‹ Autour des Borgia; les monujents - les portraits, Alexandre VI - César - Lucrèce, l'épée de César - l'œuvre d'Hercule de Fideli, les appartements Borgia au Vatican; études d'histoire et d'art. Avec 18 planches en couleur, en noir et sur cuivre, et 156 illus. d'après les monuments contemporainsChapitre 14 sur 30 · I. — Lit \'ita Jet Wilcnlini- m Miuiu · texte numérisé non relu

I. — Lit \'ita Jet Wilcnlini- m Miuiu

Galiani et de lui arracher l'arme précieuse ; il avait conçu l'arrière-pensée de la placer dans la Rocca même de Sermoneta, avec une inscription qui rappellerait

les crimes des Borgia et la revanche que le sort avait réservée aux descendants de Boniface VIII. M. Ademollo a reproduit à ce sujet une feuille du journal de M"' Onorato qui est d'un haut intérêt pour le sujet, puisqu'elle nous montre l'abbé faisant l'exhibition de l'arme devant celui qui ambitionnait de l'acquérir, et interprétant à sa façon les emblèmes et les compositions :

« Le marquis abbé Galiani, neveu du célèbre M*' Galiani, étant venu à Rome, je le visitai dans le Palais de l'ambassadeur d'Fspagne Grimaldi, oià il demeurait. Je lui offris mon oraison funèbre en honneur de l'Impératrice Marie-Thérèse, et dans la conversation, comme nous touchions à mille sujets, nous en vînmes à parler de l'Épée du duc de Valentinois qui, d'après ce que j'avais entendu dire par M"' Borgia qui l'avait vue à Naples. lui appartenait. A ma grande surprise j'appris qu'il l'avait apportée à Rome. Elle était dans un fourreau de chagrin noir'...

Suit la description de l'arme et certaines interprétations spéciales que Galiani a accompagnées de commentaires et d'interprétations des emblèmes sur lesquels nous reviendrons quand nous étudierons les compositions : « ... L'Epée, dit M*^ Onorato, doit dater de 1498 ou 99, alors L'Épée de César Borgia. que César n'avait pas encore abandonné la

I. — Il est intéressant de constater que Galiani n'a jamais possédé le beau fourreau de l'arme, et que. par conséquent, le duc de Montallegro ne l'a pas connu davantage. On n'en saurait douter, et par l'extrait de cette lettre, et par l'absence de toute description et interprétation des compositions et des emblèmes du fourreau qui, s'il est possible, est plus personnel encore que l'épée, étant criblé d'imprese et de monogrammes de César, comme on en pourra juger, par la reproduction des deux faces.

pourpre... Ces figures sont de bonne école, et Galiani veut y voir la main de Michel-Ange... Cette Épéc fut donnée en Espagne à la maison de Montall^o et le duc en fit présent à un particulier des mains duquel elle passa dans celles de Galiani. »

Ceci se passait en 1781, nous voyons que l'abbé Galiani sut résistera la tentation puisqu'il mourut en possession de l'arme; on sait d'ailleurs qu'il avait son idée; il s'est dévoilé dans la lettre à madame d'Kpinay par ces mots : « Je voulais en faire un présent lucratif au Pape et, selon mon usage, l'accompagner d'une dissertation érudile pour en illustrer les emblèmes. » Le projet avorta a cause de l'avènement au trône pontifical d'Angelo Rraschi, sous le nom de Pie V'I. Galiani, au dire de M. Ademollo, était loin d'être persona grnta vis-;i-vis du f'-'-'^-nu pontife; il l'avait tout simplement traité de « laquais. "

Quoiqu'il en soit, Galiani mort, on con>.t;it;i qu'il .ivnif liispn*;»' Ac l'arme p.ir ce paragraphe de son testament :

« Mes exécuteurs testamentaires savent que j'ai promis de céder pour le prix de trois cents ducats napolitains à Monseigneur Gaetani d'Aragon, qui est à Rome, une célèbre épée du duc de Valcntinois, avec les mémoires que j'ai recueillis sur ce précieux objet. Je les prie donc de l'offrir au prélat pour le prix indiqué. Mais s'il ne désirait plus l'acquérir, je veux qu'on offre respectueusement, en mon nom, la susdite épée a S. M. I. l'Impératrice de toutes les Russies, comme souvenir de ma reconnaissance infinie pour tous ses bienfaits. » — 14 octobre 1787. —

C'était, en faveur des Gaetani, un droit de préemption, dûment établi par la volonté du défunt. Immédiatement averti, M" Gaetani, qui voyait se réaliser le vœu qu'il avait formé depuis sept années, écrit en ces termes a l'exécuteur testamentaire Don Francesco Azzariti : « l/Abbé a été assez bienveillant pour se rappeler la promesse faite à ma famille, incitée par moi à acquérir ce monument. l'Kpée de César, afin de la placer dans la forteresse de Sermoneta assi^ée cl ruinée par le duc de V^alentinois, l'ennemi mortel de notre maison... Je vous supplie de faire remettre entre les mains du porteur et sous scellés tous les mémoires manuscrits que labbé a recueillis sur cet important monument, mémoires dont je connais l'existence. » — Et ici M" Gaetani rappelle la visite faite a l'abbé au Palais de l'ambassade d'Espagne. « Ce monument acquis par nous, ajoute-t-il,scra pour ma famille un souvenir impérissable de l'amitié qui me liait à l'abbé; je l'avais rencontré pour la première fois en 1700 au ('onclave de Clément XIV à s<m retour

i5o LES MONUMENTS DES BORGIA.

de Paris, et depuis nous nous sommes souvent regardés l'un l'autre comme deux amis qui avaient un fonds didées communes sur l'archéologie, les médailles et l'antiquité. )i

A cette lettre était joint l'envoi de trois cents ducats napolitains'. Le fait accompli. l'Épée de César appartenait désormais au chef de la famille, le duc Don Enrico Gaetani, dont M^Onorato, cadet de la famille, n'était que le mandataire. La grande Catherine, cependant, si le droit de préemption n'avait pas été exercé, devait entrer en possession de l'arme; dès qu'elle apprit la teneur du testament, avec l'enthousiasme et le génie qui la dominaient, excitée à l'idée de brandir le glaive de César Borgia et de le placer dans les fameuses collections qu'elle formait alors, elle donna l'ordre d'agir à son anribassadeur;elle arriva trop tard. Les Gaetani pourtant craignaient de déplaire à Catherine. M. Ademollo a produit une lettre d'Onorato écrite en français à un de ses amis à l'étranger par laquelle il leprie dedédarerdansqiielques Galettes d'Europe « quil se fera un devoir de faire présenter cette épée à Saint-Pétersbourg, lorsque S. M. Impériale le voudra, prêt à montrer par là à toute l'Europe les sentiments de respect qu'il professe pour l'Impératrice de Russie. » Il ajoutait à cette marque de déférence cette réflexion : « C'est bien drôle qu'un abbé laisse une épée à un prélat; tout Naples en a ri et Rome en rit encore. » Cette déclaration d'Onorato relative à l'Impératrice ne devait d'ailleurs pas avoir de sanction, la grande Catherine n'ayant pas insisté. Il n'y a pas lieu de s'étonner de l'arrière-pensée de Galiani à l'égard de la souveraine, car elle était en correspondance avec l'abbé qui tenait à elle par Diderot, par Grimm et par tout son cénacle. Il avait reçu d'elle de nombreux présents, on croit même qu'à la fin de sa vie, Catherine lui servait une pension ; ce qui justifierait la reconuaissance infinie pour tous ses bienfaits dont Galiani a voulu lui donner une preuve dans son testament.

L'arme en possession du duc de Sermoneta, celui-ci renonça à la placer dans la forteresse; elle a été conservée jusqu'ici dans le Palais Gaetani de Rome, résidence habituelle de la famille, où nous avons pu l'étudier à loisir, grâce à la bienveillance du duc actuel qui a voulu nous en faciliter la reproduction dans ses moindres détails par les nombreuses photographies qu'il a fait exécuter.

I . — Ces 3oo ducats d'or napolitains équivalaient à 3, 600 livres d'alors et pourraient représenter aujourd'hui la somme de quinze mille francs. Il n'y a point à estimer la valeur actuelle de l'épée, elle justifierait comme arme et comme document les sacrifices les plus considérables.

L'EPEK DE CESAR BORGIA. i5i

JESCRiPTioN DE L Épée. — La formc de l'arme est celle d'un glaive à quillons très recourbes, ù large lame cannelée, du caractère de ceux de la lin du xv' siècle italien, communément appelés xtocchi. Ces glaives symbolisent le commandement, la suprématie ou une haute juridiction. D'ordinaire, on ne les ceignait point ; un page, un héraut les portait en avant du chef dans les cérémonies. La poignée est en argent doré, incrusté d'émaux de diverses couleurs; l'ornementation de cette partie, où l'artiste se plait a développer tous ses moyens, est très simple, elle ne comporte ni composition, ni figures, ni basreliefs, et le premier orcfice venu a pu l'exécuter. Comme pour toutes les armes de cette époque, la beauté, aux yeux des amateurs, réside dans le contour, dans la silhouette, dans la proportion, l'équilibre et les courbes. Au centre de la garde, à l'endroit où s'appuie le pouce, et des deux côtés, on a ménagé un champ d'émail de couleur bleue; sur l'un s'étale l'écusson aux imprese des Borgia : le bœuf rouge et les trois bandes noires; sur l'autre, on lit écrit en lettres d'argent : CES. BORG. CAR. VALEN. César Borgia, Cardinal de Valence. — ( Voir le culde-lampe à la fin du chapitre.) C'est la date approximative de l'exécution, de 1494 à 1498. La lame cannelée mesure i'",o25 de longueur sur o",83 à la poignée; elle est dorée sur un tiers de sa longueur, et divisée, sur les deux faces, en quatre compartiments, dont chacun forme le cadre d'une composition gravée en creux au poinçon. C'est là que s'est porté l'effort de l'artiste; on n'a pas craint de prononcer les plus grands noms en face de cette œuvre ; nous avons vu que Galiani,un peu naïvement, prononçait celui de Michel-Ange ou celui de Kaphaêl enfant, le défunt duc de Sermoneta, mieux informé, parlait de Pinturicchio, et on verra qu'il y a là une présomption intéressante; entin une longue tradition désigne aussi comme l'auteur : Antonio del Pollaiuolo, pemlreei sculpteur florentin, né en 14-89, mort en 1498. C'est même sous cette dernière attribution que le fourreau, qui est au South-Kensington, figure au Catalogue.

CUM NLMiNE CESARis OMKN : Telle cst la première devise que César écrit sur son épée; c'est le frontispice qui régit la pensée générale des diverses compositions. Ce nom d'un conquérant devenu à travers les siècles le titre même de ceux qui exercent le pouvoir suprême, le lils dAlcxandre VI l'a reçu à sa naissance; il y veut voir un heureux présage. Avec l'assentiment de César, sous ses auspices, il s'élancera dans la vie, les yeux tixés sur son héros. Plus tard, celui qui est encore cardinal de la Sainte-Kgli>ic. devenu duc des Romagnes, portera un vrai

défi à la destinée et lui mettra, pour ainsi dire, le marché à la main en prenant

L'Épée de César Borgia (Revers). L'Épée de César Borgia (Face).

Communiquée par le Duc O. de Sermoneta. — Rome, Palais Gaetani.

celle devise qui renchérit encore sur l'inscription et révèle son impatience de

régner : Atit César aiit uiliil.

Lfc.l'iiE DE CÉSAR BORGIA. i>3

Sur un fond d'architecture d un beau caractère antique rcnouvclc par l esprit de la Renaissance, au centre môme de la composition, et au-dessus de Tinscription aitu tntmine cesan's omen, s'élève un autel sur lequel se dresse un bceuf paré de bandelettes. On lit sur le champ : d. o. m. hostu. Au premier plan du tableau gît la victime, une femme nue, la face convulsée, coiffée de serpents, comme une Méduse. A côté d'elle, une cassolette et un réchaud ; à droite de l'autel se tiennent les canéphores; à gauche, des femmes nues aux formes élégantes entretiennent le feu sacré ; un guerrier casqué, vêtu de la chlamyde, ferme la composition. On a pu constater quel rapport intime lie cette composition a certains épisodes des fresques du Pinluricchio aux appartements Borgia du Vatican.

Un parti pris purement ornemental occupe le deuxième companiment de l'épée. Au centre, dans un cadre circulaire, s'enlacent, enfermées dans l'initiale C, toutes les lettres qui forment le nom de César. Tout autour du monogramme, le champ est rempli de feuillages d'un beau caractère qui sortent du tronc du bœuf héraldique de l'écusson des Borgia. Cette partie de l'ornementation rappelle beaucoup, par la forme et le parti pris, celle des typographes vénitiens, et notamment la page initiale de VHérodole de 1494, le Térencc de 1499, et YOvide de 1497.

On sait que l'illustration de la famille des Borgia date d'Alonzo de Borja, né en 1378 à Jativa dans la province de Valence. Alonzô était d'église, secrétaire intime du prince d'Aragon qui allait fonder une dynastie dans le Napolitain, il était venu à sa suite dans le royaume; nommé d'abord évoque de Valence, il fut élu cardinal en 1444, et, ayant formé dans le Sacrc'-Coll^e un parti qui s'appuyait sur Aragon, il ceignit la tiare en 1455, sous le nom de Callixte llf. Une sœur de Callixtc, restée à Valence, dona Isabel de Borja y Doms, y avait épousé don Jofre de Borja y Doms, riche gentilhomme de Jativa; elle en eut deux fils, Pier Luigi et Rodrigo ;on sait que c'est ce dernier qui, devenu le paj"»c Alexandre VI en 1492 ', fut le père de César Borgia. J'ai dit plus haut que dans la pratique de la vie, la rude consonnance espagnt)le ayant fait place au doux parler d' Italie, les Borja fixés à Rome devinrent les Borgia.

Une frise sépare le second compartiment de la lame, de celui qui contient la troisicnic composition, sous laquelle on lit : j.acta est ai-Ea. t Une troupe de

I. Voir la chronique <Xe Febrer, dcdicc au tils Jurui Don Jaymc qui cbaua k» Maures tic Vj . -. {Archives de Valence.)

ao

i54 L?:S MONUMENTS DES BORGIA.

guerriers nus, des fantassins tenant le javelot et formant avant-garde, traversent le gué d'un fîeuve; derrière eux, en phalange serrée, s'avancent des cavaliers nus. Le premier d'entre eux tient une enseigne flottante; d'autres fantassins ferment la marche. Un enfant, la tête couronnée d'un laurier, vêtu d'un justaucorps, joue de la flûte, assis sur la rive du fleuve. » C'est le passage du Rubicon, caractérisé par l'inscription empruntée à Suétone [Vie de César ^ chapitre 32). L'artiste, évidemment pour des raisons d'équilibre et de pondération, a interverti, dans la citation empruntée à l'écrivain, l'ordre des deux derniers mots. Les manuscrits de Suétone et ceux de Lucain sont ceux qu'on a le plus reproduits sous la Renaissance, et plus souvent encore, on les a interprétés et commentés. La personnalité de César avait vivement frappé les seigneurs des petites républiques italiennes, fervents admirateurs de l'antiquité, et la représentation, sur la lame de son épée, du fait décisif de la vie de celui que Borgia avait pris pour son héros, devait avoir dans l'esprit du cardinal de Valence quelque haute signification.

Le dernier sujet gravé sur cette face présente une véritable énigme aux épigraphistes. « Au centre, sur un piédestal, se dresse la statue de Cupidon, un bandeau sur les yeux, avec la flèche et le carquois. Disposées sur trois lignes, et bien séparées les unes des autres, on lit sur le socle de la statue les lettres : t. q. i. s. A. G. De chaque côté du monument, se tiennent les mêmes femmes nues dont les compositions sont partout criblées, et tout à fait à gauche, à la partie supérieure du cadre, un demi-piédestal engagé porte les lettres : a. m. o. r. ».

Retournons l'arme et examinons l'autre face; divisée aussi en quatre compartiments. « Le premier sujet représente Le Triomphe de César, et là, sur l'application directe au César romain, il n'y a nulle indécision; car son nom, d. césar, Divus Cesar^ est écrit sur le char antique, à une seule roue, traîné par quatre chevaux, dont la forme est empruntée aux médailles romaines. Revêtu d'une armure, la tête ceinte d'une couronne, portant les cnémides, le triomphateur tient à la main une branche de laurier. Devant lui, on porte les aigles; sur les enseignes déployées, on lit la devise antique : s. p. q. r. senatus. populvs. qvirites. roma. — Tous les personnages qui forment le cortège sontnus, comme dans toutes les autres compositions. Par un parti pris qui nous semble toujours singulier , mais qui est familier aux artistes du xv° siècle, au lieu de donner pour fond à la scène du triomphe, ou le Capitole ou le Forum, le graveur a nettement représenté une tour comme celle de Pise, visiblement hors de son axe, et avec son même degré d'inclinaison.

L'ÉPEE DE CESAR BORGIA. i55

Près de là se dresse un de ces observatoires du moyen âge italien, tour carrée, étroite, dont on voit encore tant d'exemples à Bologne, à Sienne et autres villes d'Italie. Sous le sujet, on lit le mot : bknf.mkrkst. A ceux qui ont bien mérité. Au-dessus même du mot Benvmerent, séparée par une ligne malheureusement engagée sous la garde, mais encore très visible, même dans notre reproduction, on lit la signature de l'artiste en grandes lettres qui dépassent de beaucoup la dimension des autres inscriptions: OPVS. HKHC : ces mots sont répétés à la même place sur l'autre face'.

Les trois autres compositions dccuulcm cin.un; ui; \ lUct- du 1 liomphe; elles complètent la série des sujets qui font de cette œuvre d'art le document historique que nous voulons y voir. « Dans un champ oval entouré de beaux rinceaux de feuillages où se joue le bœuf de l'écusson des Borgia. iSaxw t'entes ailés tiennent le caducée. »

Dans la frise qui sépare ce compartiment de la composition supérieure, on lit : FiDKs. PRKVAI.KT. ARMis., singulière devise pour celui qui a ordonné le guet>apen& de Sinigallia. « La bonne foi (Fides/ est représentée sous la forme d'une statue assise dans la niche d'un petit édicule; de chaque côté, des personnages nus semblent lui rendre hommage. »

Une dernière composition sans inscription ferme le cycle. « Un globe terrestre repose sur une colonne brisée, un aigle étend ses larges ailes sur le monde; une biche repose, paisible, au pied du petit monument. Tout autour des personnages nus dansent et jouent des instruments de musique ■•.

Ie Fourreau de l Épée. Par une destinée bi/arre, qui est celle des (L'uvres d art tout autant que celle des livres, le fourreau de l'épéc de César est, depuis des siècles, séparé de sa lame, ou, plus probablement. lie Fa jamais accompagnée. Nous avons vu que Galiani ne l'a pas connu.

Trois monogrammes de César, identiques a ceux gravés sur la lame, dc> lan gués de feu, imprese qu'on retrouve parfois dans les armes des Borgia, qui y ont été ajoutées au xiu' siècle et que Callixte III portait aussi dans son écu&son*. criblent

I. — Nous constinons nuo lii I«mo « tic rniicrmic ii.m^ ^.l j-<.ijiiii.». . ■. ..>« prr.h-*'i opération la garde aura légèrement morJu sur le talon.

j. — On avait cru jusqu'ici, « nous avons partagé cette erreur, que le père de IU>t|aataii cpoutc uiM Lan^ol, ou Uancolde Romani dont les armes sont r— ^^^ dan» l'ecus^on p»' '<•« Tr<tui ternir* r^p^

tout le champ; des aigles, des cornes d'abondance, des trophées y sont disposés avec un goût exquis; à la partie supérieure, une belle composition qui semble la reproduction d'une de ces élégantes plaquettes du xv" siècle, si à la mode dans les collections d'aujourd'hui, fait de ce fourreau de cuir bouilli une œuvre d'art absolument supérieure. Il suffit de la montrer ici, dans toute sa noblesse et sa simplicité, pour qu'elle s'impose à l'admiration. On remarquera que ce fourreau ti'a jamais été terminé; toute la partie basse des trophées qui ornent te revers n'est que tracée au poinçon et la lame n'y pourrait même point rentrer, car l'artiste n'a pas encore coupé, à la partie supérieure, le morceau de cuir en forme de cœur qui permettrait aux quillons recourbés de s'adapter. Ainsi s'explique que le fourreau et la lame soient séparés l'un de l'autre; qui sait méme^i ce fourreau a jamais été livré à celui qui l'avait commandé.

Sur l'une des faces, au-dessus du petit bas-relief qui en décore la partie supérieure, l'artiste a gravé dans la frise, en beaux caractères antiques, les mots : MATERiAM. suPERABiT. opvs. Tout à l'hcure, celui qui a composé l'épée, citait Suétone; ici il appelle Ovide à son secours'. L'artiste en a le droit; métamorphosant la matière et, choisissant la plus vile pour lui imprimer une forme exquise, il l'a rendue plus précieuse que l'or.

Le catalogue du South-Kensington Muséum de Londres, attribue la belle composition de ce fourreau à Antonio PoUaiuolo. Si, à la rigueur, les dates peuvent concorder (l'artiste, dans ce cas, serait mort l'année même de l'exécution), il n'y a cependant pas d'analogie entre cette œuvre et une quelconque du grand orfèvre florentin; toutefois, il était assez naturel de citer son nom; il fut en faveur au Vatican, et il a exécuté dans Saint-Pierre les beaux tombeaux de Sixte IV et d'Innocent VIII. Mais l'idée de la collaboration de PoUaiuolo sera nettetandis que le iSa-u/ représentait Borja; nous avons produit les pièces authentiques tirées des archives de Valencequi prouvent que les bandes d'azur sur champ d'or sont l'apanage des Doms, tandis que les Llancol de Romani ont, selon Febrcr : d'ajiir au soleil d'argent au premier et d'or au croissant d'argent au second. — Voir le chapitre Les Borgia, page 24, dans César Borgia. Sa vie. — S.j captivité. — 5a mort. — Paris, 1889.

I. — Materiam superabat opus. — Ovide. — Metamorph., livre II. 5. On remarquera que l'artiste moditie le temps du verbe, au lieu de superabat, l'inscription dit superabit. Cependant cette modification qui indique une intention spirituelle et savante chez le graveur pourrait bien n'être que le résultat d'une erreur. Nous montrerons plus de dix lames du même artiste où les inscriptions sont tellement défigurées qu'il faut les restituer pour les comprendre. Nous aurons à revenir sur cette particularité, les fautes d'orthographe du maître Hercule sont pour nous une signature de l'atelier du maître tant elles sont nombreuses et habituelles.

ment abandonnée si on constate que certaines des figures qui décorent le fourreau et les emblèmes et imprcse qui en forment le champ se retrouvent identiques dans les fresques du Pinturicchio exécutées de 1494 à 1496 pour Alexandre VI, dans les appartements Borgia. Et le dernier doute disparait en face d'une belle signature : opus hkrclms dont nous constaterons la présence sur un superbe fourreau du môme caractère, du même temps, de la même matière, place dans une vitrine de notre Musée d'Artillerie. Nous le reproduisons ici en face du fourreau de l'I^pce de César; sur cette dernière laniste a écrit opvs. merc. sur celle du Musée d'Artillerie il grave enfin son nom tout entier.

Kn associant le nom d'un grand peintre comme le Pinturicchio à celui d'Hercule le graveur encore anonyme, je ne veux point préjuger ici la question d'attribution, et ne vais pas jusqu'à prétendre que c'est le Pinturicchio qui a fourni au graveur le carton de l'épée; mais on a constaté que cet artiste, cher à Alexandre, devint peintre ordinaire de César Borgia, qu'il fut son pensionnaire, et ne renonça à son service que pour e.vécuter sa grande œuvre, la décoration de la bibliothèque de Sienne. Une longue contemplation des monuments, des

investigations multiples, et la constatation d'analogies indéniables dont le lecteur sera le juge, nous révèlent ici une pensée directrice, pensée un^, que ceux qui exécutent ne font que traduire et interpréter. Si les artistes de la Renaissance ont, pour la plupart, pratiqué inditlcrcmment tous les arts, et sous le nom à'aurejici^ furent tour à tour peintres, sculpteurs, architectes et orfèvres, en thèse générale les arts mineurs restent plus souvent une spécialité; les listes et les statuts des corporations en otfrcnt la preuve. C^epcndant il y a des exemples de grandes pcr> sonnalités de la peinture ou de la sculpture qui se sont plu parfois à faire une excusion hors de leur domaine habituel'. Si le graveur de l'épée de Boi^a reste

Signature <l'H«rcul« «or a* Fov ^ . OiiqiMdca. (Muafa d'AnlIkrie 4« Pari».)

I. Ces exemples surabondent, mais pour parler de noire lemp», »i par hasard on pcnJait un iour U notion exacte Je ce que fut le peintre espagnol Fortune ' '• '"■coir s« triMiverucM Um\

i58 LES MONUMENTS DES BORGIA.

un spécialiste, il a dû cependant connaître l'art du modelage, car on remarquera qu'ayant déjà sa signature sur la lame de l'Epée de César, nous la trouvons plus complète sur le fourreau de Tépée du Musée d'Artillerie, œuvre en cuir bouilli repoussé, qui est plutôt le travail d'un sculpteur que celui d'un graveur, ainsi que dans un grand nombre d'œuvres de ce même Hercule, la plupart des compositions que nous opposerons à celles qui décorent la lame de César sont confuses, mal équilibrées, tumultueuses; tandis que dans celle qui reste son chef-d'œuvre, il se montre contenu, pondéré, il oppose ses groupes l'un à l'autre d'une façon symétrique, et fait pyramider au centre son sujet principal, comme s'il voulait rester fidèle au système naïf des primitifs. Nous sommes donc en droit de croire qu'en travaillant pour le fils d'Alexandre, le graveur Hercule était contenu par la discipline imposée par un maître et ne faisait que traduire la pensée d'un autre; ce qui revient à dire qu'il y avait un projet dessiné, sinon un carton formel de Tépce, inspiré ou par César, ou par un de ses familiers, et dessiné par un artiste à sa dévotion ou sous sa direction. Et jusqu'au bout de notre travail, après bien des réflexions, des comparaisons de toutes les œuvres connues avec celle que nous étudions ici, nous persisterons dans cette conviction dont nous pourrions donner des preuves.

Le simple examen des compositions qui ornent la lame, ces allégories, ces citations des classiques latins, Suétone, Ovide, ces vers latins de poètes ignorés (probablement des cootemporains), ce monde de nudités, ces sacrifices, ces emblèmes, tout ici révèle l'intervention d'un humaniste, d'un lettré hanté par le souvenir de l'antiquité. Si, au lieu d'être à Rome aux dernières années de la proto- Renaissance, nous étions à Florence au temps de Laurent le Magnifique, dans le voisinage de Léon Battista Alberti, de Brunellesco, de Donatello même, où, plus haut, dans la région du peintre Mantégna, nous pourrions nous résoudre à ne point chercher, à côté de l'artiste qui exécute, de cet inconnu qui signe Hercule, Ihumaniste qui l'inspire. Tout artiste de ce groupe est plus ou moins lui-même

embarrassés pour attribuer avec sécurité la belle épée que ce peintre exécuta à Rome, pratiquant tour à tour tous les procédés de l'art de l'armurier. L'œuvre est hors ligne; elle a figuré à sa vente et a été décrite par le baron Davilliers et par M. Edouard de Beaumont. On trouverait aussi des repoussés, des nielles, des pièces de céramique, des émaux et des cuivres ajourés exécutés parce jeune artiste pendant son séjour à Grenade, en collaboration parfois avec son ami Tapiro. On peut consulter à ce sujet notre étude « FoRTUNY ». — Paris, i885.

L'EPKF \>\ CESAR BORGIA. 159

un humaniste, et ses fréquentations habituelles doublent les ressources de son imagination. Ici, ce n'est pas le cas; un poète, un lettré (César peut-être) a suggéré l'idée et invente l'épéc; un artiste, probablement un peintre, qu'il faudra chercher parmi les familiers du Vatican, a réalisé les sujets inspirés par César, encore cardinal, mais déjà hanté par des rêves d'ambition; et le graveur d'épées le plus en vue de la région, assez habile pour être à la foi graveur, sculpteur, dessinateur, les a gravés en creux, à l'acide, sur la lame, martelée et cannelée par un foiirbisseur ou forgeron d'épées. Un orfèvre enfin est venu, habile à combiner les matières, à sertir dans les fines cloisons les émaux aux couleurs variées; et celui-ci, emmanchant la fusée, l'a fixée enfin dans une poignée digne de la lame. Du concours de toutes ces forces diverses qui peuvent pourtant se concentrer dans une seule main ou dans un seul atelier, — et c'cvt ici le cas, — est sortie l'arme qu'on a proclamée « la Reine des Épées. »

L'abbé Galiani, dans les rares notes qu'il a laissées et dans les confidences faites a Onorato Gactani, avait eu l'intuition de cette collaboration ; il allait même plus loin que nous dans cette voie; car, sacrifiant l'exécution tout entière à l'invention , il voulait que les mots opvs. herc. révélassent, non pas le nom du graveur, ou celui de l'orfèvre, mais celui du poète qui avait imaginé l'arme. Partant de cette idée, il attribuait ^invention à Hercule Stro\\i, le poète ferrarais. Mais Galiani mal renseigné sur César (nous en avons la preuve par la correspondance publiée par MM. Lucien Pcrey et Maugras) et le meilleur latiniste de son temps (au dire de Diderot et de Grimm), avait dû lire VEpicedium de Strozzi, poème funèbre écrit à Ferrare pour Lucrèce Borgia, à l'occasion de la mort de César. Rapprochant alors l'inscription opvs. hkrc. du nom de l'auteur, et mêlant au souvenir de César celui de sa sœur Lucrèce et du poète favori de la cour de son mari , il avait cru trouver là le secret de l'énigme, comme si l'inventeur avait ici le droit de primer l'exécutant. Sans parler de la rencontre de la signature de l'artiste sur un fourreau de cuir, circonstance qui met fin au débat, il y a un point fixe : c'est la date de l'exécution de l'arme, attestée par l'inscription César cardinal de Valence. Or, la dernière année du cardinalat de Borgia, Hercule Strozzt n'a que dix-huit ans, et il n'est pas à Rome, mais bien ù Ferrare, où, le 6 juin i5o8, on le trouvera mort au coin d'une rue, percé de vingt-deux blessures, et probablement victime de la vengeance dWlphonse d'Esté, le mari de Lucrèce.

Ainsi, non seulement les dates ne concordent pa*;. nu .^ r.iilicu nc^t plu> le

i6o LES MONUMENTS DES BORGIA.

même; si on veut trouver à côté de l'Hercule qui a gravé, le poète ou Thumouriste qui a fait Vlnven^ione, il faut rester au Vatican où, nous l'avons montré surabondamment dans notre étude sur les appartements Borgia, à défaut de Strozzi, il ne manquait pas alors de poètes et de lettrés capables d'inspirer les artistes. César est encore écolier à la Sapien^a de Perouse quand Paolo Pompilio lui dédie son Traité de versification , et, dans la préface, fait allusion au goût du jeune protonotaire apostolique pour la poésie. Plus tard à l'université de Pise où il prend tous ses grades, les poètes célèbrent sa libéralité, et la caractérisent ainsi : « Liberalitas cœsarea », enfin, lorsque son père est nommé pontife et que lui-même, promis à de hautes destinées, vient prendre rang à sa cour, il trouve tout un groupe de poètes et de familiers inscrits sur la liste des bénéfices ou celle des Auditeurs de rote et des rédacteurs des brefs apostoliques, j'ai dit que parmi eux on distingue tout spécialement le Porcari, fanatique des Borgia; leur séide, le grand prêtre et l'inventeur du culte du bœuf Borgia, celui dont le Pinturicchio illustrera pour ainsi dire le poème dans une des chambres du Vatican, qui va dédier son épître au jeune cardinal Ad bovem Borgia en le désignant ainsi : Dom C. card'' Valentino. Benefactori meo primario. Après avoir lu le recueil des poésies latines de ce Hieronimus Portius et tout en restant circonspect en matière d'affirmation, je crois donc que si on doit chercher le latiniste qui a dicté les inscriptions gravées sur la lame et donné les sujets, c'est à lui qu'il faut s'adresser. La pensée conçue, la forme trouvée, il faut réaliser l'exécution; si elle exige un cerveau moins meublé, il faut que la main soit preste, et accomplie la connaissance des procédés qui permettent de dompter la matière; le rôle de l'inventeur, du poète et de l'humaniste est fini ; le rôle du graveur ou de Vaurifex (puisque c'est même chose ici) va désormais commencer.

Le fourbisseiir ou forgeron d'épées a livré la lame cannelée, bien martelée, et de nobles proportions; poinçonnée à sa marque — une tour. — C'est le signe qui nous servira à le reconnaître. Le graveur d'épées (qui peut être aurifex) donnera tout son prix à la lame. Il enduit d'abord le fer d'une couche légère d'un vernis gras, la tamponne jusqu'à ce qu'elle offre un champ bien uni, décalque sa composition, très arrêtée, saisit la pointe acérée, égratigne la surface, et, du même coup, entame légèrement l'acier. Les figures évoquées profilent bientôt leur élégante silhouette, les fonds sont indiqués par une série de larges hachures; quand il incline sa lame, elles brillent déjà sous le rayon de lumière comme dessinées

L'KPEK DK CESAR BOKGIA. i6i

par un filigrane d'argent. II n'y a plus qu'à fixer le trait et à appliquer la dorure. L'acide qui corrode est versé ; contenu tout autour du cadre par un bourrelet de cire vierge soigneusement relevé, il bouillonne et mord le métal en sa partie mise à nu; voilà le trait devenu inetraçablc. Fier de son œuvre, le graveur la signe en lettres monumentales : OPVS. HERC. ; puis il essuie sa lame, la dore en plein, au feu, avec l'or de sequin : et César passe triomphant sur son char, ceint du laurier, autour de lui on porte les aigles. Tout à l'heure c'était une lame d'acier, l'artiste a transformé la matière : Matcriam Superabil opus.

A l'orfèvre maintenant à emmancher la fusée dans la garde, afin de donner à l'épéc de César une poignée digne d'elle. Partageant les quillons au centre, là où la main presse le fer pour mieux assurer le coup qu'elle va porter, l'habile ouvrier réserve un champ et l'enduit d'émail bleu ; en fines lettres d'argent, il écrit d'un côté le nom de son noble client, et, de l'autre, étale l'écusson des Rorgia : les trois bandes noires sur champ d'or, et le bœuf rouge paissant l'herbe. Autour de la fusée il fixe les plaques d'argent, les maintient par une bague de renfort, et dispose ingénieusement dans leurs alvéoles et leurs cloisons les brillants émaux qui vont diaprcr le champ. Voilà l'œuvre achevée; jamais arme ne fut plus personnelle et n'a mieux mérité son nom : c'est bien « la Reine des Épées ».

\z Graveur Sa Personnalité. - Son Caractèrb. — Quel est donc, [vumi les plus habiles graveurs du temps, cet « Hercule > qui réclame >i bruyamment le mérite de son œuvre, et crie son nom à la postérité.

Hercule est un nom banal, c'est la première fois que nous le lisons sur la lame d'une épée, sur une targe, un bouclier ou une armure. Essayons de constituer la personnalité de l'artiste, et cherchons dans les cabinets et collections d'armes de l'Europe, quelques-unes des œuvres auxquelles il a dû l'honneur d'être choisi par César Borgia. Comment admettre que la lame du Valentinois puisse être unique? Il y aura bien sans doute dans quelques cabinets d'armes, les Armerie^ arsenaux d'artillerie et musées de l'Europe, éparscs çà et là, quelques autres œuvres du même maître reconnaissables au caractère de son dessin, et empreint de ce maniérisme bizarre qui les dénonce à première vue. Peut-être un jour, sur une de ces œuvres, trouverons-nous une signature complète qui aura pour nous la valeur d'un document d'état civil.

Voici d'abord notre Hercule gravant une lame de même module, de même

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forme et de mêmes cannelures que celle de César; épée de la même région et du même temps : une des plus belles pièces du genre; à Paris même, autrefois appartenant à un artiste distingué, peintre et écrivain, M. Edouard de Beaumont, et classée aujourd'hui au Musée de Cluny auquel il a légué ses armes par testament. Nous rencontrons encore Hercule à la collection Ambras, de Vienne {Gejpehrkammer-Kasten A — N° lo du catalogue), avec une troisième épée d'un caractère identique à celui des deux autres.

Le voici encore à Bologne, sur les tablettes d'une vitrine du Musée de la ville, décorant trois lames portant les armes des Bentivoglio. Si on compare ces longues femmes nues aux cheveux dénoués, aux canéphores qui offrent le sacrifice au bœuf Borgia, dans l'épée de César, et aux longs personnages de l'épée de Beaumont, la démonstration est faite. Ici ou là, l'artiste pourra s'abandonner plus ou moins; lâcher son rendu ou le serrer davantage, mettre plus ou moins de tumulte dans sa composition ; mais partout le même esprit l'anime, il met en œuvre les mêmes éléments, les mêmes emblèmes : les chevaux antiques, la/o/, \a justice, les Flabelli, portés par les mêmes personnages nus des Triomphes. Ici et là, le s. p. Q. R. reparaît; nous sommes à Rome dans l'antiquité, et cette couronne en forme de trident (la même qui crible toutes les nervures des arcs doubleaux du plafond de Pinturicchio aux appartements Borgia), portée comme un trophée par des licteurs, reste pour nous comme une signature de cet « Hercule » encore inconnu, dont nous rencontrons encore une autre langue de bœuf à Vienne au Musée de l'Arsenal (N" 2077 du catalogue), lame gravée sur fond d'or et criblée d'inscriptions latines.

Nous avions trouvé, d'un seul coup, trois de ses œuvres, à Bologne; en voici cinq autres à Londres, fixées aux murs de ÏArmcria de Sir Richard Wallace, à Hertford-House. Ces cinq lames de Sandedei — c'était décidément sa spécialité — avec leurs faces richement décorées, gravées sur fond d'or, portent l'empreinte indéniable du poinçon d'Hercule, et on en jugera. L'ornementation, les sujets, les itnprese, la manière, les qualités et les défauts sont les mêmes. Partout, sur plus de trente armes que nous avons réunies, le bœuf reparaît, partout on porte les étendards; les acteurs sont toujours héroïques, les personnages, toujours nus, sont toujours trop longs; ce sont les mêmes divisions, les mêmes procédés de rendus, les mêmes médaillons dans la même architecture. Au pied du même autel, voici le même sacrifice, le bélier, renversé sur le dos, prêt à être

L'EI>KE DE CÉSAR BORGIA l63

égorge. Mais, circonstance remarquable, encore qu'on ne puisse plus douter que la gravure soit due au même artiste : ni à Paris (où il figure encore dans la collection Spit/.er et au Louvre dans les vitrines des collections des objets de la Renaissance), ni à Bologne, ni a Vienne, ni à Hcrtford-House, ni à TArmeria de Turin, où nous le retrouvons gravant une arme pour le mari de Lucrèce Borgia, nous ne constaterons la signature d'Hercule. Une seule fois nous Pavons rencontrée gravée sur un fourreau de langue de bœuf, dépourvu de sa lame, digne pendant de celui du South-Kensington , au Musée national d'Artillerie, aux Invalides.

Un fait néanmoins est déjà acquis; et il importe de faire approuver les conclusions premières par le lecteur qui a sous les yeux les preuves de l'identité : — Il est établi qu'à la fin du xV siècle, il y avait, dans les environs de César Borgia, un graveur habile (dont on connaît désormais la manière), qui de 1494 a 1498 exécutait son épée lorsqu'il n'était encore que cardinal de Valence. Cette épée, l'artiste l'a considérée comme son chef-d'œuvre — puisqu'il l'a signée avec ostentation; — il s'en est souvenu toute sa vie — puisque, en vingt compositions différentes il a répété quelques-uns des traits gravés sur la lame du V'alentinois); — et enfin nous savons que ce graveur s'appelait : « Hercule ». Ces faits acquis, jusqu'à ce que nous puissions préciser davantage, en présentant nos preuves, on nous permettra de qualifier simplement l'artiste : « Hercule, le graveur de Borgia », Nous ignorons encore son vrai nom, nous ne connaissons point son origine et nous renonçons définitivement à l'identifier avec Hercule de Pesaro aurifex, attaché au Vatican sous Jules II dont M. Kugène .VlUntz a trouvé la trace en étudiant les registres du Vatican qui lui ont fourni les éléments des volumes Les Arls à la Cour des Papes '. L'épée de César Borgia, actuellement aux mains du duc de Sermoneta est le chef-d'œuvre de ce maître; on va voir, par des comparaisons avec ses autres travaux, combien il y est supérieur.

I . Depuis le jour où nous avons public l'esquisse de ce trsTuI dans la C^yrtw arckéohgifm et dans ks Lettres et les Arts, un document définitif nous a lirri le $ecT«l du nom d'Hercule. Circoostancc piquante, ce document est dû à une très âpre critique su*«,itce par notre premier tratail ci «le»tinéc à nous confondre, tandis que son résultat immédiat a été de faire de nos hrp dclntantes. Mais In critique a eu raison sur un point : — le document trouve p*i ■'-.. .'-.». .u. .^w .; nous avait si obligeamment communiqué, sur lequel nous nou« «omrnc» d'atmr^ appuya poor afOMcr au nom d'Hercule le nom de sa ville d'origine Hercule rf. c rapportait poiai k noire

Hercule.

i64 LES MONUMENTS DES BORGIA.

Interprétation des Gravures. — Nous avons montré, dans le glaive de César, l'objet d'art relevé par une illustre origine; étudier de près les inscriptions et commenter les compositions et les symboles dont la lame est ornée, c'est écrire une page de l'histoire de Rome au moyen âge et dire un épisode de la vie de Borgia. Nous ne poussons pas l'illusion au point de croire qu'on peut pénétrer sûrement la pensée des artistes du xv* siècle italien ; à la fois naïfs et subtils, ils reflètent souvent des idées dont nous avons perdu le sens; parfois aussi ils se sont plu à poser à la postérité de malins problèmes dont la solution est plus souvent le fait du hasard que le juste fruit de la sagacité; mais si on se pénètre bien des circonstances et des conditions de la vie du fils d'Alexandre VI, on peut chercher dans les faits de sa carrière et dans les tendances de son caractère, le sens caché d'allusions et d'allégories qu'il a dû certainement inspirer ou qui, tout au moins, étaient faites pour flatter ses penchants.

Avant d'aborder l'interprétation des sujets gravés, voyons comment, et à quelle occasion, César Borgia, cardinal de la sainte Eglise, quels qu'aient été d'ailleurs ses goûts, l'indépendance de ses allures et son mépris de la discipline ecclésiastique, a pu ceindre officiellement l'épée. Nous rechercherons ensuite les raisons qui déterminèrent les Gaetani, ducs de Sermoneta, à poursuivre avec tant d'ardeur l'acquisition de l'arme du Valentinois, et ce qu'elle représentait à leurs yeux.

César, sorti de l'Université de Pise où il a fait ses études, et rappelé à Rome par son père le cardinal Rodrigo, qui vient d'être élu pape (ii août 1492), constitue sa maison, on pourrait même dire sa cour. Avec plus d'assurance et plus de droit qu'un prince neveu puisqu'il touche le trône de plus près, il s'annonce comme une personnalité ; il faudra bientôt compter avec ce cardinal de dix-sept ans qui reçoit les ambassadeurs, correspond avec les souverains, signe les lettres qu'il leur adresse « Tanquam Frater », comme un prince régnant, et, encore adolescent, forme déjà un État dans l'État. L'ambassadeur de Ferrare, qui l'a vu précisément à cette époque, et qui se sent fier d'être dans sa familiarité, nous a laissé un croquis à la plume du jeune cardinal.

César a treize ans, s'habille en gentilhomme et porte déjà la dague de chasse, nous pourrions le montrer portant le cimeterre oriental, et, toujours cardinal, figurant dans une procession habillé en turc à côté de Djem ou Zizim, frère du

L'ÉPÉL Ulù CÉSAR BORGIA. i65

sultan, otage du Vatican. Se rendre en grande pompe à Santa-Maria«Della-Pace dans un tel attirail, et dans un cortège pontifical, c'est afficher peu de rigueur à Tcgard des usages ecclésiastiques et cela prouve une fantaisie sans limite chez le fils d'Alexandre, mais l'usage d'un glaive d'apparat fait spécialement pour César, à ses armes, avec ses imprese, ses devises, et la mention spéciale de son titre de cardinal n'est pas encore justifié.

Le monument que nous étudions est daté approximativement, puisque César y est désigné par son titre de cardinal de Valence. Elu, dans sa dix-septième année, il répudiera la pourpre à vingt-deux ans, en août 1498; c'est donc aux dernières années de son cardinalat, alors que par son âge il peut être mêlé aux affaires publiques, qu'il faut rattacher l'exécution de l'arme. Or, une seule occasion de sa vie a pu jusque-là permettre au jeune cardinal de revêtir les insignes du pouvoir temporel et spirituel. En 1497, le 10 août, à Capoue, légat du Saint-Siège, il a procédé, aux lieu et place d'Alexandre VI, au couronnement de Frédéric d'Aragon, roi de Naples, dans des circonstances qui intéressent notre propre histoire et qu'il faut brièvement rappeler. Charles VIII a envahi l'Italie; arrivé sous les murs de Rome, il a réclamé la reconnaissance de ses droits sur le Napolitain. Alexandre VI, impuissant à l'arrêter dans sa marche, lui a ouvert les portes du Vatican. Le roi a piété obéissance le i5 janvier 1495 ; en retour de cet hommage, il a reçu du Saint-Père l'investiture du royaume qu'il convoitait et est parti pour le conquérir. Bientôt cependant, une ligue puissante s'est formée derrière lui ; Maximilien, l'Espagne, Venise et le duc de Milan, se sont unis au Saint-Siège : dans le Nord de l'Italie, Gon/aguc, à la tète des alliés, peut d'un jour à l'autre fermer les passages; Charles \III revient sur ses pas et entre à Rome pour la deuxième fois. Alexandre, pour échapper a une entrevue devenue difficile à cause de sa duplicité, a quitté sa capitale cinq jours auparavant pour se réfugier à Orvieto d'abord, puis à Pérouse; s'il le faut, il ira jusqu'à AncAne, et demandera même un asile à ses alliés de Venise. La journée de Fornoue vient rendre au pontife toute sa sécurité : Charles Villa percé les lignes des alliés qui l'attendaient sur les bords du Taro, désormais il marche vers le Nord, .Alexandre VI peut rentrer à Rome et lever le masque ; ses alliés les rois catholiques, avec Gon/alve de Cordoue pour capitaine, vont même reconquérir pied à pied le royaume napolitain laissé aux mains des gouverneurs français. Le pape Rorgia,dont toute la politique se borne ù enrichir les siens, conclut un marché avec Frédéric d'Aragon; en

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retour des plus beaux fiefs du royaume de Naples et des plus riches bénéfices, il accordera au roi légitime de ce pays l'investiture qu'il avait donnée hier à Charles VIII. Son fils aîné, Giovanni, déjà duc de Gandia, aura le duché de Bénévent avec droit d'hérédité ; Lucrèce Borgia, mariée au seigneur de Pesaro, mais qu'il vient deforcer à divorcer, épousera un prince de la maison de Naples, Alphonse de Bisceglie; quant à César, il recueillera de riches prébendes. Comme gage de ce marché, le jeune cardinal de Valence ira sacrer le nouveau souverain dans sa capitale.

On a le bref du 9 juin 1497 qui conféra à César les pouvoirs nécessaires pour couronner Frédéric d'Aragon ; il lui enjoint de mettre un terme à tant de désordres, d'apaiser la furie de la guerre dans le royaume ruiné par de longues discordes, et d'y apparaître comme l'ange de la Paix « tanquam pacis angelum ». César, en effet, couronna Frédéric à Capoue, au mois d'août de l'année 1497 (^^ peste régnait alors à Naples). Il remplit sa mission avec la gravité qu'il apportait dans les cérémonies publiques et déploya ce luxe et cette libéralité qui devaient devenir célèbres dans toute l'Italie, « Liberalitas Cassarea », dont plus tard nous eûmes le spectacle à Chinon. Devant le représentant du Saint-Siège investi des plus hauts privilèges réservés au successeur de Saint-Pierre, on dut porter pour la circonstance les insignes du pouvoir spirituel et temporel ; les Flabelli., la SediaGestatoria, le globe et l'épée. L'épée de parement que nous étudions ici, a probablement été exécutée pour la circonstance, elle reflète dans quelques-uns de ses symboles la pensée pacifique d'Alexandre; mais César, quia certainement inspiré Tartiste, y a mêlé les images de la guerre, inséparables du nom qu'il portait, et comme le dit l'historien de Lucrèce Borgia, il y a là comme une explosion hardie et involontaire des secrets désirs qui l'animaient déjà.

jEs Gaetani et les Borgia. — L'exécution de l'arme justifiée par ce rapprochement, montrons quel point de contact l'histoire nous otfre entre les possesseurs actuels, les Gaetani, le pape Alexandre et César Borgia.

Le prélat romain désigné dans le testament de l'abbé Galiani, sous le nom de monseigneur Onorato Gaetani, appartenait à l'une de ces grandes familles de barons, originaires du Latium, qui représentaient au moyen âge le pouvoir féodal et qui occupaient encore, au temps des Borgia, les fiefs de la campagne de Rome

Cl du royaiiim; de Nuplcs. Leur puissance datait du temps où rRmpire était entré en lutte avec le Saint-Siège ; depuis la soumission du César romain, ils avaient perdu une partie de leur pouvoir, mais leurs tours féodales se dressaient toujours dans la campagne et leurs biens étaient considérables. Ils avaient des clients, des soldats et des vassaux, de véritables armées dont ils étaient les chefs et qu'ils mettaient souvent au service des puissances de la péninsule et même des princes étrangers, faisant ce qu'on appelait alors la Condolta, comme capitaines mercenaires. Aux jours de conclave, leurs hommes d'armes agitaient la ville éternelle par de tumultueuses démonstrations; ils pénétraient parfois jusque dans la cité Léonine, et leurs chefs, par leurs relations dans le Sacré-Collège, influençaient les conclaves. Ces barons romains, quand ils n'étaient point de fidèles alliés, étaient pour la plupart du temps de dangereux rivaux; comme il leur était indispensable de s'appuyer sur un grand pouvoir, quelques-uns d'entre eux, privés désormais de la protection de l'empereur, s'étaient tournés vers Aragon qui régnait à Naples; d'autres, lors de la desccntede Charles VIII en Italie, s'étaient jetés dans le parti français. Un certain nombre enfin oscillaient entre les deux puissances et se rattachaient parfois au Saint-Siège. A la fin du x\* siècle, lesColonna, IcsOrsini, les SavcUi et les Gaetani, étaient les plus redoutables; et tous étaient rivaux entre eux.

Maîtresse, dès le xni* siècle, de fiefs étendus dans la campagne de Rome et le royaume de Naples, la famille Gaetani était divisée en plusieurs rameaux; dans la campagne, son centre était Sermoneta, dont la tour féodale s'élève encore aujourd'hui sur les premiers étriers des Voisques bien conservée et reste l'apanage et parfois aussi la résidence des Gaetani; ils allaient de là jusqu'à la mer et régnaient alors sur les marais Pontins. La voie Appia traversait leurs domaines; ils joignaient au titre de duc de Sermoneta ceux de prince deTéano, seigneur de Ninfa, Norma, Tivera, Cisterna, San-Fclice et San-Donato. A Naples, feudataires et grands dignitaires de la maison d'Aragon, ils s'appelaient : duc de Tractto, comte de Fondi, de Caserta et de vingt autres lieux. Enfin, pour ajouter à leur puissance militaire et à leur prestige politique, ils avaient fourni au Saint- Siège, dans la personne de Benedetto Gaetani Boniface VIII, i294-i3o3), un des pontifes qui avaient le plus vigoureusement lutté contre l'Empire. Alexandre VI, qui cachait toujours les projets d'agrandissement de sa famille et son népotisme etlrcné sous les dehors des visées politiques les plus hautes, déclara solennellement

dans un consistoire tenu le i" janvier 1496, qu'il était décidé à punir l'attitude des barons qui avaient pris parti contre l'Église lors de l'invasion du Napolitain par Charles VIII, et, par une bulle papale, il les déclara proscrits et déchus de leurs biens féodaux. A l'égard des Gaetani, le pontife procéda par la ruse avant d'employer la force; depuis longtemps déjà, avec une duplicité qui était dans son caractère, il avait attiré à lui le chef de la famille, Onorato duc de Sermoneta. Trois de ses fils, Nicolo. Giacomo et Guglielmo, s'étaient fixés à Rame à la fin du XV' siècle; de Giacomo, il fit un protonotaire apostolique, et le jour où celui-ci devint chef à son tour, sous prétexte de lèse-majesté, il le fit enfermer au château Saint-Ange où il mourut par le poison. Le fils de Nicolo fut étranglé à Sermoneta même; quant à Guglielmo, prévenu à temps, il se réfugia à Mantoue, près des Gonzague, et resta à leur cour épiant l'heure de la vengeance et de la revendication. Alexandre donna à ces persécutions la sanction d'une sentence juridique, et la chambre apostolique fut autorisée à vendre les biens et les titres des Gaetani, exécutés pour cause de rébellion. Lucrèce Borgia, par un contrat en règle passé devant ladite chambre, fut reconnue comme ayant versé la somme de 80 000 ducats pour l'acquisition d'une partie desdits biens. Alexandre disposa aussi des terres confisquées aux Colonna, aux Orsini, aux Savelli, aux Pojano, aux Magenza et aux d'Estouteville. Le petit Rodrigue, fils de Lucrèce et de son second époux Alphonse de Bisceglie, fut investi à l'âge de deux ans du duché de Sermoneta, auquel on réunit Ninfa, Norma, Albano, Nettuno et Ardea; vingt-deux cités formèrent son domaine. Un autre enfant, Giovanni Borgia, qu'on avait fait passer un instant pour un fils de César, mais qu'un document désigne nettement comme le propre fils d'Alexandre VI (il était né de Julia Farnèse qui avait succédé à la Vanozza comme maîtresse en titre), eut pour lui Népi, ancien apanage de sa sœur Lucrèce, Palestrina, Rignano et enfin trente-six villes prises indifféremment dans les diverses possessions baronnales. Giovanni, duc deGandia, frère aîné de César, eut Sessa et la principauté de Teano.

Les Borgia ne devaient pas jouir longtemps du fruit de leurs rapines; en août i5o3, à peine la nouvelle de la mort d'Alexandre VI parvint-elle à iMantoue, Guglielmo Gaetani, chef de la famille proscrite, accourut à Rome, réunit ses partisans de la campagne et ceux du Napolitain, réoccupa Sermoneta et reprit peu à peu les villes et châteaux qui constituaient l'ancien apanage de sa famille. Une bulle pontificale d'Alexandre « Dudum iniquitatis filii », datée du 20 août i5oi,

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