LE GENERAL GOURGAUD A L IMPERATRICE MARIE-LOUISE
Madame,
Si Votre Majesté daigne se rappeler ientretien que j'ai eu avec elle en 1814, à Grosbois, lorsque, la voyant, malheureusement pour la dernière fois, je lui fis le récit de tout ce qu'avait éprouvé lEmpereur à Fontainebleau, jose espérer qu'elle me pardonnera le triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que l'Empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés,
* A Texception des protocoles d'Aix-la-GhapoIlequi sont, comme il ressort de leur texte même, la conséquence directe des rapports du général Gourgaud, toutes les pièces ci-dessus publiées et qui établissent d'une façon indéniable quelles furent les conlidences et quelles en ont été les suites, toutes ces pièces sont comprises entre février et mai 1818. Les pièces publiées po^^7're^a6Z^r la vérité méconnue par moi sont officiellement en date des 25 août, 2 et 25 octobre, c'est-à-dire postérieures de trois mois pour le moins aux révélations du général Gourgaud. C'est là la réflexion qui s'imposa à M. Goulburn en 1818, comme elle doit s'imposer au lecteur de 1908.
celui que vous avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de l'Europe, celui sur le sort duquel p vous ai vu répandre tant de larmes lorsqu'il s'éloignait d vous, périt de la mort la plus cruelle, captif sur un rocher, au milieu des mers, à deux mille lieues de ses chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa femme, de son fils, sans aucune consolation.
Depuis mon départ de ce roc fatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était capable dentreprendre. Mon espoir a été déçu ! J'ai appris qu'un individu pouvant vous rappeler lEmpereur, vous peindre sa situation, vous dire la vérité, ne pouvait vous approcher, en un mot. que vous étiez au milieu de votre cour, comme au milieu d'une prison. L'Empereur en avait jugé ainsi. Dans sr moments d'angoisses, lorsque, pour lui donner quelque consolations, nous lui parlions de vous, souvent il nous a répondu : « So^ez bien persuadés que, si l'Impératrice ne fait aucun grand effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car Marie-Louise est la vertu même. »
Privé donc du bonheur de me rendre près de vous, j'ai cherché, depuis mon arrivée ici, à vous faire parvenir ces nouvelles ; ce n'est qu'à présent qu'une occasion siu*e vient de m'étre offerte et je me hâte d'en profiter pour vous faire parvenir cette lettre, plein d'espoir et de confiance dans la générosité de votre caractère et la bonté de votre cœur.
Le supplice de l'Empereur peut durer encore longtemps, il est temps de le sauver. Le moment présent semble être bien favorable. Les souverains vont se réunir au congrès d'Aix-la-Chapelle; les passions paraissent calmées. Napoléon est loin d'être à craindre, il est si malheureux que les âmenobles ne peuvent que s'intéresser à son sort. Dans de telle circonstances, que Votre Majesté daigne réfléchir à l'effet que produirait une grande démarche de votre part, celle, par exemple, d'aller à ce congrès, d'y solliciter la fin du suppli( de l'Empereur, de supplier votre auguste père de joindre seefforts aux vôtres pour obtenir que Napoléon lui soit confié.
si la politique ne permet pas encore de lui rendre la liberté.
Lors même qu'une telle démarche ne réussirait pas en entier, le sort de lEmpereur en serait bien amélioré ; quelles consolations n'éprouverait-il pas en vous voyant agir ? Et vous, Madame, quel s|^-ait votre bonheur, combien d'éloges, de bénédictions, vous attirerait une telle conduite, que vous prescrivent la religion, votre honneur, votre devoir, conduite que vos plus grands ennemis seuls peuvent vous engager ne pas suivre ! On dirait : Les souverains de l'Europe, après avoir vaincu le Grand Napoléon, l'ont abandonné à ses plus cruels ennemis ; ceux-ci le faisaient mourir du supplice le plus long et le plus barbare; la durée de son agonie le réduisait à demander des bourreaux plus prompts. Il paraissait oublié et sans secours, mais Marie-Louise lui restait et la vie lui a été rendue [et cette auguste fille des Césars, digne fille rejeton de Marie-Thérèse, a sauvé son mari ! Que dirait de vous l'histoire, Madame, si, après avoir été unie à Napoléon heureux, vous l'abandonniez quand il est malheureux, vous refusiez de le secourir, de diminuer ses souffrances lorsque cela vous est si facile ^ ?]
[Grand Dieu ! Si Napoléon meurt sur son rocher sans même avoir la pensée consolante qu'il ne s'était pas trompé sur vous, sans que vous ayez fait tous vos efforts pour le sauver, de combien de regrets, de remords vous serez alors tourmentée ? Que pourriez-vous répondre à ce juge souverain devant qui le rang, la grandeur ne sont rien ^ '?]
Ah ! madame, au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, de votre réputation, de votre devoir, de votre avenir, faites tout pour sauver l'Empereur... l'ombre de Marie- Thérèse l'ordonne.
Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi d'oser vous parler ainsi, je me laisse aller aux sentiments dont je suis pénétré pour vous, je voudrais vous voir la première de toutes les femmes.
Que Votre Majesté daigne se rappelé que lors du voyage de [Hollande ^] Amsterdam, où j'étais resté malade, j'allais
* BilTé.
- Rayé en travers.
Biffé.
périr faute de soins [au milieu d'étrangers*], lorsque Votre Majesté, en ayant été instruite, m'envoya son médecin av( ordre de me prodiguer tous les secours de son art. Voi m'avez sauvé la vie, Madame; ce souvenir ne s'effacei jamais de mon cœur et je crois ne pouvoir mieux vou^ témoigner ma reconnaissance qu'en ayant le courage dé^ vous écrire cette lettre.
Daignez me permettre de mettre aux pieds de Votre Majesté les hommages du plus profond respect avec lequel je suis, etc.
Londres, cp 25 août 4818.
Le général baron Gourgaud.
LE GÉNÉRAL GOURGAUD A SA MAJESTÉ l'eMPEREUR ALEXANDRE
(minute).
Sire,
Plusieurs journaux ont assuré que Votre Majesté Impériale, touchée de l'affreuse situation du malheureux Napoléon, en a fait un objet de considération dans l'auguste assemblée de< monarques réunis à Aix-la-Giiapeile. La facilité avec laquell ce bruit s'est accrédité est peut-être le témoignage le moinéquivoque que les peuples puissent donner à Votre Majesté Impériale de sa grande âme; le même motif doit me tenir lieu d'excuse pour la liberté que je prends d'adresser cette lettre à Votre Majesté Impériale.
Arrivé depuis quelques mois de Sainte-Hélène, après en avoir partagé trois ans la captivité, je crois, dans une pareille circonstance, faire connaître à Votre Majesté -Impériale ce que peu de personnes ont été si à même d'observer que moi.
Sire, il est trop vrai, celui qu'après de si grands succès le sort des armes a mis à la merci de ses ennemis n'est pas traité par eux comme devrait l'être un grand homme trahi par la fortune ; il ne l'est pas même com^ie un obscur pri-
* Biffé.
sonnier de guerre a le droit de l'attendre d'un peuple civilisé; on l'accable de rigueurs inutiles à la sûreté de sa détention et dont le but ne paraît être que de le priver de tout ce ! qui, en donnant quelque ressort à son âme, quelque exer- I cice cï ses facultés physiques, pourrait l'empêcher de suc- I comber à ses maux. On la placé sous la garde d'un homme \ dont l'unique occupation est d'inventer chaque jour quelque restriction ou quelque humiliation nouvelle. Enfin, Sire, c'est à coups d'épingles qu'on fait mourir, pendant qu'on le tient dans les fers, celui que, pour le vaincre, l'Europe entière coalisée n'a pas eu trop de ses armées !
Un état si pénible pour celui qui le souffre, si barbare pour celui qui le cau«e, si révcHant pour ceux qui, un jour, l'apprendront de lliistoire, ne peut pas durer longtemps encore. La santé de Napoléon s'épuise et se consume; il marche à çrrauds pas vers le tombeau; loin de s'en plaindre, il s'en rt''jtHiit, et s'il pouvait se résoudre à implorer une grâce de ises ennemis, il ne leur demanderait qu'une mort plus prompte.
Telle est. Sire, la vérité ; je ne me permettrai pas d'y joindre une seule réflexion, j'ai rempli, en l'exposant à Votre Majesté Impériale, un devoir sacré.
Au milieu de tous mes malheurs, la seule pensée consolante qui me soutienne est davoir toujours été fidèle à l'honneur, mais je me trouverais heureux si Votre Majesté Impériale, qui se connaît si bien en sentiments généreux, daigne ne pas me croire indigne de son estime.
Je suis avec respect, etc.
Le général baron Gourgaud.
Londres, 2 octobre 1818.