‹ Autour de Sainte-HelèneChapitre 12 sur 58 · COPIE D'UNE LETTRE DU D^ BURTON A LA COMTESSE BERTRAND · texte numérisé non relu

COPIE D'UNE LETTRE DU D^ BURTON A LA COMTESSE BERTRAND

Jauies-Town, Sainte-Hélène, 22 mai 1821.

(( Madame,

« Je sais que tout est prêt pour l'embarquemen du 66" régiment Je ne pourrai avoir riionneuij de vous accompagner en Europe sur le mêmfi navire et je suis extrêmement inquiet du masqu<; de Napoléon que je n'ai réussi à faire qu'avec laj plus grande peine ; vous excuserez. Madame, j(l Tespëre, la liberté que je prends de vous adresse j cette lettre, cherchant à vous importuner le moinjj possible dans un moment oii vous avez tant d'oc cupations. En même temps, je désire vous expo, ser les faits d'une façon plus claire que cela, jt pense, n'a été fait jusqu'ici. Mon intention était dt prendre une autre épreuve du moule et, de cettt façon, j'aurais pu vous en laisser une, mais 1 mauvaise qualité du plâtre fit que le D'" Antom marchi et moi convînmes d'attendre notre arrivéi, en Angleterre; comme, cependant, j'ai su, par vouîj et par d'autres, que votre débarquement en Angle j

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terre n'était rien moins que certain ; je désire naturellement avoir le masque en ma possession, vous faisant la promesse solennelle et sur Fhonnçur, que vous aurez la meilleure épreuve faite à mon arrivée à Londres. Je vous l'enverrai ici ou dans telle autre partie du monde que vous me désignerez. Ceci, Madame, chacun en conviendra avec moi, est tout ce que vous pouvez espérer, puisque le masque n'existerait pas sans moi.

« Le bruit court ici que le D"" Antommarchi a l'intention de l'emporter en Italie : il ne peut y avoir aucun droit; vous, Madaaie, le comte Montholon, le D"" Rutledge, M. Payuc, le peintre de portraits, et quelques autres qui étaient dans la chambre, vous êtes tous témoins qu'il refusa de l'essayer, disant que le succès était impossible. Il n'offrit son assistance que lorsqu'il vit que je réussissais; je l'aurais, malgré cela, volontiers laissé prendre une épreuve, mais je proteste positivement contre sa possession de Foriginal. Le monde conviendra certainement avec moi que ce serait une grande injustice, si je n'avais ni la gloire, ni la possession de mon propre ouvrage. Aussi bien. Madame, le portrait peut être fait d'après celui que l'artiste exécuta très peu de temps avant que j'eusse réussi à prendre le moule. Permettez-moi aussi de vous dire que je possède la partie postérieure de la ftête, sans laquelle le buste sera incomplet dans les 'parties qui marquent si fortement le caractère d'un irnuà homme. Ainsi, j'espère. Madame, que vous

ne refuserez pas de m'envoyer le moule et je vous renouvelle ici la promesse solennelle de vous faire parvenir, ainsi qu'au D*" Antommarchi, les meilleures épreuves qui puissent s'exécuter à Londres.

(( J'ai l'honneur, etc. »

Il n'est pas besoin de dire que la lettre du D'" Burton reçut une réponse peu satisfaisante et qu'il n'avait pas la plus petite chance de redevenir possesseur du moule tant que la suite de l'Empereur demeurerait à Sainte-Hélène. Quand il arriva à Londres, il eut immédiatement recours au Revenue Office et au lord-maire, déposa que M"'* Bertrand était en possession d'un masque à lui appartenant et demanda une enquête ; mais les magistrats déclarèrent qu'ils ne pouvaient eux, en Angleterre, sur une déposition du D' Burton con- i cernant une fraude qu'il disait avoir été commise î à Sainte-Hélène, mettre arrêt sur cette propriété, j Ainsi se termina l'affaire et le D' Burton garda le moule de la tête, tandis que le masque fut porté en France.

n est important de remarquer que le masque de Napoléon ne fut jamais réclamé publiquement par^ Antommarchi, comme ayant été conçu et fait par lui, pendant tout le temps que vécut le D' Burton Antommarchi craignait de faire une démarche si hardie, mais, quelques années après la mort du D' Burton qui succomba à une apoplexie du pou-

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mon, lorsque Antomrnarchi et ses complices crurent que les moyens de prouver leur fraude ('[aient perdus ou oubliés, il se mit en avant et proclama au monde le secret bien gardé de son ju'opre mérite. Il est dégoûtant d'entendre un tel homme parler de son désintéressement comme il II' fait dans un prospectus publié à Paris en 1833 t'I à Londres en 1835 :

({ Le D'" Antommarcbi a apporté le masque de Napoléon en Europe et l'a confié aux mains d'un ami sur une terre étrangère ; de grands avantages lui furent offerts pour l'acquisition de cette pré-, lieuse relique, qui offrait un vaste champ à la spéculation ; mais le docteur ne se crut pas la liberté de disposer d'une propriété qu'il regarde comme celle de la France, quand elle aura cessé d'être la sienne propre. »

Concluons : c'est au D'' Burton et non à Antommarcbi que la France et l'Europe doivent cet inestimable masque.

Tel est le récit du D'' Gravel. Qu'en faut-il penser? Tandis que le récit d' Antommarcbi est à ce point confus, imprécis et abréviatif qu'on ne saurait y prendre aucune confiance et qu'on doive seulej ment çn garder la mention de la prése.nce à l'opération du D' Burton que, en 1825, Antommarcbi

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n'a point osé passer sous silence, le récit de Burl concorde, exactement et sur tous les points, a\ les rares témoignages émanés de Marchand et de Gorrequer. A défaut des mémoires de Marchand qui lèveraient tous les doutes, on est pour le moins tenté d'accepter tel quel le récit du D"" Burton, et d'en tirer une première conclusion.

On est en droit de croire, malgré l'obscurité de certains termes non techniques employés par le D' Burton et par le D*" Gravel — son interprète et vraisemblablement son traducteur — que, à Sainte- Hélène, l'opération fut double. Il y eut prise d'un moulage entierdelatête, puis tirage d'une épreuve unique ; ce fut de cette épreuve que s'empara jyjrne Bertrand. Burton dit expressément : « La mauvaise qualité du plâtre m'empêcha d'en prendre plus d'un creux sur le modèle » ce qui signifie : m'empêcha de tirer plus d'une épreuve du moule, Burton répète dans sa lettre à M"'^ Bertrand : « Mon intention était de prendre une autre épreuve du moide, et de cette façon j'aurais pu vous en laisser une, mais la mauvaise qualité du plâtre, etc. »

Si on n'avait tiré une épreuve, comment auraiton constaté que l'opération du moulage avait réussi et comment se serait-on assuré que le moule reproduisait nettement les traits de l'Empereur'?

Il paraît donc hors de doute qu'une épreuve fut tirée par Burton et que cette épreuve fut gardée et

* Le témoignage de Gorrequer est ici particulièrement décisif, on ce qu'il relate formellement les deux opérations.

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emportée en Europe par M"*^ Bertrand : Il y a toute piobabilité que c'est cette épreuve qui, religieusement conservée par Hortense Bertrand — ^jme xhayer — fut par elle léguée au prince Victor Napoléon.

Ce qui est de nature à établir une confusion, e <'st que le D'" Burton ou son traducteur le D' Gravel, emploient alternativement les mots modèle, moule owmasqiie, qu'il s'agisse du moulage total ou de la partie antérieure enlevée par Antominarchi, mais cette confusion est purement de mots v[ n'atteint pas le fait.

Donc, après avoir tiré la première épreuve dont s'empare M""^ Bertrand, Burton est allé prendre ({Lielques rafraîchissements au camp : lorsqu'il ]*( vient, la partie antérieure du moule a disparu; Aiitommarchi l'a prise et Fa cachée. Avec Antomiiiarchi, les rapports des médecins anglais sont jdes plus froids : d'ailleurs Antommarchi ne parle Jpoint anglais; c'est donc à M""^ Bertrand que Burton i|s'adresse et, sans doute, jusqu'à la veille de Femjbarquement, essaie-t-il de négocier. On le berne et, I croyant sans doute que M"'"' Bertrand était en possession du moule comme de l'épreuve, c'est à elle, et non à Antommarchi qu'il s'adresse à Londres.

Ici le récit du D'' Burton se trouve confirmé en fait par deux documents : d'abord le récit d' Antommarchi lui-même ^ : « J'avais la mesure de l'anti-

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