‹ Autour de Sainte-HelèneChapitre 38 sur 58 · JE GÉNÉRAL GOURGAUD A SA MAJESTÉ L EMPEREUR D AUTRICHE · texte numérisé non relu

JE GÉNÉRAL GOURGAUD A SA MAJESTÉ L EMPEREUR D AUTRICHE

(minulo).

Sire,

Votre Majesté a su que j'étais du petit nombre de ceux îui, ayant été attachés à la personne de l'Empereur Napo-

léon, n'ont pas voulu s'en séparer dans son infortune et l'ont accompagné à Sainte-Hélène; peut-être Votre Majesté a-t-elle été informée de mon retour en Europe depuis quelques mois. Les motifs de ce retour ont été dans le public le sujet d'interprétations bien diverses; la vérité est que, bien que le délabrement de ma santé depuis mon arrivée à Sainte- Hélène me fit envisager une mort prompte en y prolongeant mon séjour, cette raison n'eût jamais eu assez de force pour me déterminer à partir, si, par suite de manœuvres et d'intrigues, on n'était parvenu à indisposer l'Empereur contre moi. La réclusion, l'isolement alisolu dans lequel nous vivions tenaient sans cesse en fermentation des humeurs qui ne pouvaient jamais s'exhaler au dehors. J'avais tout quitté pour l'Empereur (parents, fortune, patrie), je lui aurais fait sans murmurer le sacrifice de ma vie, mais il voulut plus..., il fallut nous séparer et j'eus l'extrême douleur de penser que celui à qui j'avais consacré toute mon existence, celui que je quittais pour me trouver sans fortune, sans état, sans patrie, ne voyait peut-être en moi qu'un homme que le mécontentement a aigri, ou que la constance de ses malheurs a lassé !

Malgré le désir d'exposer à Votre Majesté les raisons de ma conduite, osant me flatter qu elles ne me rendront pas indigne de son estime, je n'aurais jamais osé prendre la liberté de lui écrire si des considérations bien plus importantes que celles qui me sont personnelles ne m'en faisaient une obligation.

Les vertus de Votre Majesté Impériale, ses principes religieux ne permettent pas de supposer, quelles que puissent être les raisons qui dirigent sa politique, que celui qu'elle a honoré de la main de sa fille soit devenu tellement étranger à Votre Majesté Impériale que sa vie ou sa mort soient devenues des objets indifférents pour elle, ni qu'elle puisse consentir à avancer le terme de ses jours. Libre enfin de parler, je trahirais le plus sacré des devoirs et les intentions de Sa Majesté Impériale en lui taisant la vérité ou même on la lui disant tout entière.

Sire, l'Empereur Napoléon se meurt dans les horreur^ utla plus affreuse agonie. La persécution dirigée contre lui

LE CAS GOURGAUD. — PIÈCE XIV iHw

attaque à la fois le moral et le physique. 11 succombera bientôt, cela est sûr. Lui-même le désire, il voit avec joie les symptômes de dépérissement devenir de jour en jour plus nombreux ; il ne dort plus. Le défaut total dexercice auquel il sest condamné, plutôt que de souscrire aux humiliations qu'on a voulu lui imposer, fait à sa constitution un mal incurable. Son médecin a annoncé [dernièrement]' que sa vie était en danger; encore un peu de temps et il ne restera de Napoléon que le souvenir de ses faits et de ses malheurs.

Peut-être, Sire, serait-il encore temps de le sauver; l'air de lEurope pourrait le rendre à la vie, mais, si l'on diffère seulement d'un an, cette ressource même sera superflue.

Napoléon aura une lueur despérance lorsqu'il apprendra que Votre Majesté se rend au congrès d'Aix-la-Chapelle, car il rend justice à ses vertus. Combien de fois l'ai-je entendu déplorer la fatalité qui l'a empêché de se remettre entre ses mains, de la faire seule arbitre de son sort; il se flattera que Votre Majesté, dans cette auguste assemblée, réclamera des adoucissements à son sort, qu'elle diminuera la durée de son supplice; il le croira d'autant plus que les sentiments nobles et généreux de l'empereur Alexandre lui ôteront la crainte qu'il y mette obstacle. Ce n'est pas une existence politique qu'il ambitionne, il y a renoncé pour toujours; c'est la quantité d'air vital indispensable à son existence physique.

Sire, bien des détails, bien des développements n ont pu entrer dans cette lettre; si Votre Majesté Impériale daigne le permettre, je me rendrai auprès d'elle et n'attends pour cela que ses ordres. Ce voyage n'aura d'autre but que de l'instruire plus particulièrement de ce qu'elle désirerait apprendre et je n'en demande d'autre récompense que celle de mettre moi-même aux pieds de Votre Majesté Ihommage du plus profond respect avec lequel je suis, etc.

Le général baron Gourgaud.

Londres, le 25 octobre 1818.

Biffé.

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