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Le gouverneur fit observer au général que son départ de Lungwood l'exposerait à défausses interprétations; on pourrait le regarder comme étant chargé d'une mission secrète
de Napoléon ou on lui reprocherait de l'avoir abandonné . Quant au premier point, Gourgaud dit qu'il savait bien qu'il serait exposé à des soupçons et que, en conséquence, il demandait d'être traité avec beaucoup de rigueur ; qu'il serait très satisfait si, à son arrivée en Angleterre, on l'envoyait prisonnier en France. A l'égard de la seconde imputation, il dit : « Quant à cela, j'y suis tout à fait indifférent. Qu'on m'attaque, je répondrai. J'aimerais mieux aller en prison que de vivre de la manière dont nous vivons. »
Une correspondance pleine d'irritation avait eu lieu entre ces deux officiers (Gourgaud et Montholon) avant que Gourgaud demandât la permission de quitter Long- AYOod et il avait môme envoyé un cartel à Montholon. Sir Hudson Lowe craignait tellement que leur querelle se terminât^'^par un duel qu'il avait particulièrement recommandé à l'officier d'ordonnance d'être aux aguets pour l'empêcher.
Le 8 février, sir Hudson Lowe écrivit à Gourgaud qu'il , serait heureux de lui faciliter la réussite de sa demande d'une autorisation pour retourner en Europe, aussi prompte-] ment que la nature de ses instructions -le lui permettrait) et qu'en attendant, il donnerait ordre qu'on lui assignât un^ appartement pour y demeurer jusqu'à ce qu'une occasion de quitter l'ile se présentât. j
Le 16, M. Baxter alla voir le général Gourgaud qui demeu-' rait alors dans la maison de M. Beale et il a fait le mémorandum suivant de la conversation qui s'établit alors entre eux : « Je suis allé voir aujourd'hui le général Gourgaii'l pour m'informer de sa santé et je l'ai trouvé parfaitem bien. Dans une longue conversation que nous avons eue r^ tivement au mauvais traitement qu'il a reçu de Bonapa et à l'influence que cela a eu sur sa détermination quitter Longwood, il m'a dit entre autres choses que ltrand s'était efforcé de le persuader de déclarer, dans lettre à Bonaparte pour lui annoncer son intention d'' quitter, que sa mauvaise santé seule l'y obligeait. Il s'y positivement refusé et m'a prié de lire la lettre qu'il
adressée à Bonaparle pour lui nolifiei' son désir de le quitter^... »
Conformément aux règlements, tous les papiers du général Gourgaud furent examinés par le major Gorrequer. Pendant le temps que dura cet examen, le général conversait librement, et quelques-unes de ses remarques dont le major Gorrequer fit une minute pour le gouverneur sont fort intéressantes. Le major dit qu'il trouva dans les papiers du général Gourgaud le brouillon de son récit des événements qui eurent lieu pendant l'année 1815. Le général lui dit que la bataille de Waterloo étant un sujet qui blessait profondément les sentiments de Napoléon Bonaparte et sur lequel Tex-empereur ne pouvait pas écrire lui-même, il lui avait ordonné den rédiger le récit ; lorsqu'il fut prêt. Bonaparte lui dit de le garder, parce que, en le publiant en son propre nom, il se ferait une réputation dans le monde. En conséquence, le général Gourgaud avait résolu de l'envojer en Angleterre pour j être publié; mais, plus tard, comme on voulut exiger de lui d'agir dune manière (qu'il n'expliqua point au major Gorrequer) qui l'aurait compromis, il divisa en plusieurs parties la bonne copie de cet ouvrage, qu'il mit dans des bouteilles, avec l'intention de les enterrer dans le jardin de Longwood. Il fit part de son projet au général Montliolon, et, comme ensuite il refusa de faire ce Jqu'on lui demandait, Montholon parla de cette circonstance à Napoléon qui envoya chercher Gourgaud et lui ordonna de lui remettre tout le récit de la bataille de Waterloo. Le général Gourgaud voulut s'en dispenser en disant que Napoléon luimême avait désiré qu'il le gardât et le publiât en son propre nom, cet ouvrage ayant d'ailleurs été composé par lui ; mais Napoléon insista pour l'avoir et il fut forcé de le lui
' Voir cette lettre, pièceV, avec la lettre de Gourgaud au gouvorneuret colle de Napoléon à Gourgaud, où le prétexte de santé est donné pour motiver le départ du général. Gomme il est admis que ce prétexte, adopté d'abord par Gourgaud et accepté par l'Empereur, n'a été, selon aucune des deuv versions, le motif véritable, il paraît inutile d'insister sur la discussion de textes que Forsyth institue à ce sujet.
donner ^ Le général Gourgaud dit aussi au major Gorrequer qu'il avait en sa possession la carte identique de Belgique, dont Napoléon s'était servi lors de la bataille de Waterloo et sur laquelle les positions des troupes avaient été marquées au crayon par Napoléon lui-même la veille de la bataille, il dit que, depuis le départ de Las Cases, toutes les campagnes d'Italie avaient été revisées et augmentées par Napoléon, particulièrement celle d'Egypte, qu'il caresse beaucoup, dit-il, comme son ouvrage favori. D'après une quantité de feuillets détachés et de brouillons de notes, il paraît que Napoléon avait écrit quelques essais sur les relations politiques de l'Angleterre et de l'Amérique, sur l'expédition de Copenhague et d'autres sujets. Il y avait aussi de nombreuses notes sur l'invasion russe, mais il ne s'y trouvait rien sur les événements de Moscou, ni sur la subséquente histoire de cette campagne ; le général Gourgaud dit qu'il lui laissa cette partie à préparer, ne pouvant pas s'occuper lui-même d'un sujet aussi triste pour lui.
La plus grande partie des notes et des brouillons étaient à
' Il résulte du Journal que TEmpereur a formellement l'ait réclamer au général Gourgaud, par le grand maréchal, les notes sur Waterloo (II, 468); qu'il avait antérieurement, le 4 septembre 1817, exigé que Gourgaud lui remît la copie au net du même manuscrit. Gourgaud n'en avait pas moins gardé le brouillon qu'il publia à Londres, chez Ridgway, sous le titre: La Campagne de 1815 ou relation des opérations militaires qui ont eu lieu en France et en Belgique pendant les Cenl-Jours. Cet ouvrage parut la même année en France, chez Mongie aîné (format in-8") et chez Plancher (format in-12) . On trouve dans les Souvenirs de Lord Holland (p. 275) cette lettre d'O'Mêara à Lord llolland. en date de Lyon's Inn, 17 janvier 1823. « Lorsque Gourgaud était sur le point de quitter Sainte Hélène on lui demanda de rendre tout ce qu'il avait d'écrit sous la dictée de l'Empereur et de donner sa parole d'honneur que rien de ce qui avait été ainsi écrit n'était resté entre ses mains. Il remit quelques papiers et donna sa parole qu'il avait tout rendu ; mais, environ trois semaines après son départ, on découvrit quil avait furtivement emporté quelques brouillons de la dictée de l'Empereur, avec lesquels il a composé le récit de la bataille de Waterloo qu'il a publié peu de temps après son arrivée en Angleterre. »
Cette assertion d'O'Méara se trouve confirmée par la lettre sui-
peine lisibles, surtout ceux écrits sous la dictée rapide de Napoléon. Ceux écrits de la main de Napoléon étaient à peu près indéchiffrables pour une personne non accoutumée à son écriture. Le général Gourgaud dit qu'à LongAvood tout le monde croyait que le gouverneur avait ouvert le paquet adressé à lord Liverpool, ce que, cependant, le major Gorrequer nia positivement. Le général Tassura alors que, même avant que la lettre fût donnée à sir Iludson Lowe pour être transmise en Angleterre, plusieurs copies en avaient déjà été envoyées à Londres pour y être publiées. On s'attendait à Longwood à la voir imprimée dans les derniers journaux qui étaient arrivés et l'on voulait que le général Gourgaud en emportât une copie en Angleterre, ce qu'il avait refusé de faire. Il ajouta qu'on en attendait un grand effet et il se servit de cette expression : « C'est une pièce de 48 pour Longwood. » 11 dit que cette lettre était certainement très bien écrite, la meilleure chose de ce genre que Napoléon eût composée depuis qu'il était à Sainte- Hélène. Il prit ensuite sur la table dans ses deux mains plusieurs paquets de papiers et dit : « J'aurais pu, si j'avais
vante de William Holmes à Green Muhlens (Holmes est l'intermédiaire à peu près unique choisi par O'Méara pour recevoir et transmettre aux éditeurs les manuscrits envoyés de Sainte-Hélène). Cette lettre est en date de Londres, le 21 octobre 1818. « Le général Gourgaud n'a point été autorisé de publier la bataille de Waterloo ; il est vrai, il a apporté quelques fragments' de Sainte-Hélène que l'Empereur lui avait dictés, dont il a formé un ouvrage, mais il n'a pas bien agi, car c'est moi qui possède l'ouvrage comme l'Empereur veut le publier, qui est en entier dicté par lui-même ; à présent je ne peux; le donner au public parce qu'il diffère en plusieurs points de celui de Gourgaud. Conseillez-moi quoi faire? » (Schlitter, Kaiser Franz und die Napoleoniden, p. 2G1.)
En 1820 parut à Paris, chez Barrois l'aîné, sous le titre : Mémoires pour servir à l'Histoire de France en 1815, le manuscrit réel de Napoléon qui avait été transmis à Barrois par O'Méara. Le volume, in-8«, de 336 pages, fut saisi à la requête du ministère public et rendu à la circulation par arrêt de la Cour d'assises du 21 mars 1820. Bien que rien n'y fasse allusion à la publication du général Gourgaud, c'est, en fait, le désaveu et la réfutation du livre de celui-ci.
li)6 AUTOUR DE SAINTE-HÉLÈNE
voulu, envoyer chaque semaine un aussi gros paquet que cela en Angleterre. » Il assura qu'il n'était nullement difficile à Longwood d'envoyer des lettres par d'autres voies que celle du gouverneur, ajoutant que, quant à lui, il n'en avait envoyé qu'une qui était à sa mère ; mais qu'il aurait pu en envoyer trente si cela lui avait plu... Dans le cours de la conversation, le général Gourgaud répéta : « J'ai été traité comme un chien. Les Français à Longwood voulaient me compromettre, afin que je fusse obligé de rester ici toute ma vie. «
La seule autre particularité qui mérite d'être rapportée, c'est que le général Gourgaud dit au major Gorrequer que le capitaine Poppleton qui était autrefois officier d ordonnance à Longwood. avait reçu à son départ, en présent de Napoléon, une tabatière en or qu'il avait vue.
Le lendemain, le général Gourgaud dit au gouverneur que, quant à lui, il ne doutait pas que la lettre à lord Liverpool eût été envoyée en Angleterre sans être ouverte ; mais qu'on ne croirait jamais cela à Longwood ; il savait très bien ce qu'on répondrait à une pareille assertion et il pouvait même dire par anticipation les mots dont on se servirait : « Voilà un nouveau mensonge du gouverneur. » Mais les mêmes plaintes auraient eu lieu lors même qu'un ange eût été envoyé comme gouverneur à Sainte-Hélène ; c'était une conséquence inévitable de la situation ; satisfaire les exilés français était une chose impossible. Si l'on eût accordé à VEmpereur l'île dans toute son étendue, il aurait été également mécontent ; ce n'étaient pas seulement Longwood et les restrictions qui lui déplaisaient, c'était Sainte- Hélène tout entière : « Enfin, il a été empereur, il ne l'est plus et voilà ce que c'est. »
Le général Gourgaud ajouta : « Il veut toujours être empereur. Sa maison se composerait de deux personnes seulejiient qu'il n'en voudrait pas moins être empereur chez lui; il semble être né, si je puis m'exprimer ainsi, avec ces idées impériales ou royales qu'il ne pourra jamais abandonner. » Le général dit encore t[ue la meilleure manière de faire sa cour à l'Empereur était de mal parler du gouverneur; mais
les invectives que Napoléon se permettait contre ce dernier devaient être attribuées à un motif politique et non personnel, il espérait toujours obtenir quelque chose à force de plaintes. Gourgaud assura que la raison pour laquelle Napoléon gardait le silence au sujet de la construction d'ime nouvelle maison, était que, tant qu'il restait dans sa demeure actuelle, il se flattait de l'idée que son séjour à Sainte-Hélène serait seulement temporaire, tandis que la construction d'une nouvelle maison semblerait indiquer que sa résidence devait j être permanente. »
Un jour, chez le baron Stûrmer, Gourgaud dit que Napoléon lui avait une fois fortement conseillé de mettre un terme à sa vie, lui en donnant pour raison l'existence insupportable qu'il menait à Sainte-Hélène, et que Bertrand avait employé les mêmes arguments dans le même but. Il déclara aussi que lui-même (apparemment par manière de réciprocité) avait proposé à Napoléon de se détruire tous les deux ensemble, en s'enfermant dans une chambre avec du charbon de bois. 11 dit que l'Empereur pouvait faire croire à Bertrand que la nuit était le jour. 11 assura aussi que le livre de Warden avait été écrit sous la direction de Napoléon et qu'il en avait vu plusieurs lettres à Longwood. Il expliqua comment il se trouvait des ahachronismes dans le livre, en disant qu'on les avait mis exprès pour que l'ouvrage parût une compilation de Warden. Cela est fort difficile à croire et c'est justice de déclarer que le comte Balmain, le commissaire russe, avait une pauvre opinion de la véracité de Gourgaud. Il le regardait comme un vantard et il faut reconnaître que ce défaut paraît avoir été une des principales ombres de son caractère.
Le comte Balmain, se trouvant à dîner, le 26 mars, à Plantation House, avec le major Gorrequer, dit à celui-ci que Gourgaud aimait prodigieusement à lui parler de ses duels et à se vanter. Le comte raconta ensuite que le général prétendait avoir eu une fois une querelle avec Montholon parce que ce dernier avait l'habitude de se placer à table plus près que lui de Napoléon, à propos de quoi il avait dit à Montholon que, s'il prenait de nouveau la préséance sur lui à table, il lui faudrait se battre en duel avec lui. Le comte Balmain
ajouta que le général Gourgaud s'était comporté très ridiculement depuis quil avait quitté Longwood . Il parlait inconsidérément et l'on ne pouvait pas ajouter foi à ce qu'il disait...
Il ne nous reste qu'à rapporter ici quelques particularités d'une conversation remarquable que le gouverneur eut avec le général Gourgaud, le 14 mars, jour où il s'embarqua pour l'Angleterre. Elle est contenue dans deux lettres de sir Hudson à lord Bathurst datées, lune du 14, l'autre du 15 mars 1818. Sir Hudson Lowe rapporte que Gourgaud lui dit qu'on avait reçu à Longwood une forte somme en or, à l'époque où l'argenterie fut brisée. Le général parlait de cela comme d'une ruse indigne, puisqu'on avait de l'argent en abondance et qu'on ne manquait pas de ressources. Le gouverneur, voulant connaître la manière dont les Français s'étaient procuré cet argent, fit la remarque qu'ils avaient tiré du comte Las Cases une forte somme vers l'époque où l'argenterie avait été mise en pièces. « Oh ! ce n'était pas cet argent-là, s'écria Gourgaud. Avant, ils avaient 240000 francs en or, dont une grande partie en doublons d'Espagne. Oh ! ils ne manquent pas d'argent! »
Sir Hudson Lowe dit dans une de ses lettres : « Il m'a informé que le prince Eugène est la personne qui a remis de l'argent entre les mains de MM. Andrew, Street et Parker pour l'usage de Napoléon Bonaparte ; et il a dit au baron Stûrmer que le comte Las Cases a reçu^un mandat de 200 000 francs, de sorte que les 4 000 £ lui auront été plus que remboursées. . . Gourgaud est exaspéré de quelques traits de la conduite du comte Bertrand; il m'a répété une remarque de Napoléon Bonaparte sur la justesse d'une observation faite sur lui (Bertrand) par Talleyrand, « que « c'était l'homme le plus faux et le plus dissimulé de France ». En résumé, la brouillerie est complète ; et il en résultera, j'imagine, quelque impression sur le reste de l'Europe.
« Le général Gourgaud m'a parlé avec indignation du subterfuge dont on s'est servi pour briser l'argenterie à une époque où les Français avaient en leur possession une grande quantité d'argent; il a aussi fait allusion à un projet de former en France ou en Angleterre un noyau auquel on lui
avait proposé de prendre part; mais il parlait avec tant de volubilité, et parfois d'une manière si ambiguë (paraissant désirer éviter toute explication précise), queje ne pouvais pas bien saisir sa pensée sur tous les points ; mais je crois que tout ce que j'ai dit sera plus clairement raconté par lui, si, à son arrivée en Angleterre, il ne tombe pas trop tôt en de mauvaises mains. »