Manuscrit venu de Sainte-Hélène. Il me dit qu'il en ignorait Cauteur de l'accent d'un bomme qui veut persuader tout le contraire. Quant aux autres publications qui ont paru dans le temps sur le compte de Bonaparte, c'est sir Robert Wilson qui en est Fauteur; et c'est lui que Bonaparte a nommé de suite en prenant connaissance de ces écrits. — L'ouvrage de Fabbé de Pradt sur son ambassade à Varsovie, et le portrait qu'il y trace de son ancien maître a vivement blessé Bonaparte.

« Son bumeur, me dit le général Gourgaud,

dépend de Tarrivée des malles d'Europe. Le moindre indice favorable qu'il croit trouver dans les feuilles Ipubliques remonte ses esprits. Il établit sur ces bases les espérances les plus exagérées et les conserve jusqu'à ce qu'une autre série de gazettes vienne les détruire. Gourmand dit qu'à cet égard il montre un enfantillase et une léc^èreté tout à

fait inexplicables. Je lui observai* qu'il pouvait bien

manifester une confiance qu'il ne partageait peut-

tHie point sincèrement, dans la vue d'entretenir celle

«le ses entours ou seulement afin de se conserver

,de leur part des égards et du respect. Gourgaud

me répliqua que, sans doute, ce motif pouvait bien

y avoir quelque part, mais qu'il croyait de bonne

foi Bonaparte plein d'espoir. — Au reste, ajouta-t-il,

s'il était à même déjuger comme je le fais, depuis

que je suis en Angleterre, de la manière dont on

pense de lui et dont on s'exprime sur son compte, il

userait pleinement justifié dans ses espérances.

j « Gourgaud ne m'a point témoigné un grand em-

; pressement à se rendre en France ; cela ne farran-

! gérait qu'au cas oii il y fût parfaitement libre. Il ne

veut se soumettre à aucune espèce de surveillance.

(( En combinant les diverses données que je

; viens de soumettre à Votre Excellence dans cette

; dépêche, elle ne manquera pas d'y trouver matière

I à des observations assez curieuses. J'ose le répéter :

le général Gourgaud, malgré la confiance qu'il

! paraît inspirer, ne me semble pas hors d'atteinte

I du soupçon ; et les révélations qui semblent en appa-

rence établir le plus de probabilité en faveur de sa franchise et de son détachement des intérêts de Bonaparte ; savoir, ce qu'il avance relativement aux moyens de communication qui sont à la disposition de Fex-empereur, me paraîtraient presque prouver plus que toute autre chose sa finesse et sa duplicité. Car, en provoquant par là des restrictions plus sévères dans Texistence de Bonaparte, ce serait un moyen de plus d'intéresser l'opinion en sa faveur. — Et, dans tous les cas, en répandant adroitement la nouvelle que son maître a des moyens de communication, qu'il en aurait même d'évasion, c'est ranimer l'espoir et l'audace de ses partisans. Ce que Gourgaud avance à Fégard de la santé de Bonaparte pourrait bien avoir ég-alement ce dernier motif pour but. »

Quoi qu'on pense des réflexions qu'avaient suggérées au comte Lieven les discours de Gourgaud, l'on a désormais la certitude que l'Empereur n'a jamais confié à Gourmand aucune mission pour l'empereur de Russie.

Trois faits le démontrent :

1° A Sainte-Hélène, hors de Longwood, Gourgaud ne fait à Balmain aucune communication qui puisse être interprétée comme une amorce quelconque à une telle mission — hormis la demande d'une lettre pour le comte Lieven*.

* Journal, II, 484.

2" A Londres, Gourgaud, muni de la lettre de Jalmain, se présente chez Lieven, et lui répète lurement et simplement les communications qu'il

faites à Goulburn et à d'Osmond. Toutefois avec [es atténuations qu'explique cette phrase remarjuahle rapportée par Lieven : « Au reste, s'il Napoléon) était à même de juger comme je le fais • puis que je suis en Angleterre, de la manière ont on s'exprime sur son compte, il serait pleineaent justifié dans ses espérances. »

'^" A Londres encore, lorsque, revenu au sang- 'oid et à une forme de penser plus conforme à son assé et à ses véritables intérêts, il minute, le ; octobre, un projet de lettre à l'empereur dexandre^, nulle part il ne fait la moindre allusion

des commissions dont il soit chargé, à des expliations qu'il doive donner, à une audience même u'il sollicite.

Ainsi la légende de la prétendue mission se

ouve dissipée, non seulement par ce que rappor-

nt les interlocuteurs de Gourgaud, mais par les ctes et les écrits de Gourgaud lui-même.

Il n'y a point de Mission.

La vérité, bien plus simple, est, il convient de dire, bien plus honorable pour Gourgaud.

Page 1