PIEGE N-^ V
EXTRAITS DES DÉPÊCHES DU COMTE BALMAIN, AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES *
Sainte-Hélène, 25 janvier 1818, n par le Lèvera t, cap. Theed.
... Étant malade depuis environ quinze jours, je n'ai personne ni rien appris de nouveau. On m'a dit seulement' que Gourgaud, ne pouvant s'accorder avec Montholon, a demandé à Bonaparte la permission de retourner en Europe et que celui-ci a répondu : « Ge n'est pas la peine, mon ami, patientez un peu. Encore douze mois et vous m'enterrerez. »
Sainte-Hélène, 18 février 1818, n st..
Wi^^mm Pz7^, delà Compagnie (i' Indes, cap. Graine.
... Le général Gourgaud qui depuis longtemps est en qu
' Cette dernière question et la réponse sont rayées sur le copi lettres du comte Balmain. (V. ci-dessous Pièce n» V.)
- Publiées Russkie Archiv.. Année 1869, p. 655 et suiv. GoHationnées sur le copie-lettres du comte Balmain. Les pièces annexi sont inédites.
relie avec le comte Montholon fit, ces jours derniers, la sottise de l'appeler en duel. Bonaparte défendit à celui-ci de se battre et voulut faire arrêter l'autre. 11 y eut bien du vacarme à ce sujet. Enfin Gourgaud, désespérant de donner à Montholon un coup d'épée, quitta brusquement Longwood le 13 de ce mois. Le gouverneur l'a établi dans une petite maison de campagne près de Plantation House. 11 y déclame contre son ancien maître d'une manière indécente. On ne parle pas encore de son retour en Europe. Bonaparte ne regrette pas cette perte. Gourgaud est un peu mauvaise tête. C'est un vrai soldat qui ne se retient sur rien. Ne connaissant pas encore tous les détails de son atïaire avec Montholon. je me réserve d'en écrire longuement à la première occasion. Votre Excellence trouvera sous ce pli la copie de plusieurs lettres qu'il vient de me communiquer.
ANNEXES
Pièces communiquées par le général Gourgaud *. A M. le (lénéral comte Montholon, chambellan, etc. etc.
Longwood. le 4 février 1818.
J'avais oublié vos anciens torts, Monsieur, ou plutôt je vous les avais pardonnes. J'avais espéré que vous changeriez : je me suis trompé. Vous paraissez destiné à me nuire dans toutes les circonstances. Avant que vous ne fussiez auprès de lEmpereur, depuis longtemps j'étais déjà bien avec lui ; I depuis que vous y êtes, j'y suis mal. Vous êtes la cause des i mauvais traitements dont il m'accable ; ils sont tels qu'il ne Im'est plus permis de les supporter sans me déshonorer. y C'est vous, Monsieur, qui êtes l'auteur de tous mes malheurs.
' Bien que ces pièces n'aient point été publiées dans le Russkie irchiv., je les laisse jointes à la dépêche dont elles sont l'anne.ve. ^Llle.s sont prises sur le copie-lettres du comte Balmain. I Elles ont été publiées déjà par Forsyth (tome IV, n»» 114, 115, M6 et 117), mais sans les annotations de Gourgaud et sans qu'il >oit dit qu'elles aient été communiquées par Gourgaud.
Je vous en demande satisfaction. J'espère que vous savez pourquoi j'ai différé jusqu'à ce jour. Par ce quej'ai souffert on pourra apprécier l'attachement que j'avais pour l'Empereur.
Vous avez cru triompher en me réduisant à cette dure extrémité de partir. Vous avez cru que mon départ serait attribué au manque du courage nécessaire dans une situation comme la mienne ici. Vous avez cru que cela vous ferait valoir davantage, vous qui restez, vous qui n'éprouvez que de bons traitements, etc., etc. Vous voilà détrompé; forcé de me séparer de l'Empereur à qui j'avais sacrifié toute mon existence, pour qui j'ai tout quitté, pour qui jai tout perdu, je ne partirai qu'après m'étre vengé du succès de vos intrigues et de vos manœuvres, ou bien je tomberai sous vos coups, mais au moins d'une manière plus honorable et plus digne d'un homme de cœur que celle que vous avez employée jusqu'ici, et, quel que soit mon sort, j'emporterai l'estime des honnêtes gens. Voilà, Monsieur, comment je veux quitter Longwood.
Signe : Gourgaud.
P.-S. — Je suis en droit de choisir les armes, je vous laisse cet avantage ; mais, vu les circonstances où nous nous trouvons, il est, je crois, nécessaire de nous concerter sur les autres dispositions. Je vous prie donc de me dire où nous pourrons avoir une entrevue à ce sujet.
Cette lettre n'a pu être remise le 4, qu'à cinq heures du soir. Aussitôt que M. de Montholon l'eut entre ses mains, il la porta sans l'ouvrir à Sa Majesté et, à dix heures du soir, la lettre suivante me fut remise.
A M. le général Gourgaud^ chez lui.
Longwood, le 4 février 1818.
J'ai reçu votre lettre, Monsieur. Plusieurs fois, depuis dixhuit mois, nous nous sommes mutuellement provoqués. L'Empereur en ajant été instruit, a exigé ma parole d'hon-
neui'que je n'accepterais aucun cartel tant que je serais près de lui. En effet, tout duel entre nous serait un grand scandale et un surcroît d'affliction à ajouter à sa position. Dans d'autres circonstances, quand je serai libre de ces devoirs, j'accepterai votre cartel.
Signé : Montholon.
Aussitôt j'ai répondu ce qui suit :
A M. le comte Montholon.
Longvvood, le 4 février 1818.
Il me semble. Monsieur, que, s'il était vrai que l'Empereur eût exigé votre parole àlionneur de n'accepter aucun cartel, il aurait aussi exigé votre parole d'honneur que vous vous conduiriez en lionnète homme, car vous avouerez qu'il y aurait eu de la lâcheté d'en avoir agi comme vous avez fait avec moi, lorsque vous pensiez n'avoir rien à craindre. Réfléchissez, je vous prie, à tout le mal que vous m'avez fait. Vous parlez de scandale. Pourquoi le provoquez-vous?
Signé : Gourgaud.
Je vous renouvelle encore la demande d'une entrevue.
Le comte Montholon n'a pas répondu.
A Sir Hudsoji Louce.
Longwood, le 8 février 1818.
Depuis la maladie grave que j'ai essuyée il y a deux ans, ma santé a toujours été plus ou moins chancelante. Très cuvent, j'ai été tourmenté par de nouvelles attaques de liyssenterie et de mal au foie. A ces peines physiques, se sont Ijointes des peines morales. J'ai éprouvé de grands chagrins : leur influence m'a été fatale. Elle a détruit le peu de santé \{m me restait, au point que je suis forcé de vous prier de
vouloir bien faciliter mon retour en Europe où l'air de ma patrie et les soins de ma famille soulageront tous mes maux. J'ose espérer, monsieur le général, que vous aurez de moi assez bonne opinion pour croire que je n'en agis ainsi que parles motifs les plus puissants.
J'ai l'honneur, etc.
Signé : Gourgaud.
P. -S. — Je vous serais bien obligé si, en attendant mon départ de lile, vous pouviez me placer dans un autre lieu queLongwood. Je crois que le changement d'air me feraif du bien.
A l'Empereur Napoléon.
Longwood, ce 11 février 1818 Sire, Au moment de m'éloigner de ce séjour, j'éprouve un sentiment bien douloureux. J'oublie tout; je ne suis occupé que de la pensée que je vais me séparer pour jamais de celui à qui j'avais consacré toute mon existence. Cette idée m'accable. Je ne puis trouver de consolation que dans la persuasion où je suis que j'ai toujours fait mon devoir. Je cède à la fatalité. Dans mon malheur, j'ose espérer, Sire, que vous conserverez quelque souvenir de mes services et de mon attachement, que même vous rendrez justice à mes sentiments et aux motifs de mon départ, et qu'enfin, si j'ai perdu votre bienveillance, je n'ai pas perdu votre estime.
Daignez, Sire, recevoir mes adieux, et agréer les vœux que je fais pour votre bonheur. Plaignez mon sort, et, qu'en pensant quelquefois à moi, que Votre Majesté dise : Celui-1=' au moins, avait un bon cœur.
Je suis, etc.
Signé : Gourgaud.
Réponse du 12 février.
Monsieur le général baron Gourgaud, je vous remercie .1. sentiments que vous m'exprimez dans votre lettre d'hier. Je
regrette que le mal de foie qui est si funeste dans ce climat ait nécessité votre départ. Vous êtes jeune. Vous avez du talent. Vous devez parcourir une longue carrière. Je désire qu'elle soit heureuse. Ne doutez jamais de Tintérét que je vous porte.
Signé : Napoléon.
Le lendemain, 13 février 1818, j'ai quitté Sa Majesté pour toujours.
Signé : Gourgaud.
Sainte-Hélène, le 27 février 1818, par le Camden, de la Compagnie des Indes, cap. Larking.
Le D'' 0'Mé.ara et M*"" Bertrand m'ont donné sur l'affaire du général Gourgaud les détails suivants :
Il j a longtemps que Bonaparte le voit de mauvais œil et la éloigné d'auprès de lui. L'humeur inquiète et chagrine de cet officier l'en ont dégoûté. 11 l'a même en aversion et prend plaisir à le vexer, à le bien mortifier et à le pousser à l3out. Gourgaud, désolé de sa disgrâce, ne cessait de s'en plaindre à Bonaparte. « Je vous ai servi, lui dit-il un jour, avec zèle et fidélité. Je vous ai sacrifié ma liberté, mon existence entière, et vous m'abandonnez. — Bah ! répondit l'autre, où sont vos pertes, vos malheurs ? Votre sort est heureux. J'ai perdu mon empire, ma gloire. Voilà des revers et je ne dis mot. Mais vous êtes mou, faible. Vous me faites pitié. »
Gourgaud eut beau pleurer et lamenter, il ne rentra plus jen faveur et tomba dans le désespoir. Il s'en prit d'abord â iBertrand de ce qui lui arrivait, puis à Las Cases, enfin à Monitholon et il les appela l'un après l'autre en duel. Jaloux de JBonaparte comme de sa maîtresse, il s'attaquait à tous ceux iqui en étaient bien vus et mieux traités que lui. 11 accusa ijusqu'aux valets de cabaler, d'intriguer contre lui, de cons-
208 AUTOUR DE SAINTEHELEN E
pirer sa perte. Nul Français à Longwood n'échappa à son humeur noire et mélancolique. On a cru un moment que sa tête s'embarrassait, qu'il devenait fou, On avait peur de lui et, à cause de cela, il n'est pas regretté du tout. Avant de s'en séparer, Bonaparte lui offrit 500 £ d'argent de voyage, lui donna 12 000 francs de pension et lui dit : « Si le sort me ramène en Europe, venez m'y trouver, je vous accueillerai. — Oui, s'écria Gourgaud, j'irai à la rencontre de Votre Majesté, mais avec un fusil à deux coups. » C'est une incartade bien extravagante.
Le gouverneur fait un pompeux éloge de Gourgaud : il l'élève jusqu'aux nues. « C'est un homme, dit-il, de grand jugement, incapable d'intrigue, de bassesse et quijamaisn'a violé les règlements. » Que n'ajoute-t-il un homme qui, étant brouillé avec Bonaparte et en querelle avec ses compatriotes, paraît-il approuver ma conduite illibérale envers eux, me donner raison sur tout, être ma créature ? Voilà au fond ce qui lui fait aimer, estimer, prôner ce général...
Sainte-Hélène, le 14 mars 1818, u. si.
par le Camden, de la Compagnie des Indes, cap. Larking.
... Le général Gourgaud est parti ce matin pour l'Angleterre à bord d'un vaisseau de la Compagnie des Indes. On ne l'a pas envoyé préalablement au Cap de Bonne-Espérance. C'est une faveur toute particulière. On croit à Sainte-Hélène qu'il a une mission secrète de Bonaparte, que sa brouillerie à Longwood n'est qu'une pure comédie, un moyen adroit de tromper les Anglais et qu'on devrait se méfier davantage. Je ne suis point de cet avis-là. Gourgaud est imprudent ; il connaît peu les hommes, encore moins les affaires. On ne peut, sans risquer infiniment, le charger d'un rôle si difficile. 11 se trahirait lui-même à chaque instant.
Sainte-Hélène, le 16 mars 1818, n. st., par le Bombay, de la Compagnie des Indes, cap. Hamilton.
... Lorsque le général Goiirgaiid quitta llle de Sainte- Hélène, il n'avait que 17 £ en poche. Bonaparte, ainsi que je l'ai mandé à Votre Excellence dans mon rapport m'» n*^ 6, lui en offrit 500 ou 12 000 francs, mais il les refusa net en disant : » Je ne veux devoir à Votre Majesté que la pension de 12 000 francs qui sert aux aliments de ma famille. » Bertrand voulut aussi lui en prêter 200 et il les refusa également. J'eus beau lui représenter qu'en donnant trop d'essor à sa mauvaise humeur, à son ressentiment, il s'exposait à être à sec en Angleterre. « Ces 500 £, me disait-il, sont trop pour mes besoins et pas assez pour mon honneur. L'Empereur en a donné autant à son piqueur, à des valets qui retournaient chez eux, et Las Cases en a obtenu 200 000 francs. Je vendrai ma montre, mes habits, mais je ne ferai pas de bassesse. Pour le comte Bertrand, priez-le de me rendre 20 pounds qu'il me doit. Je ne lui en demande pas davantage et rappelez-lui surtout que je suis dans une position à jouer l'Empereur par-dessous jambe, que je puis révéler ses secrets, que mon journal de Longwood vaut à Londres 15 000 £ et qu'il est important de ne pas me pousser à bout. » Trois jours avant son départ, n'ayant pas de quoi pajer ses gens, son équipement, il devint sombre, mélancolique, (baissa furieusement de ton et se décida enfin à écrire au [grand maréchal la lettre que Votre Excellence trouvera cijoint en copie. Bertrand lui fit répondre que la maison Balcombe and C^ serait autorisée à lui délivrer 500 £: que, s'il s'obstinait à les refuser, personne ne lui prêterait le sol, vil que ce serait manquer à l'Empereur. Il lui renvoya en Kièine temps sa dette de 20 pounds. Gourgaud, ne sachant Hi donner de la tête, alla à cheval jusqu'à la grande porte lé Longwood et pria le lieutenant Jackson, son surveillant, rentrer chez Bertrand, de lui faire mille protestations il amitié et de le lui amener, mais celui-ci refusa de le voir.
de lenlendre, de lui écrire et fut inexorable. Votre Excellence trouvera sous ce pli la copie d'un rapport de Jackson relatif à ce fait.
Réduit à la dernière nécessité, Gourgaud accepta les 500 £ de Bonaparte, courut incontinent chez Balcombe, ne le trouva pas à son comptoir, le chercha inutilement en ville, à la campagne, de tous côtés, et partit le même jour sans savoir où ni quand il les toucherait.
Le lendemain, Bonaparte, en les lui assignant sur un banquier' à Londres, dit à Bertrand : « Qu'on ne me parle plus de cet homme, c'est un fou. Il était jaloux, amoureux de moi. Que diable ! Je ne suis pourtant pas sa femme et ne puis coucher avec lui. il écrira contre nous. Je le sais et m'en moque. Si on le reçoit en France, il y sera enfermé, pendu ou fusillé. » 11 est sûr que Gourgaud, quand il a la tête montée, peut courir à sa perte.
« A Waterloo, me disait-il un jour, j'ai voulu tuer l'Empereur, lui tirer un coup de pistolet. Je ne sais ce qui m'a arrêté. » — « A Paris, en i814, j'étais parmi les tapageurs. J'ai crié vive Napoléon ! et me suis battu en duel avec les étrangers. » Ceci achève de le peindre.
Après son éloignement de Longw^ood, il eut toute liberté de nous voir et était fort assidu auprès de M. de Stiirmer. Il lui parlait sans cesse souvent à tort et à travers de Bonaparte et de sa suite. Le commissaire d'Autriche a pris note de tous ces entretiens, et voici, mot pour mot, ce qu'il a écrit au prince Metternich ^ :
* Voir plus haut, Pièce IV (B), la dépêche de Sturmer telle que la rapporte Forsyth. Balinain ajoute seulement cette note à l'article de l'évasion. « Il a fait à d'autres personnes la même confidence et leur a dit, en outre, que Bonaparte pouvait s'échapper dans un panier de linge sale, dans un tonneau de bière, une caisse de sucre, que ce moyen avait été proposé et mis en délibération à Longwood. Il a répété ces sottises à tous les coins des rues, en assurant toujours qu'il ne trahirait pas l'Empereur, mais il n'a rien su dire dé plus et on s'est moqué de lui. »
Balmain ajoute les deux paragraphes ci-contre qui ne paraissent pas empruntés à Sturmer.
A Varsovie, Bonaparte disait : « Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas. » A Sainte-Hélène, il répète cent fois par jour : « Du Capitole à la Roche Tarpéienne, il n'y a qu'un pas. » Quand il est de bonne humeur et fort en train de parler, ce qui nie lui arrive pas souvent, il fait signe à Bertrand ou Montholon de s'asseoir près de lui et ne manque jamais de leur dire :
Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose...
11 aime la tragédie, surtout Vlphigénie de Bacine, et déclame assez bien. Quand il est d'humeur chagrine ou seulement ennuyé, il se promène autour de son billard, s'exerce à en chasser les billes de la main et chante un petit air italien : Fra Martino, Fia Martino, Suona la Campana, Suona la Campana. Quelquefois ausssi, il fait appeler Marchand, son valet de chambre, et lui parle des nouvelles et caquets de la ville ou bien de détails de la cuisine et du ménage.
P.-S. — Le gouverneur m'envoie à l'instant même la copie ci-jointe d'une lettre qu'il a écrite au marquis de Montchenu pour lui recommander le général Gourgaud et faciliter son retour en France.
ANNEXES
Lettre du général Gourgaud au comte Bertrand.
Monsieur le maréchal,
Mon départ de cette île étant fixé à vendredi, c'est-à-dire à après-demain, et me trouvant dans une grande détresse, je prends le parti de recourir aux offres obligeantes que vous avez bien voulu me faire, lorsque j'ai quitté Longvi'ood, de me prêter quelque argent sur vos fonds d'Angleterre, car, réellement, je ne sais où donner de la tête. Je puis bien partir d'ici sans un sol, mais, arrivé en Angleterre, que ferai-je surtout si je ne puis rentrer en France d'un an ou plus?
-'12 AUTOLU DE SAINT E-IIELÈNE S{
Tout en vous priant de me rendre le service que je vous demande, je dois vous prévenir que je m'acquitterai le plus tôt que je pourrai, mais je ne puis vous fixer Tépoque, car, depuis longtemps,je n'ai aucune nouvelle de ma famille, peut-être même, en ce moment, est-elle en prison. D'ailleurs, sans cette circonstance, je n'aurais pas attendu si longtemps pour faire la démarche que je fais à présent : mais vous me connaissez assez pour être bien persuadé combien il doit m'être pénible d'emprunter sans savoir quand je pom'rai rendre. La nécessité seule pouvait vaincre ma répugnance.
Je vous serais bien obligé de m'envoyer un reçu des 29 volumes que Ion m'avait donnés et qu'on m'a redemandés'^. J'en avais donné reçu. J'ai bien renvoyé les livres, mais on ne m'a pas rendu mon reçu.
Les 20 £ dont je vous ai donné les reçus en quittant Longwood ne m'ont pas été remises. Je vous prie de me les faire passer. J'en ai grand besoin.
Vous m'aviez promis de me venir voir. Permettez moi de vous rappeler votre promesse, car le temps passe. Aujourd'hui et demain à Sainte-Hélène, après demain en mer. J'ose espérer que vous ne me forcerez pas de croire que les malheureux n'ont plus d'amis.
Agréez, etc.
Stg'n.e; GouRG AU D.
PS. — Présentez, je vous prie, mes hommages respectueux et reconnaissants à madame la Maréchale. Embrassez-la de ma part ainsi que vos enfants. Mon cœur n'est pas celui d'un ingrat et je ne puis me persuader que tout le monde m'a déjà oublié. Adieu ! Adieu !
A Noie du comte Balmain : « Bonaparte lui avait donné tous los doubles de sa bibliothèque, mais lorsqu'il le vit décidé à partir, il les lui redemanda en disant que ces livres appartenaient de droit au petit Napoléon. »
Rapport du lieutenant Jackson au gouverneur sir Hudson Loive (traduction).
Sainte-Hélène, 15 mars 1818.
Monsieur,
J'ai rhonneur de vous informer que, en conformité de vos instructions, j'ai accompagné le général Gourgaud à la barrière d'entrée de Longwood dans la matinée du 13 courant. Là, il me demanda d'aller trouver le général Bertrand, de lui dire qu'il l'attendait et qu'il désirait le voir quelques minutes parce qu'il n'avait pas reçu de réponse à la lettre qu'il lui avait envoyée le 11 courant. Je trouvai le général Bertrand en conversation avec deux commandants de navires de la flotte de Chine dontaucue ne parlait français. 11 m'invita à m'asseoir et me demanda oVi était le général Gourgaud. Je lui dis que je l'avais laissé à la barrière et qu'il serait heureux si le général Bertrand voulait bien venir l'y voir. Je lui demandai s'il avait reçu une lettre du général. 11 répondit : « Oui, mais je ne sais ce qu'il veut. Il me parle d'argent. N'en a-til pas reçu de Balcombe? » Je répliquai que non. « Mais comment? Je lui ai dit quatre fois que l'Empereur avait mis 12 000 francs à sa disposition et qu'il n'avait qu'à les demander à Balcombe. 11 y a à présent un mois que cette somme est dans ses mains. Pourquoi ne l'at-il pas reçue ? Il me dit qu'il a besoin d'argent; qu'il reçoive donc les 12 000 francs que l'Empereur a eu la bonté de lui ordonner. Si cette somme ne lui suffit pas il n'a qu'à me le dire. Enfin, tout ce que j'ai est à son service. Mais qu'il ne me mette pas dans la position de manquer à l'Empereur : je suis' homme de l'Empereur. Les ennemis de l'Empereur sont les miens. J'estime Gourgaud. Longtemps je lui disais qu'il ferait des bêtises. Je ne suis pas instruit de beaucoup des choses qui se sont passées entre lui et Sa Majesté, mais je sais qu'il a tort. Il doit tout à l'Empereur. Elevé à côté de l'Empereur. L'Empereur a tout fait pour lui. 11 était, je crois, lieutenant... Etait-ce à lui à s'opposer à l'Empereur? Entrer
in4 AUTOUR DE SAINTE-HÉLF N E
en discussion avec lui? Si. à présent, je lui prêtais de largeal, ce serait l'aider contre l'Empereur. Moi contre l'Empereur ! Si je m'oubliais à un tel point, mes amis me donneraient tort, les siens me donneraient tort et, lui-même, après quelque temps, me donnerait tort. C'est une tête chaude, sans réflexion. 11 s'en va, que fera-t-il ? Qu'en résultera-t-il? Le monde est divisé en deux partis : les amis et les ennemis de l'Empereur. Ses amis lui donneront tort et ses ennemis se moqueront de lui.
« Dans sa lettre, il dit que j'avais promis de l'aller voir. Ce n'est pas vrai. Jamais je ne lui ai fait telle promesse. Je ne pourrais le voir que devant un officier anglais et, dans une telle situation, que lui dirais je? Je ne pourrais que lui dire : Mon cher Gourgaud. je vous conseille telle ou telle chose. Impossible. Le monde entier nous regarde dans notre île et c'est une justice que je dois à mon caractère, à ma position, à ma conduite et, si vous voulez, à ma fierté. 11 est vrai que j'ai été une fois voir M. de Las Cases, mais c'était pour une affaire très importante. 11 s'agissait de lui persuader de rester à Sainte-Hélène. Je ne pourrai pas non plus lui écrire sans que ma lettre ne fût lue d'un officier anglais, et d'ailleurs, il sait que je n'écris à personne. Retournez au général Gourgaud. Racontez-lui ce que je viens de vous dire, et tâchez, si vous prenez intérêt à lui, de lui faire accepter l'argent que lui accorde l'Empereur. Et alors, je serai tout à ses ordres et tout ce que je possède sera à son service. Il me parle de rendre l'argent quand il le pourra : s'il en prend, qu'il me le restitue quand il sera en état de le faire ou à mes enfants si je n'existe plus. Mais, je vous le répète, s'il ne prend pas les 12 000 francs de l'Empereur, il n'en aura pas de moi. L'Empereur lui a donné une pension de 12 000 francs pour sa mère. Si elle n'est pas payée régulièrement, qu'il m'écrive, j'en ferai mon affaire. »
Signé : J.-B. Jackson.
Lettre du gouverneur sir Iludson Lowe au marquis de Montchenu. commissaire de France.
Sainle-IIélène, 13 mars 1818.
Monsieur le marquis, Le général baron Gourgaud étant sur le point d'embarquer pour l'Europe, je crois un devoir envers lui de vous faire connaître que son départ ne vient d'aucune mésintelligence avec les autorités anglaises, que c'est un effet de son propre choix, qu'il m'a paru toujours tenir une conduite îgale et convenable aux circonstances où il se trouvait, ne ,6 mêlant pas, à ma connaissance, d'affaires politiques, ni ne lonnant aucun motif à soupçonner qu'il ait aucun dessein :aehé contraire aux intérêts de votre souverain en quittant îette ile.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé : IIudson Lowe.