LE BARON DE STURMER AU PRINCE METTERNICH
Le général Gourgaud part aujourd'hui pour l'Angleterre sur le Camden. Depuis qu'il a quitté Longwood, il est venu me voir presque tous les jours. J'ai mis à profit ses visites pour me procurer de nouveaux détails sur Bonaparte et son ' existence à Sainte-Hélène. Voici, mon prince, le résumé des conversations que nous avons eues ensemble :
« Qu'a dit Bonaparte de la mort de la princesse Charlotte y — Il l'a regardée comme un malheur de plus dans sa position. Tout le monde sait que la princesse de Galles a pour lui une admiration presque fanatique. 11 espérait que, lorsque sa fille serait montée sur le trône, elle profiterait de l'empire qu'elle avait sur elle pour le faire transporter en Angleterre. « Une fois là, disait-il, je suis sauvé. » 11 m'a dit, en apprenant cette nouvelle : « Eh bien ! voilà encore « uÀ coup imprévu, c'est ainsi que la fortune déjoue tousnos « projets. »
« Parle-t-il quelquefois de son avenir ? — 11 est persuadé quil ne restera pas à Sainte-Hélène et s'obstine à croire que le parti de l'opposition parviendra à l'en tirer. Il paraît
' Forsyth, IV, 366 (pièce 118). Je reproduis ici in extenso ce I document dont des extraits importants ont été donnés dans la pièce 11, alors que la substance en avait été exactement rendue I dans la pièce I. Le même document se trouve cité par Balmain (pièce Y avec adjonction), par Stûrmer (pièce VI avec adjonction) et par Montchenu (pièce VII).
l'OO AUTOUR DE SAINTE-HELENE
n'avoir pas renoncé pour toujours à remonter sur le trône. « Si je reviens en France, m'a-t-il dit lorsque nous nous « sommes séparés, venez me trouver, je vous accorderai de « nouveau ma protection. »
« Que pense-t-il des Bourbons ? — il prétend que Louis XYIII est révolutionnaire et que, par sa conduite, il s'expose aux plus grands dangers. « Ce n'est pas ainsi, dit-il, que « s'opèrent les changements de dynastie. La prudence vou- « lait qu'il se défit de tous mes maréchaux. 11 fallait mettre « hors d'état de nuire tout ce qui n'était pas de son parti. « Labédojère et le maréchal Ney n'étaient pas seuls dange- « reux. »
« Parle-t-il de sa femme et de son fds ? — Il se plaint de Marie-Louise. Selon lui, elle n'aurait jamais dû quitter Paris en 1814. « Au lieu de M™<^ de Montebello, c'était, dit-il, M'^° de Beauvau que j'aurais dû placer auprès « d'elle. Elle l'aurait dirigée autrement et les choses n'en « seraient pas là. » II est persuadé qu'il serait encore sur le trône. Il parle souvent de son fils ; surtout depuis quelque temps.
« Qu'a-t-il du de Va/faire du colonel Latapie et de cette prétendue tentative de Vcnlever ? — 11 dit que cela peut être vrai, mais qu'il connaît ces gens-là, que ce sont des aventuriers et que jamais il ne se serait confié à eux.
« Pensez-vous qu'il puisse s'échapper d'ici? — 11 en a eu dix fois l'occasion et il l'a encore au moment où je vous parle.
« Je vous avoue que cela me parait impossible. — Eh î^que ne fait-on pas quand on a des millions à sa disposition. Au reste, quoique j'aie à me plaindre de l'Empereur, je ne le trahirai jamais. Je le répète, il peut s'évader seul et aller en Amérique quand il le voudra. Je n'en dirai pas davantage.
« S'iZ le peut, que ne le fait-il ? ^essentiel est d'être hors d'ici. — Nous le lui avons tous conseillé. Il a toujours combattu nos raisons et y a résisté. Quelque malheureux qu'il soit ici, il jouit secrètement de l'importance qu'on met à sa garde, de l'intérêt qu'y prennent toutes les puissances de l'Europe, du soin que l'on met à recueillir ses moindres paroles, etc. II nous a dit plusieurs fois : « Je ne peux pb^
« vivre en particulier; jaime mieux être prisonnier ici que « libre aux Etats-Unis. »
« Continue-t'il à écrire son histoire? — Il en écrit des fragments, mais il est probable qu'il ne lachèvera jamais. Quand on lui demande s il ne veut pas que l'histoire le peigne tel qu'il a été, il répond qu'il est souvent plus avantageux de se laisser deviner que de se mettre trop à découvert. 11 paraît aussi que, ne regardant pas ses grandes destinées comme finies, il ne veut pas dévoiler des plans dont l'exécution n'a pas été entièrement achevée et qu'il peut reprendre un jour avec succès.
« Qui de vous a rédigé la fameuse lettre de M. de Montholon^ ? — L'Empereur lui-même. 11 nous en a dicté la plus grande partie. 11 serait heureux quil s'en fût tenu là, mais vous verrez incessamment paraître à Londres de prétendues lettres écrites par des capitaines de vaisseaux marchands et dans lesquelles on parle beaucoup de lEmpereur. Elles sont de lui. Le stvle en est plat, les détails puérils, la conception mauvaise. Vous aurez peine à croire par exemple que l'ouvrage publié sous le nom de Santini était de lui. 11 se fait par là beaucoup plus de tort qu'il ne le croit; mais personne ne peut le guérir de cette manie d'écrire. En général, ce n'est ni Bertrand, ni Montholon qu'il fallait à l'Empereur. C'était le duc de Rovigo, le duc de Bassano, des hommes à caractère en un mot, qui l'eussent empêché de faire des sottises. Combien n'en avons-nous pas fait depuis que nous sommes ici ?
« Comment est-il dans son intérieur ? — Excellent avec ses domestiques, cherchant à donner du relief à tout ce qui l'entoure; élevant très haut les petits talents de ceux qui en ont et en prêtant à ceux qui n'en ont pas.
« Quelle est son attitude avec les personnes de sa suite ? — Celle d'un souverain absolu. Je l'ai souvent vu jouer
' Stùniier dit : « Avant de lui (Hudson Lowe) laisser prendre copie de mon rapport, j'avais substitué à cette question : Qui de vous a rédigé les observations sur le discours de lord Bathursi ? celle-ci : Qui de vous a rédigé la fameuse note de M. de Montholon? {Die Berichte des Freiltern von Sturtner, p. 128.) » Voir ci-dessous Pièce n» VI.
cinq heures de suite aux échecs et souffrh; que nous fussions debout pendant tout ce temps à le regarder.
« Comment M"^^ de Montholon est-elle parvenue à lui plaire * . — Elle joue la femme savante, sait assez bien l'histoire de France et ne cesse de répéter à l'Empereur que l'on devrait guillotiner tous les jours quatre-vingts Parisiens pour les punir de l'avoir trahi; que la France mérite d'être vingtcinq fois plus malheureuse qu'elle ne l'est, etc. Il écoute tout cela avec plaisir. '
« Signé : Sturmer. »