I .f' I' l'.l. IH, <.l— \l' l'.ORGIA
avait dépouille les Gactani; une autre bulle du 24 janvier i3o4, adressée par Jules II à Guglielmo, confirma dans ses mains la légitime possession des biens qu'il avait repris par la force. L'original de ce document, con&ervé dans les archives du palais (îactani, présente un certain intérêt au point de vue de la diplomatique, ù cause du portrait de Jules « avant la barbe » qu'on peut opposera l'image connue peinte par Raphaël. Il offre aussi cette particularité qu'on voit un pontife accuser formellement son prédécesseur de cupidité, de vol et de fraude '.
On comprend maintenant, qu'à trois siècles de distance, quand un Gaetani, prélat romain, lettré, habitué aux enseignements de l'histoire, brillant orateur sacré doublé d'un archéologue, vit pour la première fois, aux mains de Tabbé Galiani, le glaive de celui qui s'était fait, au détriment des siens, l'exécuteur des hautes-œuvres d'Alexandre VI, il ait poursuivi avec énergie l'idée d'en devenir le possesseur. L'épée du Valcntinois rappelait aux siens l'abus de la force; la possession du trophée symboliserait la lutte, la revanche et le triomphe définitif du droit. Nous avons vu qu'à partir de ce moment, Onorato Gaetani poussa le chef de la famille à acquérir l'arme de Borgia, pour la placer, avec une inscription, dans le château fort de Sermoneta jadis assiégé par César et que les Borgia lui avaient enlevé, s'appropriant jusqu'au titre auquel donnait droit l'apanage.
L'arme entre leurs mains, un autre membre de la famille, Massimiliano Gaetani d'Aragona, fut chargé de composer l'inscription et on lui remit à cet effet le dossier trouvé dans les papiers de Galiani ; mais sa déception fut grande, lorsqu'au lieu dune monographie complète ou du moins des éléments nécessaires à la rédiger, il ne trouva là que trois ou quatre lignes énigmatiqucs et des extraits de la « Vie des hommes illustres » et ceux de Brantôme, envoyés de France par M"" d'F-lpinay. Massimiliano eut recours a Cancellieri, auteur des lettres à Sébastiano Campi qui plus tard ont été réunies sous le titre € Spade cek'bri », comme vers l'homme le plus apte à lui venir en aide.
« Je me suis vu, lui dit-il, dans la nécessité de demander une inscrij-iiou sur l'épée du Valentinois, si intéressante pour nous, les Gaetani, contre lesquels, ainsi que contre les Orsini et les Colonna. cet hi>mmc pervers- -y on-«"''>vé la force.
1. — V ... ;.... ,- .1,;. ou Juki 11 ;- .\.-\a;;-.- \ i , ... CupiditMCil
liinata et immodcrata suos ciiam aliéna jactura postposita ditandi et iocupleundi... init|ue et inaaiùtcr décréta... pcr allu.sionem dolum cl fraudcm. . IVjiV four ia MU, Ffm^êtt ém rksfiire, qa€ k due àe
SermonctB a bien voulu fairo phiit.>i;r.in1iiLr r.mr ilIuMror notre travail.
assiégeant Sermoneta et assassinant nombre de membres de notre famille..., je vous prie donc de jeter un coup d'oeil sur ce que je vous envoie. » L'inscription, banale et peu renseignée, ne fut jamais gravée; le successeur du duc Francesco, au lieu de déposer l'arme dans la Rocca de Sermoneta qu'il visitait rarement, préféra la garder à Rome où les générations qui se sont succédé l'ont conservée jusqu'à aujourd'hui.
Personne encore n'a commenté ces emblèmes ; M. Ademollo, le galianiste fervent sans lequel nous n'aurions jamais su de l'épée de Borgia que ce que Galiani en dit dans sa correspondance avec M" d'Epinay, ayant rencontré inopinément le sujet en écrivant : « La famiglia e l'Eredita dell' abbate Galiani », nous espérions voir l'écrivain tenter une interprétation qu'il était certainement à même de nous donner; mais il a cru devoir se borner à une description circonstanciée de la lame, et s'est nettement et trop modestement récusé. « Un jour ou l'autre, dit-il, viendra quelque artiste ou quelque érudit qui prendra à tâche de décrire et réussira à interpréter les emblèmes et les figures, ce que je ne puis faire ni bien ni mal (Ne alla meglio ne alla peggio). Tout ce que je puis tenter, c'est une sèche description « secca, secca, » une vraie page d'inventaire. »
Sans interpréter ce qui prête au moins au doute sinon à l'erreur, nous nous attacherons à commenter les compositions et les emblèmes, et, pour permettre au
Le Sacrifice au Bœuf des Borgia.
L'KPKK DK CÉSAR BORGIA.
lecteur de nous suivre sans effort, nous allons faire passer devant ses yeux, dans une dimension qui lui permettra d'en étudier le détail, chacune des compositions dont nous avons déjà montre l'ensemble. Au-dessous de la devise cum numine, Cœsaris omcn^ qui sert de frontispice à tous les sujets, on lit, sur le piédestal où se dresse le bœuf Borgia : n. o. m. hostia, sacrifice à Dieu très bon. très grand. C'est une formule qui est encore appliquée de nos jours; à la fin du xx** siècle, en Italie, elle était une application toute récente à la divinité, de l'invocation adressée par les païens à Jupiter Capitolin : Jovi. Optimo. Maximo. Ce n'est guère que dans la seconde moitié du xv* siècle qu'on a substitue DeoàJoi'i, dans les inscriptions; les chrétiens, dès lors, empruntèrent leur formule aux païens et la gravèrent au front des temples. Cette singulière confusion d'idées, crête par le retour à l'antiquité des poètes et des humanistes de la Renaissance, a son parallélisme dans les représentations plastiques du temps. Au-dessous du sacrifice de la messe et des Pieta des peintres italiens, sur les Baisers de paix, sur les Pla~ quelles, œuvres délicates des sculpteurs de cette admirable période de l'art, on représente souvent un sacrifice antique, regorgement de la victime, les anispices interrogeant les entrailles ; ici, sur l'autel dédié à Dieu immortel, au lieu du syn»bole religieux qui pourrait rappeler le Dieu des chrétiens, l'artiste dresse le bœuf héraldique de lécusson des Borgia, et, pour mieux caractériser le milieu, il représente, derrière l'autel, la pyramide détruite par le pontife pour ouvrir la grande voie qui va du Môle d'Adrien à la Basilique'. Nous sommes ici en plein paganisme, la tradition antique est ressuscitée; comme au temps des César on applique aux Borgia, représentés par le bœuf de leur ccusson, les épithctes réservées à la divinité. Ici la victime est pantelante au pied de l'autel; le réchaud, le gril, la cassolette, sont sur le sol; les canéphores occupent la droite de la composition, à gauche la prétresse nue brûle les parfums, le sacrifice va s'accom* plir. Borgia est divinisé, là encore nous nous sentons dans l'atmosphère crête par Hicronimus Porcius qui s'écrie dans ses vers :
Régnât Alexander: ille vir. Iste Deus
I. —Cette pyramide et celle de Cestius.à la pt>rtt S«n-P«olo, foni partie de ricooofraphM de i Pierre, évùque de Rome. I.c saint aurait été d6:apité entre ces deux monuments. Giotto à la tacnstit de Saint-Pierre, CimabUe à Assise, et le Pinturicchio a> vmcnts Borgia, font reprtfscst^. C«
dernier l'a mise en œuvre dans sa glorification du txeui v. et, circoostancc sin|(ttli*r«, le frareur Hercule, à notre connaissance, l'a représentée sur la lame d'une dixaine de ces épées courtes rayait*» ment appelées • langues de bœuf. »
Nous avons interprété plus haut les lettres du monogramme de César, encadrées dans les beaux feuillages qui s'enroulent autour du bœuf Borgia, elles remplissent le champ qui sépare le Sacrifice de la représentation du Passage du Rubicoii, et sont la marque personnelle du fils d'Alexandre, l'indice de sa possession. On verra que, par trois fois, le même monogramme se trouve répété sur le fourreau du South-Kensington.
Le texte de l'inscription jacta. est. alka., ainsi que nous l'avons fait observer
a été interverti pour la symétrie de l'ornementation. Nous voyons que cette citation, à la fin du xv" siècle, était déjà usuelle et s'em • ployait dans toute circonstance hautement décisive. Les manuscrits de Suétone abondent dans les bibliothèques fondées à partir de la moitié du xv' siècle, et la personnalité du César romain avait vivement frappé les tyrans italiens qui copiaient volontiers le conquérant du monde; son image fut donc multipliée à l'infini. Borgia, qui voulait voir un heureux présage dans le nom qu'il avait reçu, avait pris le héros pour modèle, plus loin il célébrera le a Triomphe de César », ici la représentation du fait décisif de la vie politique du maître du monde n'était probablement pas choisie sans arrièrepensée. Nous n'irons pas jusqu'à voir là une allusion à l'obstacle que le cardinal de Valence allait bientôt franchir, en brisant avec etfraction les liens qui l'attachaient à l'Église pour ceindre Tépée, et, par l'épée arriver au trône ; ces allusions étant assez directes pour qu'on ne force point le sens qu'elles peuvent présenter. Il est singulier toutefois de trouver, gravé sur l'épée de César, encore cardinal, et dès 1498, le Passage duRubicon, alors qu'en i5oi, devenu duc des Romagnes, ayant déjà pris pour sa devise Aut Cœsar aut uihil, après avoir passé ce même fleuve à la tête de ses troupes, Borgia est venu camper sur la place à'Ariminium,
Le Passage du Rubicon.
l-'hl'ht iit. < 1 I' liultulA. i;3
au lieu même où ladveisuiic de l^umpee avuit haran;.' ■ • , cohortes avant de marcher sur Rome. Tous ceux qui ont visité la ville de^ Mulatcsta. ont lu sur la stèle antique qui se dresse au centre de la grande place du Blé (l'ancien forums l'inscription commémorative du passage du héros romain : c. carsar. dict. hvbi-
CONK. SVPKRATO. CIVII.I. BEL. COMMILIT. SVOS. HIC. IN. KOKO. ADI.OCVT *. I^ monu-
ment n'est pas antique, on l'a attribué à l'initiative du fils d'Alexandre VI, mai)^ on trouve dans Broglio,le chroniqueur classique du xv* siècle à Kiminija preuve qu'il existait déjà de son temps. Il y fait allusion dans son récit des fêtes célébrées pour le mariage de Robert Malatesta, fils de Sigismond, avec la fille du duc d'Urbin ; dans son langage ingénu, le chroniqueur le désigne ain.si : El peirone nel qiule Cesare mottti a fare la diceria. On remarquera la pensée idyllique qu'exprime le graveur quand, à la gauche de sa composition d'un caractère antique ii assied sur la rive du Rubicon un pasteur qui joue de la flûte.
Au-dessus du passage du F^ubicon, le graveur de Borgia a dessiné la statue de l'Amour, un bandeau sur les yeux. Sur le socle on lit les lettres :
De chaque côté du petit monument se tiennent des femmes nues qui semblent rendre hommage a Cupidon; a gauche, a la partie supérieure des cadres, on remarque un piédestal engagé portant les lettres :
L'Amour est le sujet familier de la Renaissance, et il n'v pas de cn'H'n^!"" h
I. — Il faut voir Jaiis ^v .....v..\ monument Je Rimini une Je ces resiiltÊtkmt «^u'umaicai à fiureict humanistes du xv» siècle italien. L'inscription est grave* sur une »l*lc funërairc. éridcmmeat tnutém à Rimini même. I-e choix seul J'une pierre funéraire éloigne 1' .jinc anli.' ' contraire h l'esprit Jes Romains ; supcrslitieu» comme ils étaient, lc> ' c>ar «urj l« on
tAchcux présage. I.cs souvenirs Je$ grands faits Je raniiquité plaisaien' •.>nd Malatetta qui.
vers 1450, avait fait de sa cour une petite Athènes ; il y a h' «tioo
h iiiidnirun de ces piT>.iiniiiii;i's Jo ta cour litiéruire de l'anii , taire
tirer de la présence du dieu qu'on invoque ici ; le problème est évidemment dans l'interprétation des six lettres qu'on lit sur le piédestal de la statue. On a trouvé dans le dossier laissé par l'abbé Galiani une feuille volante où sont tracées les lignes suivantes : Tibi. Quem. Ille. Sextiis. Alexander. Genuit... c'est probablement la dédicace de celui qui a fait le don de l'épée et qu'on suppose avoir été... » Ici s'interrompt le manuscrit, et c'est dommage. Encore que ces lignes trouvées dans le dossier ne soient pas de la main même de Galiani, il est évident qu'elles prétendent offrir une solution et reflètent sa pensée. L'abbé sera parti de cette idée que le T signifiait Tibi, et que l'inscription cachait une dédicace; il appliquait dès lors à chaque initiale le mot qui pouvait compléter le sens qu'il entendait donner : A toi Jils d' Alexandre VI. Mais, sans parler du peu de concordance qu'il y aurait entre l'idée de l'amour et le sens dédicatoire, le Ille est suspect, et surtout l'apostrophe est trop directe et trop dépouillée d'artifice. On sait bien que les scrupules d'Alexandre à l'égard de l'opinion ne l'embarrassent guères, mais nous ne pouvons pas oublier que si César, devenu duc des Romagnes, est désormais son fils avoué, le jour oiî il lui conférait la plus haute dignité de l'Église, le pontife réclamait des cardinaux Orsini et Pallavicini la rédaction d'un acte destiné à faire disparaître la tache originelle, et où le nom de sa mère, la Vanozza, est cité comme celui d'une femme régulièrement mariée.
Ces cinq lettres initiales resteront pour nous une énigme; elles cachent certainement une pensée qui hantait le cerveau de l'artiste et qu'il croyait aussi présente à l'esprit de tous qu'au sien propre, au moment où il l'exprimait. Le secret de l'interprétation est perdu pour nous qui ne vivons plus dans le même milieu, et l'allusion, transparente alors pour tous, devient aujourd'hui un problème. L'Antiquité, le Moyen Age et la Renaissance nous offrent des analogies très nombreuses dans les marbres, les bronzes, les médailles et les miniatures, et on peut, parmi tant d'autres, citer deux exemples de solutions célèbres parmi les archéo-
revivre *. Les archéologues de la région n'ont pas résolu la question ; la matière du monument est antique dans sa partie supérieure, cela n'est pas douteux, mais une inscription, datée i56o, indique que le piédestal étant ruiné, les Ediles le restaurèrent à cette époque. Un siècle et plus avait pu suffire pour nécessiter cette restauration. Selon nous, le monument devrait dater du temps de l'Alberti, de Roberto Valturio, de Matteo da Pasti, et de Matteo Nuti et autres familiers de Sigismond, c'est-à-dire de 1450 à peu près.
I. — Dans le volume : Rimini. — Lffj Lettres et les Arts à la Cour des Malatesta. — Un Condottiere au XV' Siècle. — J. Rothschild, éditeur, Paris.
L'ÉPKL Dh CÉSAR BOKCilA. 175
logucs et lescpigraphistes. La première csi empruntée a la Kcnai5»sancc, la seconde s'applique à l'Antiquité.
Au revers de la médaille duc au plus célèbre des médaillcurs et pcmirc» de la Renaissance italienne, médaille qui représente ses propres traits ; Vittore Pisano, dit le Pisanello(i38o-i455), a écrit les lettres suivantes : f. s. k. j.r.r.r. Depuis Maifei et Ma//uchclli jusqu'à nos jours, on avait vainement cherché l'explication de cette inscription, et cela sans doute parce que, d'accord avec la raison, on la demandait au cercle des faits, des circonstances et des idées qui se rapportaient au peintre et médailleur véronais. Un savant archéologue français, M. Frochner, partant de ce point que toutes les légendes des trente-six médailles qui sont incontestablement dues au Pisanello, sont en langue latine, fut frappé de voir que le K (lettre qui n'existe point dans cette langue) constituait ici une anomalie et une exception, — à moins que le mot dont cette lettre était l'initiale, signifiût, dans l'esprit de l'artiste : Karit^, Karitas ou Kalendœ (trois mots que les copistes des manuscrits latins du xv* siècle ont écrit habituellement de la sorte). Or, si on appliquait à la troisième des sept lettres initiales le sens kûrilas, le chapelet se défilait sans etl'ort : Fidcs. Spes. Karitas. Justicia. Prudentia. Fortitiido. Temperaniia. Ici, l'artiste faisant acte de foi, avait donc voulu désigner les sept vertus cardinales.
Le second exemple est plus piquant encore et la solution qu'il offre est plus inattendue. Une monnaie de la ville antique de Sulmona porte, à son revers, sur le champ, les lettres suivantes : s. m. p. e, dont le sens, évident alors pour tous les latins et toute la région, s'était perdu avec le moyen fige et restait hier encore une énigme. Le docte directeur du Musée Corrcr de Venise, Vincen/o Lazari, enlevé trop tôt à la science, relisant un jour dans Ovide l'hémistiche Suimo Mihi Patria est...^ fut frappé de l'analogie, et, rapprochant le passage du revers de la monnaie, fit jaillir la solution. Ces bonheurs-là n'arrivent qu'aux archéologues de race; Longpérier et Lenormand les ont aussi connus. L'artiste, celle fois, ayant à graver une inscription sur une monnaie de la ville qui fut le berceau du poète des Métamorphoses, avait eu la pensée do lui rendre homm.-iL'r pi vi^n allusion retentit encore dans la postérité.
Pour revenir à notre sujet, c'est probablement dans les citation> -
alors, les vers en vogue, vers classiques ou poésies latines contemporaines, dans les anthologies, les chansons d'amour et les inscriptions en l'honneur des
Borgia, qu'il faudra chercher la solution de ce problème. Quelques années auparavant on l'aurait demandé au « Songe de Poliphile », au « Dittamondo », au chansonnier de Justo di Conti « La Bella mano ». A la fin du xv" siècle, à Rome, dans l'entourage d'Alexandre VI et de César, il nous semble encore que c'est à Hieronimus Portius, l'auteur de lépître « Ad Bovem Borgia » ou à quelqu'un des lettrés qui hantaient le Vatican, qu'on devra s'adresser. Une soudaine inspiration, le hasard dune lecture, une longue pratique du milieu ambiant et la puissance de l'idée fixe appliquée au sujet , peuvent un jour ou l'autre amener leur révélation; elle nous échappe encore.
Le Triomphe de César, avec l'inscription beneme- RENT, ouvre la série des compositions qui figurent sur l'autre face de la lame.
Sur un fond d'architecture qui symbolise une ville, au milieu des clameurs d'un peuple, escorté de licteurs, de porte-étendards aux armes de la ville de Rome, S. P. Q. R. , César, en guerrier romain, la tête couronnée de lauriers, tenant à la main une branche d'olivier, passe triomphant sur son char. On lit sur la sedia : d. ces. Divus César. Il est difficile de ne pas reconnaître, dans le monument qui occupe tout le centre de la composition, la tour penchée de Pise, avec son degré exact d'inclinaison. Elle est évidemment rendue d'une façon symbolique, elle est même couverte d'une sorte de dôme et couronnée d'une boule sur laquelle se dresse un drapeau, ce qui peut dérouter l'interprétation ; mais l'artiste chargé de la représenter ne l'a peut-être jamais vue ; la tour
Le Triomphe de César.
L'KPKK DK CESAR RORGIA. 177
carrée (une garisanda) qui se dresse à côté d'elle est certainement au^si deMÏncc à symboliser un horizon défini et, comme tel, rapprochée du monument principal.
On peut voir dans le choix de la ville de Fisc donnée pour fond au t riomphe de César un point de contact avec lesfaits de sa vieet une allusion transparente. On n'a pas de preuve absolue de la présence de César à Komc pendant sa toute première enfance (qu'il a probablement passée chez sa mère, la Vanozza, puis quand celle-ci eut épousé Dclla Crocc, chez Adriana Mila, parente et confidente du pape Alexandre VI), mais à partir de l'âge de douze ans on ne le perdra plus de vue. Né en 1476, en 1488 il est sur les bancs de la Sapien\a de Pérouse ; nous en avons la preuve dans la préface de la Syllabica de Paolo Pompilio, traité des règles de la versification, imprimé à Home en 1488 et qui lui est dédié par le poète. César a douze ans ; il est déjà inscrit sur la liste des protonotaircs apostoliques par Innocent VIII, qui a accordé cette faveur au fils du cardinal Rodrigo Borgia. Nous savons ce que valent au xv* siècle, les éloges des poètes et leurs pompeuses dédicaces, pour César surtout, car à chaque panégyriste qui l'exalte, on peut opposer un pamphlétaire qui l'outrage ; mais il est probable pounant que Borgia fui un lettre puisqu'on peut lui dire en face qu'il se plaît à l'étude des rythmes poétiques et que c'est une raison de lui dédier le Traite des règles de la versification. « Docemus in hoc libro quemadmodum carmen Jieri possil , omnibus angulis rei syllabica cxploratis et patefactis. Quod esse tibi jucundissimum me profecto non/ugit. » Ce passage de la préface n'est pas indifférent en présence des inscriptions latines gravées sur le monument qui nous occupe. A la Sapienza de Pérouse, César étudiait le droit ; en 1491, à Pise, à l'Université, il continue les mêmes études sous le fameux Kilippo Dccio. C'est même au moment précis où il passe ses examens, que le fils d'Alexandre VI apprend, chez les Pisans, l'élévation de son père au pontificat. I.e séjour à Pisc était donc pour César une éptKjuc mémorable ; Paul Jove, son ennemi, dans la Vie de Gnn\ah'e de Cordoue, fait une allusion à la façon brillante dont le jeune évéquc de Valence subit alors ses épreuves '.
Voilà pour l'allusion à Pisc; mais une circonstance bien singulière pourrait donner un sens précis à cette représentation Jn T-v'-r^' •• '•• r^^ir n..r,M:i î!
I. — « AJoque profecit ingcnio proposai* in uiroque jure qaicstiunibus crvjiic «ii»puMrtT
virorum illustriuniK
n'y a plus à en douter, a toujours les yeux fixés sur le héros antique ; de son propre temps on le représente dans l'attitude du conquérant ; il suffit d'ouvrir les devises de Paul Jove et les Symbolica Heroica, du chanoine Paradin (qui s'est inspiré de l'évêque de Nocera), pour s'en convaincre. Là, sous la représentation d'un César antique tenant le globe du monde, on lit le nom de César Borgia et sa devise : Aut César, aut nihil. Sous Néron, il y avait un acteur « artifex » ; sous le fils d'Alexandre, fils d'un valencien, il y a une « spada » et un « ballerino ». Il aime les fêtes ; partout où il domine, dès qu'il entre, il ouvre un cirque, fonde des jeux et consent même à guider les danses : Ipse choreas duxit, dit le Diaro C e sénat e ÙQ Braschio. A Ferrare, le jour des noces de Lucrèce, il abandonne le siège d'une ville, arrive la nuit à la cour de son beau-frère, franchit le cercle des invités, et, masqué, salue l'assistance et fait des passes en solo. Qui peut deviner, sous le masque, la présence du capitaine général du Saint-Siège ? Cependant son élégance le trahit, c'est César, Vunico Cesare ! exactement comme on dit en Italie la Diva ! Mais quelquefois aussi, avec le secours des poètes et des lettrés. César organise des spectacles pompeux, si à la mode alors, dont le Politien et Laurent le Magnifique avaient donné le goût, et dont il nous reste des traces dans les Feste e Trionfi.
Disons donc dans quelles circonstances, le 1 7 mars 1 5oo, César, se donnant en spectacle à la ville de Rome tout entière, représenta « le Triomphe de César », en une série de tableaux vivants où il figura lui-même, sous les traits du héros romain, reproduisant plastiquement la composition gravée sur son épée quelques années auparavant; si bien qu'on serait presque tenté de dire qu'il y a de l'après coup dans la représentation elle-même.
Depuis deux années, le fils de Borgia a renoncé à la pourpre pour ceindre l'épée ; son coup d'essai comme capitaine fut un coup de maître ; il a accompli le premier acte de la soumission de ces seigneuries des bords de l'Adriatique qui, peu à peu, avaient échappé à la suzeraineté du Saint-Siège, et chacun de ces Etats formera un des fleurons de sa couronne de duc des Romagnes. Le 26 février 1 5oo, il rentre à Rome en vainqueur. Si on lit les dépêches qui rendent compte des fêtes données à cette occasion, on sent, sous la joie du pontife dont la politique triomphe, l'ivresse du père de famille qui voit dans son fils un capitaine vainqueur Les cardinaux Farnèse et Borgia ont reçu César tête nue, en dehors de la porte del Popolo, suivis des ambassadeurs des puissances. En avant du cortège mar-
chent deux hérauts, l'un aux armes de France (il a déjà épousé la sceur du roi de Navarre, Jean d'Albreti, l'autre aux armes du duc de Valenlinois ; mille hommes de pied, cent csiaficrs et cinquante gentilshommes lui scr\em d'escorte: sa cavalerie, commandée par Vitellozzo, ferme la marche. Le duc a donné la droite aux cardinaux ; il traverse la ville, inaugurant la voie nouvelle qu'Alexandre VI vient d'ouvrir du pont Saint-Ange au Vatican. « Jl portait ce jour-là, dit une dépêche, une jaquette de l'elours noir qui tombait jusqu'aux genoux avec tm simple collier d'or au cou, l'ordre de Saint .Michel qu'il avait reçu tout récemmmt et dont il était fier. Bhmd et beau, il faisait l'admiration des heureuses mères H des belles jeunes filles accoudées aux hautes fenêtres. » Le pape attendait son fils, assis sur le trône ; celui-ci s'avança gravement jusqu'au seuil, faisant unerévérence cérémonieuse; Burckardt, qui l'accompagnait, en raison de ses fonaions de maître des cérémonies du Vatican, l'entendit remercier son père de toutes les faveurs qu'il lui avait accordées pendant son absence ; il s'exprimait en langue espagnole, selon l'habitudedesHorgiaquand ils parlaient entre eux : Alexandre VI lui répondit dans la même langue. En face l'un de l'autre, le Saint-Père et le capitaine général des troupes de l'Église gardaient une attitude pleine de solennité, mais quand Alexandre vit son fils s'incliner pour lui baiser les pieds, ses entrailles de père s'émurent ; « la carnalita lo vinse, dit Alvisi, » dans son César Duc des Romagnes, et le pape, le relevant avec une sorte d'emportement, le pressa sur son cœur.
L'ambassadeur vénitien rendant compte de cet épisode au Sénat, écrit que le pape pleurait et riait en même temps: Lacrimarit et rixit a uno tracto. Le 17 mars, on fit César gonfalonier et il reçut dans Saint-Pierre, des nuûns mêmes du pontife, les insignes du commandement, le berret, le bâton et legonfalon. Il eut aussi la rose d'or ; par un privilège de sa charge, le maître des cérémonies, l'historien du Diarium, reçut même en don ce jour là, la veste de brocard d'or que César avait portée. Le soir du même jour, on vit partir de la place Navone, où ils s'étaient groupés, douze chars dont l'ensemble figurait le Triomphe de César et le Passage du Rubicon. Borgia siégeait en César romain sur le dernier char. Le cortège, escorté de troupes de cavalerie et d'infanterie, arriva jusque devant les fenêtres du Vatican en prenant la voie nouvelle et, comme le pape « se repaissait merveilleusement de toutes ces chimères*, il voulut qu'il repassât une seconde fois sous ses yeux ; de sorte que son fils « afin que la copie n'allât point
sans son modèle, » dit un historien du temps, parut une seconde fois devant la
foule.
Enfin, dernier rapprochement véritablement piquant et attesté encore par les documents, dans la liste des objets précieux qui composaient les bagages de César et ses richesses, contenus dans les caisses séquestrées par Jules II en i5o3, lors de la fuite de César Borgia à Naples (caisses confiées par ce dernier à Ramolini,
un de ses familiers, soustraites à la vigilance des agents du pontife, mises en dépôt chez Bentivoglio, et à lui réclamées par Jules II dans une lettre en date du lojuin i5o4 que je i-encontre aux archives de Bologne), on trouve la mention d'une chlamyde antique et d'un casque, qui ne pouvaient cire autres que ceux qui servirent à César le jour où il se donna en spectacle au peuple romain '.
Les trois dernières compositions semblent destinées à exprimer l'idéepacifique qui découle naturellement de celle du Triomphe.
Dans un champ ovale, entouré de beaux rinceaux de feuillages où se joue le bœuf de l'écusson des Borgia, « deux génies ailés tiennent le caducée ». La discorde est étouffée; le héros triomphe, la paix règne dans le royaume, et la prospérité publique en est le prix. Félicitas piiblica, — Félicitas Augusta, — Florente Fortiina, telles sont les légendes qu'on lit d'ordinaire sous un symbole de même forme emprunté à la numismatique antique, et dont on
I. — Voir la chronique manuscrite de Fileno : « Brève description des objets retenus par Bentivoglio et rendus plus tard à Hercule d'Esté ». 11 est singulier de voir que Bentivoglio, dans la lettre à Jules II, du 24 juin i5o4, en réponse à sa demande de séquestre, nie avoir rien reçu de César. On se demande quel intérêt il pouvait avoir, en 1 5o4, à ménager celui qui avait voulu le chasser de Bologne ; ces documents aux archives de Bologne étaient encore inédits : nous les avons publiés dans notre ouvrage ; f César Borgia. — Sa vie. — Sa captivité. — Sa mort. » — J. Rothschild, éditeur.
La Pax Romana.
L'KPhb ÙL C;JiôAK ituKU.lA. |8|
voit surtout de nombit-ux exemples dam, les médailles de Galba. La corne d'abondance, le caducée, les trophées, empruntés aux frises des arcs de triomphe des romains et aux médailles, sont depuis longtemps déjà des formules courantes. Dans les Légations, tous les monuments d'utilité publique dus à la munificence des pontifes reproduisent ce motit d'ornementation, devenu banal, et qui n'est rehaussé que par le goût des artistes qui l'emploient.
Dans la frise qui sépare ce compartiment de la composition supérieure, on lit : FiDEs. pREVALET. ARMis. « La bonnc foi est représentée sous la forme d'une statue assise dans la niche d'un petit cdicule; de chaque côté, des personnages nus semblent lui rendre hommage ». C'est une devise qu'on ne s'attend guère à voir figurer sur l'épéede celui qui, ayant convié ses capitaines à Sinigallia sur la foi des traités, les fera tous mettre à mort; mais César, dans sa correspondance. invoque souvent la bonne foi, et ici, au couronnement de Frédéric, il faut se rappeler qu'il cimente l'alliance avec Aragon.
Une dernière composition ferme le cycle, et quoiqu'elle soit dépourvue d'inscription, sa signification n'est pas douteuse, c Un globe terrestre repose sur une colonne brisée, et l'aigle symbolique de l'Empire et du pouvoir étend ses larges ailes sur le monde. Une biche est couchée au pied du petit monument. Tout autour, des personnages nus dansent et jouent des instruments». La biche, image de la douceur et de l'innocence, rapprochée de l'idée du pouvoir et de la domination du monde, symbolise la paix romaine, pax. romana... Sous le règne de la paix et de la concorde, on se livre à la culture des arts, à l'allégresse et a la joie exprimées par les joueurs d'instruments.
C'est encore un symbole de paix et d'alliance que nous offre la compostuon qui orne la partie supérieure du fourreau, sous la forme d'une plaquette pleine de caractère, au-dessus de laquelle l'artiste a gravé la citation d'Ovide : Ataleriam supcrabit opiis.
La ligure nue qui se Jrc»c>ui ic jncdotal lient a la niam une branche fleurie, et on immole un bélier au pied de l'autel. Le sacrificateur a lié la victime, le vase destiné à contenir le sang est renversé sur le sol, les canéphorcs pratiquent les rites. Autour de la statue on porte les hastes et les attributs. Toute la partie ornementale qui décore les deux faces de la gaine s'inspire encore de la personnalité de César ; le monogramme gravé sur la lame est répété trois fois sur son fourreau; un semis de quatre flammes renversées, une des imprese des Borgia,
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couvre tout un côté du champ, et des trophées guerriers, suspendus à des masques de Gorgone ailée, affirment encore l'idée belliqueuse.
Après de tels développements, on reconnaîtra qu'il ne fallait pas séparer ici la question d'art et d'exécution de la question historique et documentaire, qui font l'une et l'autre le prix du monument que nous venons d'étudier. S'il n'y a pas une logique rigoureuse dans la disposition des sujets, la forme s'ajuste parfois exactement à la pensée, et quelques-uns des maîtres de l'histoire contemporaine n'ont pas hésité à le reconnaître. Gomme dans toutes les œuvres du xv' siècle italien, l'artiste passe des idées les plus étroitement liées au sujet à l'expression personnelle de sa pensée du moment ; à peine vient-il de citer cette grande parole qui retentit à travers les siècles: aléa, jacta. est., qu'on le voit invoquer l'Amour et mettre en œuvre un cliché banal de la Renaissance. Nous persistons à dire qu'il y a là un écho direct de la pensée de Gésar Borgia, de Borgia jeune, prédestiné par la force de son idée fixe et son génie infernal, au rôle extraordinaire qu'il se croyait capable de jouer un jour, et qu'il n'aura pas rempli jusqu'au bout. Quand, selon le mot de F. Gregorovius, le fils de Borgia exprimait sur son épée « les pensées qui bouillonnaient déjà dans son cerveau », cadet de famille, voué à l'Eglise, il puisait la certitude de sa grandeur future dans son audace démesurée, dans sa confiance invincible en lui-même, et dans la pensée nettement arrêtée d'aller jusqu'au crime pour supprimer tous les obstacles. G'est ce qui donne à quelques-unes des inscriptions et des représentations gravées sur cette lame, un caractère de fatalité qui fait de a la Reine des épées », un document historique qui pourrait être l'œuvre d'un voyant, si on ne sentait Gésar lui-même derrière l'artiste qu'il inspire.
Ireuve de L'Attribution de lArme. — L'exécution du fourreau de l'épée de Gésar est si supérieure qu'on a cru jusqu'ici que l'auteur des gravures de la lame ne pouvait pas être l'auteur de la composition et des sculptures qui le décorent. Ainsi s'explique que, malgré la signature gravée en grands caractères sur le métal : opvs. herc, qui désigne avec évidence le nom de l'artiste, on ait eu la pensée, dans le catalogue de South-Kensington, d'attribuer le fourreau à Antonio Pollaiuolo. Nous avons produit déjà la partie essentielle du document qui prouve que cuir et métal sortent des mêmes mains, et que ces mains sont celles du maître d'Hercule; la perfection des procédés
L'KPEE DE CESAR BORGIA. i83
employés ici nous permet de mettre les monuments cux-mémcs sous les yeux des lecteurs, sans qu'aucun interprète ait pu, en en dénaturant le caractère, les rendre suspects et entacher nos conclusions défmitives.
Du simple rapprochement des trois gaines de cuir repoussé que nou» sommes parvenu à réunir, et de leur comparaison avec l'épéc de César, jaillira la solution vainement cherchée depuis l'abbé Galiani. Cette solution, nous la devons au parti que nous avons pris d'interroger les monuments du même temps ei du même genre dans la plupart des cabinets d'armes de l'Kurope, et nous ne regrettons point ces longues investigations; mais nous étions allé chercher bien loin, a Vienne, à Pesth, à la tour de Londres, dans les collections de Hcrtford-Houseet jusqu'à Tsarskoé-ccio, les preuves que nous devions rencontrer à Paris même, dans une des vitrines du Musée national d'Artillerie, aux Invalides.
Si on rapproche les gaines que nous publions ici du fourreau du Kensington et de sa lame, et si on scrute avec soin, pour les comparer, les sujets gravés ou sculptés et les détails de l'ornementation de ces mêmes œuvres du même maître, donl nous sommes certains désormais, puisqu'elles sont signées d'une façon éclatante, opvs. HERcvLis, l'identité entre la pièce signée et celles qui ne le sont pas semblera incontestable. Sur ces trois gaines d'épées courtes ou Sandedee, deux figurent au Musée d'Artillerie, et celle du milieu [non terminée comme on s'en convaincra en regardant la partie supérieure simplement esquissée) appartient à l'épéede César. Nous aurions même pu en produire une quatrième qui figure à notre dossier et provient de la célèbre collection Basilewski, aujourd'hui installée à l'hermitafte de Saint-Pétersbourg. Ici et là, on retrouvera les mêmes éléments (appropriés naturellement selon le but et la place), le même Triomphe et, aux mains du même guerrier sur le même char, traîné là aussi par des licornes, la même branche d'olivier d'une dimension démesurée. Sur ces deux fourreaux de différentes origines, figurent deux sacrifices, et, sur les mêmes autels, s'élèvent deux statues nues, autour desquelles s'agitent les mêmes personnages nus aussi, toujours trop longs (ce qui est pour tous les amateurs la vraie signature de l'artiste) et portant les mêmes attributs antiques, des cornes d'abondance, des hastes, des trophées et des drapeaux. Kl ces mêmes sujets, ces mêmes symboles, ces mêmes personnages, on en constate aussi la présence sur les lames de Bologne, celles d'Hcrtford-House, celles de Vienne, celles de Turin, celle de M. Spitzer, celles de la collection du prince Frédéric-Charles à Berlin, comme
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sur l'épée de M. E. de Beaumont aujourd'hui au Musée de Cluny et sur celle de Borgia.
L'aigle impériale de César s'étale sur le fourreau de son arme, les ailes ouvertes entre deux flambeaux (les flambeaux allégoriques du poème de Lucrèce); dans celui du Musée d'Artillerie, l'artiste y substitue le bucrane, et dans les autres il remplace le symbole impérial (qui chez César avait une signification directe) par le phœnix encadré ici dans des cornes d'abondance pour avoir la même silhouette et le même motif. Sur trois fourreaux enfin, on retrouve à la même place (à la pointe de la gaine) les mêmes trophées, le même chapiteau faisant console, destiné à porter, dans la même pose, dans la même fonction, un personnage, différent d'âge et d'allure, mais qui ramène les mêmes enroulements de feuillages. A défaut de la circonstance définitive de la signature qui dispenserait d'insister davantage, comme dernière preuve d'identité nous signalerons parmi tant d'autres, le masque de Gorgone ailée qui, figurant sur le fourreau du Musée d'Artillerie de Paris, reparaît deux fois, identique, sur la gaine du South-Kensington où l'artiste accroche, comme à une patère, les beaux trophées d'armes qui terminent la gaine.
Partout c'est le même goût, le même esprit, le même temps, les mêmes éléments ; et comment pourrait-il en être autrement, puisque c'est la même main qui exécute : en effet, si nous retournons le fourreau du Musée d'Artillerie de l'hôtel des Invalides de Paris, nous y lirons la signature de l'épée de César, non plus mutilée cette fois, cachée sous la rouille et engagée sous les quillons; mais gravée avec une insistance visible, s'étalant dans un cartouche spécial, à la place d'honneur, et proclamant que l'œuvre est bien celle d'Hercule : OPVS. HER- CVLIS. — Ce qu'il fallait démontrer. Ce beau fourreau de cuir repoussé, un des plus beaux qui existent avec celui de l'épée de César, qui nous a fourni la preuve de l'identité du maître Hercule, est entré dans les collections du Musée d'Artillerie au commencement du siècle; il a été rapporté des guerres d'Italie par un simple soldat qui, l'ayant trouvé vide, en avait fait son fourreau de baïonnette.
|raits caractéristiques du Maître. — Le caractère dominant de? œuvres qu'on peut attribuer a ce maître Hercule, le graveur de Borgia. que nous pouvons désormais reconnaître pour l'artiste auquel on doil l'Epée de César et son fourreau, étant désormais bien défini dans son esprit et
dans l'ordre didccs dans lesquelles il se meut, définissons sa manière habituelle, ses formes de prédilection, ses manies de burin, afin qu'on pui&se à jamais le reconnaître en le voyant passer; serrons-le enfin de plus près, sinon comme homme, du moins comme artiste et groupons le plus grand nombre possible de ses œuvres.
Qu'il se manifeste par le crayon, le poinçon ou i ebauchoir, prci a graver sur le métal ou à sculpter le modèle d'un fourreau, Hercule, épris de l'antique, représente toujours ses personnages nus ou vêtus de draperies légères. Son geste est excessif, ses divinités, ses nymphes, ses vestales, ses Renommées sont d'une anatomie particulière; il exagère la longueur des membres, les brise aux attaches, leur donne des poses étranges et contournées, enfin, singulière circonstance, dans le siècle classique par excellence, il fait penser aux Décadents, au Primaticto, au Rosso, à Niccolo del Abbate et à l'école de Fontainebleau. Hercule aime les fonds d'architecture, les horizons de ville, et détache souvent ses personnages sur des perspectives de monuments. S'il fait un ciel, les nuages, qu'il amoncelle par petits groupes sont comme déchiquetés, et de forme bizarre; ses terrains sont indiqués comme des pavements de voies antiques et il coupe ses horizons de larges tailles ou hachures, tracées d'un poinçon libre et rapide. Il a le goût des devises latines (qu'il prend Dieu sait où, car la plupart du temps il les tronque ei les défigure) ; mais il a des traits plus particuliers encore, des habitudes d'esprit et des habitudes de main, et tout un monde d'accessoires qui lui sont familiers. Ses vases de sacrifice, qu'il dépose sur le sol, toujours de même forme, sont copiés sur des bas-reliefs antiques, comme ses cassolettes, ses cuves, ses lacrymatoires; il multiplie les Gorgones, les trophées antiques; il affectionne la pyramide de Cestius chère au Pinturicchio, qui fait partie de l'iconographie de Saint-Pierre, et on la retrouve si souvent dans ses œuvres qu'elle est pour ainsi dire la signature à laquelle on le reconnaît. Il a emprunté aux grands artistes qui Tont précédé, aux peintres des triomphes de Pétrarque, leurs allusions et leurs symboles; la licorne reparait souvent dans ses compositions et l'arc d'argent de Diane brille souvent dans ses ciels. Son architecture aussi le dénonce; il fait grand, il a dû voir la Rome antique et traverser Pise à une époque où la tour penchée avait reçu un appendice en forme de dôme, à moins que, n'ayant jamais connu la vieille cité pisane, ni vu de représentation exacte du monument qu'il reproduit si souvent dan>^ ^os coniposiiiniis. il ait créé par l'imaginaiion vme tour penchée à son
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usage. Hercule, dont le nombre d'œuvres doit être considérable, puisqu'il a rempli l'Italie de ses travaux, a dû tenir bottega et faire de nombreux élèves; il n'a pas apporté une grande variété dans son œuvre : il se répète plutôt dans ses compositions et, à moins qu'il ne travaille pour un grand prince, il lâche son exécution, se copie lui-même et il lui arrive d'entasser une foule de figures sur un fond sans en définir la fonction ni trahir le but. Mais en tout ceci, comme il s'agit de travail d'art industriel, il faut considérer le prix qu'on met à la marchandise, et faire la part des élèves; il va sans dire aussi que chacun est servi suivant sa générosité et son goût. Hercule affectionne encore certaines silhouettes qui pourraient bien ne pas lui appartenir car il en emprunte quelques-unes aux plafonds du Pinturicchio des appartements Borgia. A cent lieues de distance, nous voyons passer les mêmes femmes nues portant sur la tête le vase où fume l'encens du sacrifice, figures charmantes, empruntées peut-être aussi aux basreliefs antiques, mais dont il brise les attaches à sa façon et que nous retrouverons dans des dessins à la sanguine du Musée de Berlin, dessins que nous regardons comme des cartons et modèles pour des gravures de lames.
Voici pour le peintre et le sculpteur, facilement reconnaissable à tant de traits caractéristiques; l'ornemaniste est plus simple, plus vraimsnt classique, et on le reconnaîtra facilement encore alors même qu'il bannira la figure humaine de sa composition, car ses éléments sont peu variés : la feuille d'acanthe, le lierre antique, la ciguë, Tache et le persil, ramenés à la forme sculpturale concrète, sont ses éléments préférés. Les consoles, les cartouches, les écus et les médaillons imités de l'antique, jouent un grand rôle dans ses dispositions avec les guirlandes, les aigles, le phénix, la corne d'abondance, les flambeaux, image de la vie, empruntés au poème de Lucrèce, et les trophées pris aux parois des arcs antiques; il ne manquera même jamais de décorer de ces emblèmes l'extrémité d'une gaine dont le champ va en se rétrécissant suivant la longueur de la lame. Un point capital est à noter : il a dû connaître aussi les grands typographes vénitiens, et on sera frappé si on compare telle ou telle planche de ses œuvres à la première page de V Hérodote de 1494, imprimé à Venise par Jean et Gregorio de Gregoriis.
Tous les traits que nous signalons, propres à tout un ensemble d'œuvres éparses çà et là dans les Musées et les collections d'Europe, serviront au lecteur à reconnaître le maître, à grouper ses œuvres, à lui constituer son individualité, comme ils ont été un guide infaillible pour nous-mêmes. Il n'y a plus lieu pour
nous de continuer l'enquête à ce sujet; elle est loin d'être complète, elle est cependant concluante ; le lecteur, dans le milieu où il évolue, pourra la poursuivre dans la mesure de l'intcrôt qu'il attache à un tel sujet; il nous suffît d'avoir groupé une trentaine de lames et quelques fourreaux, offrant plu» de cent compositions ducs à coup sûr au même artiste. Nous croyons qu'en présentant ici les plus importantes d'entre elles et en nous appuyant sur ces reproductions pour la démonstration de leur identité réciproque, aucun doute ne subsistera plus sur leur attribution au même maître.
Désormais, en quelque point du monde que parvienne cette dcmoastrauun qui aura sa destinée, comme tout ce qui est écrit, le lecteur pourra à son tour fixer une attribution aux autres œuvres restées anonymes, et compléter ainsi le catalogue du maître que nous allons établir d'une façon s<;mmaire.
|ssAi DE Catalogue. — Les amateurs comprendront qu'une fois l'attention fixée sur l'épée de César, prise pour type, étudiée dans son esprit et dans sa forme jusque dans les plus minimes détails où se trahit partois l'individualité de l'auteur, tous les spécimens qui, en outre du caractère général de l'époque, révélaient les mêmes tendances et accusaient les mêmes habitudes d'esprit et de la main, devaient vite attirer les regards et dénoncer le maître. Nous avons donc ouvert une vaste enquête dans toute l'Europe et nous sommes à même, non point d'établir le catalogue complet des œuvres du maître Hercule, mais de fournir des éléments déjà nombreux au spécialiste qui voudra rentreprcndre '.
loLLECTioNs DE Paris. — Jusqu'ù nouvelle information, Paris compte dans ses collections publiques et privées un certain nombre d'armes du maître Hercule, parmi lesquelles nous signalons au premier rang Vcpce Vénilicnne à lame gravée sur fond d'or de M. Ressman, ministre pléni-
I. A peine avionvnous puhlic l'esquisse de ce tmviiii et -;.; i v «r«ii» «1 «mue» l'-.iikui.si» .jw. distinnueni le maître, M. Courajod, à Rome, M. W. B.nle j lu 11.. et i Pnih, M. Molinitr * Tour*. signalaient des lames gravées du maître, et pouvaient, avec s^-urile, par de» rapprocfacnMau avec le» représentations que nous avons public» naître sa main dan» oonltrc de pièces toportantm. Co*
ainsi que nous si(<nalions autrefois ù I Je Bcaumont son éfét Looi» XII qu'il devait Mgocr «a
Musée de Cluny, et que tout récemment M. Molinier faisait entrer au Lourr» répJ« co«nc de ¥nmçon Gunzaguc, marquis de Mantoue.
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potentiaire d'Italie, dont nous publions une des compositions que nous devons à l'éditeur, M. Lévy. Cette arme, montée à Venise dans le goût oriental, a été trouvée à Versailles et apportée d'Italie au temps des guerres du premier Empire. C'est une œuvre d'un haut intérêt et du plus beau style. L'autre épée, venue au Musée de Cluny par suite du legs du peintre FMouard de Beaumont, connaisseur émérite, avait été trouvée par M. Spitzer, le grand collectionneur : elle rappelle par sa forme générale celle de César, mais elle n'est ornée que d'une seule composition gravée sur chaque face.
Le Musée du Louvre s'est enrichi en 1890 d'une ciuque-dea à lame gravée sur fond d'or' aux armes du marquis de Mantoue; elle figurait à l'Kxposition rétrospective de la Ville de Tours où elle a été reconnue par M. Molinier, attaché à la conservation des collections de la Renaissance. Nous reviendrons sur cette lame parce qu'elle joue un rôle lorsqu'il s'agit de prouver l'identité du maître Hercule et ses relations avec Mantoue et Ferrare.
Le Musée d'artillerie de Paris, dans la même vitrine, nous montre une cinque-dea à lame gravée sur fond d'or, œuvre de premier ordre, avec son fourreau de cuir repoussé, sculpté par le maître Hercule. A côté, un autre fourreau sans la lame, du goût le plus élevé, est la première œuvre qui nous ait montré l'inscription OPVS. HERCVLIS {Voir plus haut les reproductions de ces deux fourreaux.)
La Collection du bfiron Adolphe de Rothschild possède une cinque-dea à lame gravée Jsur fond d'or aux armes des Brancaleoni avec la devise TVITVR.
La Collection Spitzer si riche par ailleurs compte aussi une épée courte du maître avec inscriptions et compositions multiples.
I. — Le vrai nom de l'épée courte à large lame, à la vénitienne, est Cin^we-i^a; cependant l'habitude a prévalu en raison de la forme de la lame, de nommer ces armes « langues de bœuf •. Les spécialistes protestent avec raison contre ceux qui appliquent ce dernier nom aux cinque-dea, car l'arme dite langue de bœuf, arme d'hast, existait auparavant et diffère de forme de la cinque-dea. Les vieux dictionnaires français, Duez, Roquefort et Rabelais traduisent Sartgdedej, et les glossaires italiens, chroniques manuscrites et livres antérieurs au xviii" siècle, disent tous Cinque-dea ou Cinquedita pour désigner l'épée courte, large de cinq doigts; M. Edouard de Beaumont, dans ses beaux catalogues illustres par le graveur Jacquemart, n'emploie pas d'autre expression et proteste énergiquement contre la dénomination langue de bœuf. Nous sommes obligé de nous conformer à l'ancien usage, suivi d'ailleurs par les directeurs d'arsenaux, musées et collections.
I/KPKK DK CÉSAR BORGIA.
loLLECTioNS DE L0NDRE8. — La tour de Londres possède la plus belle des épccs courtes sortie des ateliers d'Hercule, encore que la lame ne soit pas gravée sur fond d'or; les compositions sont nombreuses et importantes, l'ordonnance générale est très belle, les riches architectures cl les inscriptions en font une œuvre importante. Il est à regretter que l'arme soif
SucriHce ou Ikeuf Boniia. - Cinque-«le« de U Collcctioa d« Henferd-Hoaw.
très usée, il nous a fallu l'étudier à la loupe et grandir les images pour les restituer. (Voir reau-forte.i
La Collection d'armes Hertford-House (chez Sir Richard VVallace) ne compte pas moins de cinq lames du maître, dont lune représente un sacrifice au bœuf Apis ou au bœul Borgia. Ces cinq lames proviennent de la fameuse collection Meyrik et de celles du comte de Nicuwerkerkc.
tqo
OLLECTioNS DE VIENNE. — \J Arscuol de Vienne et la collection Ambras possèdent deux beaux spécimens du maître; une épée, la quatrième que nous connaissions en Europe, et une cinque-dea d'une belle ampleur.
La Collection privée de M"' Pri^bram contient aussi une cinque-dea prove-
xv4>sg^mî^■t:g:3^j:^:j^§^^^^^^9
Stocco Italien xv« Siècle du Maître Hercule. Collection Ambras de Vienne.
(Communiqué par le D' Schneider).
Cinque-dea à l'Arsenal de Vienne.
(Communiquée par M. le D' Schneider,
Conservateur du Cabinet 1' et R' des .\ntiques.
nant de la collection du comte Keglevich; la lame est dorée, les compositions abondent en motifs architectoniques, lagarde est enrichie de nielles, etchaquecôté du pommeau en argent ciselé porte les armes des Sanvitali de Parme. — Cette lame nous a été signalée par M. Wilhelm Bode de Berlin.
L'É[>KI \)\. CÉSAR BOH(.lA 191
joLLECTioNs DE Pesth. -M. J. Haoïpci, conscrvaicuf du Mi:>.cc nmumal Hongrois nous a signalé l'existence de deux cinque dea que M. Puisky 1 publiées dans V Indicateur Archéologique vol. 1 1, 1882, p. 24(>-343>. Ces œuvres sont un peu lâchées de compositions, mais l'une d'elles a l'avaniage de nous montrer la figure, si caractéristique du maître, qui, dans le sacrifice au bœuf Borgia de la lame de César, porte sur la tête le vase des sacrifices.
lOLLECTiONS DE Berlin. — Le Muscc fiûtioiiûl d'urmes a reçu en héritage du prince Frédéric-Charles trois cinque-dea du type que nous recherchons, et, ce qui est une bonne fortune pour nous, sur l'une d'elles, rariisic, outre qu'il répèle ici cette tour penchée de Pise, qui figure déjà dans le triomphe de César gravé sur son épée et qui équivaut pour nous à une signature, nous montre pour la première fois, non plus son nom de baptême, roais bien son nom de famille Fidki.i, nom qui nous échappait jusqu'à présent cl dont lautheniicité sera attestée plus loin par des preuves irrécusables. Un autre détail caractérise deux de ces lames : elles portent des inscriptions allemandes et montrent que le grand orfèvre italien travaillait pour la cour de l'Empereur au temps de Maximilien.
loLLECTioNS dItalie. — RoMK possède larmc type, Tépée de César Borgia uni palais Gaetani), dont «>ii ^ail désormais rhistoi; BoLOGNK, dans le Museo CivicOy garde trois cinque-dea gravées sur fond d'or, toutes les trois aux armes de la famille Bentivoglio, c'est-à-dire avec la scie gravée sur la poignée. Ce sont les premières œuvres du maître que nou% ayions rencontrées en Italie au début de notre enquête; elles ont été livrées à notre observation par M. Frati, lérudit conscr\ateur du Museo Civi^ quoique n'offrant que des séries de figures détachtkîs dans les canneluresont bien caractérisées.
La célèbre Armeria de TURIN, au milieu de trois lames courtes gravées en possède certainement une de l'atelier du maître; celle dont la poignée est ornée de nielles aux armes d'Alphonse, duc de Ferrare, le mari de Lucrèce Ikirgia.
OLLECTIONS DE LA RussiE. — Le Mitsée Impérial de tsarskoé-célo, par suite de l'achat de la collection Basilewski, s'est enrichi d'un spécimen de l'œuvre d'Hercule, une lame dépourvue de sa poignée, très efl'acée, mais qui devait être fort riche de composition; la gaine, en cuir repoussé, peut
Cinque-dea du Maître Hercule au Musée de Pesth. Cinque-dea. Collection du Musée national de Pcstli.
(Communique' par M. Hampel, Conservateur.)
figurer à côté des deux fourreaux de notre Musée d'artillerie de Paris. Une autre cinque-dea, offerte par M. Narischkine à l'empereur Alexandre II, a été gravée dans le grand ouvrage de Kemmerer Le Musée Impérial de Tsarskoé-Célo. Il nous faudrait signaler encore une lame qui a passé en vente à Rome en 1886 (5 avril), à la vente Alberici ', une autre enfin était naguères chez M. Stefano
I. — M. Courajod qui l'avait vue à Rome a bien voulu nous la décrire : Epée dite langue de bœuf; au
L'KPKI 1)1 CÉSAR BORGIA.
Bardini, ù Florence, et une dernière est encore à Venise, au palais Baibi, chez M. Guggcnheim. — Ces diverses armes ont été signalées à notre attention |Mr l'honorable conservateur du Musée de Berlin, W. Bode.
Hors l'Espagne, la Hollande, la Suède et la Norwègc,où nous avons poursuivi notre enquête sans résultat, mais où nous ne doutons point qu'il ne se cache en quelque collection discrète des spécimens qu'on pourrait joindre à ceux dont nous avons signalé l'existence, on voit qu'un certain nombre de grandes villes dlÀirope possèdent des œuvres du maître Hercule. On s'étonnera de voir que l'Armeria de Madrid, si riche par ailleurs, manque au caialnsnic: mais on sait que, lors d'un soulèvement populaire, un grand nombre d'armes de main ont disparu. Bruxelles et les Flandres auraient dû nous donner des résultats; Dresde, Frbach, Munich, Brunswick, Nuremberg, Meiningen, Sigmaringen nous ménageaient aussi des déceptions attestées par lettres personnelles des conservateurs ou des possesseurs des collections. Combien de bourgs, de
châteaux, de manoirs au fond des provinces lointaines, qui, malgré nos investigations répétées, doivent encore garder leur secret! On reconnaîtra d'ailleurs que les œuvres antérieures au xvi* siècle, quand elles ont un caractère précieux par le travail ou la matière, sont rares, même dans les arsenaux et collections d'F-tat. Quoique nous ne donnions ici que quelques éléments, une sorte d'essai de catalogue des œuvres du maître Hercule, les trente à trente-cinq pièces qui composent notre dossier suffisent a le bien caractériser. L'artiste gravait des lames d'èpèes, presque toujours sur fond d'or, et sculptait les gaines en cuir repoussé; par conséquent, il joignait à sa qualité de graveur le talent d'un habile modeleur. Ces lames étaient souvent marquées d'une tour marque des épées offertes par le pape Alexandre VI aux divers .onv.r;,;.!. Ao mmi temps cntr'autrcs de celle
!tj ! . M..;t;
Hercule
tiers de la Urne des sujets mythologique;. ^ croissant recourbé vers Ij lame. La poijfnee en porte sur les côtes l'inscription: Auxilium ,7 ^r-:
U formtr J^mm ■ r^rvit et
du stocco de Bogislaw au Musée Hohenzollern à Monbijou de Berlin;. Parfois, cependant, Hercule enrichissait de ses compositions des épées marquées d'un autre signe; on lui confiait des armes de toutes provenances et il exerçait sa verve sur le métal du premier armurier venu. Le maître était aurifcx ; on sait que sous cette dénomination sont désignés les plus fins génies de la Proto-Renaissance; il a fait de tout : des bijoux proprement dits, des poignées d'épée, de la sculpture (car il a produit une plaquette^ celle qui décore le fourreau de Borgia, et les autres gaines du Musée d'artillerie de Paris, dont l'une est signée de son nom tout entier, peuvent passer pour de la sculpture ornementale de premier ordrej; nous montrerons enfin quelques-uns de ses dessins qui sont d'un maître. L'enquête a prouvé qu'il s'était fait une spécialité de l'arme appelée cinque-dea et que sa renommée avait rayonné au delà des limites de l'Italie, puisque nous l'avons vu travailler pour l'empereur d'Allemagne. Quatre épées seulement, nous l'avons dit, figurent dans son œuvre à côté de trente-une lames courtes. C'est pourtant dans le stocco italien, l'épée d'apparat, du type de celle de César Borgia, qu'il s'est pleinement révélé; aussi l'a-t-il signée avec jactance, en lettres monumentales.
Parmi les nombreuses compositions dont sont ornées les lames que nous attribuons au maître Hercule, nous avons choisi pour les reproduire celles qui nous semblent les plus caractéristiques de sa manière, et celles dont les allégories, l'esprit, la forme et les éléments décoratifs confirment mutuellement leur authenticité. Dans une de nos planches hors texte, nous avons rassemblé l'une des faces de chacune des deux œuvres suivantes : la belle épée vénitienne de la collection Ressman^ et celle de la Tour de Londres.
11 est singulier que quelques-uns des plus grands collectionneurs de ce temps-ci, les mieux informés au sujet des riches spécimens des dépôts de l'Europe, ayant tenu dans la main l'épée de Borgia, n'aient jamais établi de comparaison entre cette dernière et le caractère de l'ornementation de la lame de l'épée vénitienne de M. Ressman. L'attribution nous est personnelle; ceux-là mêmes qui ont manié l'arme, et le collectionneur qui la possède aujourd'hui, ont pu regarder notre affirmation comme gratuite ou aventurée ; mais tout doute va s'effacer en face de la confrontation qu'il nous est permis d'établir, et dont le lecteur sera le juge. Outre que les sujets allégoriques, les architectures, la forme allongée des figures, les détails et éléments de l'ornementation sont identiques en bien des points avec ceux des compositions de l'épée de César, on verra se
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dresser au milieu du champ sur lequel l'artiste a grave Vénus et Vulcain, cette sorte de Tcmpietto^ guérite bizarre surmontée d'un dôme, qui revient cinq fols dans les compositions dont sont ornées les lames qui figurent au catalogue. A droite de ce monument, nouvelle preuve, s'élève la pyramide allongée surmontée d'ime boule, qui semble être encore l'une des signatures du maître, tant elle revient fréquemment dans ses œuvres. ( Voir notamment l'épée de César. — Voir la lame de la tour de Londres. — Voir celle de l'Arsenal de Vienne et celle du Musée de Berlin). Les nuages étranges, en forme de dents de scie, particuliers à Hercule, se découpent sur les hachures qui forment le fond du ciel, et la frise qui ferme le champ est butée aux deux tranchants de la lame par deux consoles en saillie tout à fait caractéristiques du maître. Sur la face de l'épée Ressman que nous avons reproduite, la licorne, les étendards, l'architecture, la façon d'indiquer les terrains et le ciel : tout nous révèle encore la manière du eravcur. l'identité est complète.
ha cinque-dea du prince Frédéric-Charles, signée déjà par la tour de Pisc,nous montre encore la pyramide de Cestius, les motifs d'architecture familiers au maître, sa façon de détacher les lettres d'une inscription qu'il emprunte aux stèles et aux autels antiques, et enfin, les dispositions habituelles de son médaillon central porté par des petits génies, autour duquel s'enroulent des feuillages.
La lame de la tour de Londres, elle, se signe par ses architectures, ses longues femmes nues au visage effaré portant des cornes d'abondance, la disposition de ses trois arcs suspendus dans le vide, reliés les uns aux autres par des chapiteaux et par cette éternelle pyramide de Cestius qui, sous le poinçon du maître, devient un élément dont il abuse, mais qui nous sert à affirmer son identité. Les preuves abondent encore dans les huit compositions réparties sur les quatre divisions de ces deux faces ; il n'y en a pas une qui ne porte un ou plusieurs des éléments essentiels caractéristiques; ils s'entassent, se superposent, et crient le nom du maître, sans parler encore d'un Triomphe analogue à celui d'un des fourreaux du .Musée d'artillerie de Paris, et d'un signe particulier dont la signification m'échappe toujours : les trois lettres^, que je retrouve cinq fois dans cinq lames ditTénentes disposées de la même façon, et qui ont longtemps exercé sans succès la patience de l'abbé Galiani.
Parmi les nombreuses lames de cinquc-dca qui figurent dans les collections de Sir Richard Wallace, lune de celles que nous rop'-.vtiusons a un prix particulier
pour nous, car elle nous montre encore (hors de propos d'ailleurs) le sacrifice au bœuf Borgia ou au bœuf Apis de la lame de César.
Nous n'insisterons pas davantage; toutes ces compositions émanent du même cerveau, toutes ces lames sont de la même main; ce sont les mêmes éléments, le même esprit, les mêmes défauts et les mêmes qualités, les mêmes manies et les mêmes habitudes; cela se passe dans le même monde, dans la même région, dans le même milieu et dans le même temps; personne ne se refusera à voir là des œuvres du même maître.
I ES Dessins du Maître Hercule au Cabinet des Estampes de Berlin. — Les considérations qui vont suivre et les nouvelles confrontations que nous allons faire sont certainement plus hypothétiques que celles qui ont précédé; mais, si la démonstration entraînait la conviction du lecteur, le bagage du maître Hercule deviendrait plus considérable; et, au lieu d'un habile ouvrier et d'un artiste voué aux Arts ittdustriels , comme on à'w aujourd'hui, et aux Arts mineurs, comme on disait autrefois, nous aurions devant nous un de ces tempéraments doués de facultés multiples, caractéristiques du temps de la Renaissance, qui ont cumulé les talents et excellé dans plusieurs branches de l'art.
A l'époque où, préoccupé de découvrir à quel artiste on pouvait attribuer l'arme de Borgia, nous visitions les musées et collections d'Europe qui pouvaient nous présenter des armes similaires, M. Louis Courajod, conservateur adjoint du Musée de la Renaissance au Louvre, auquel on doit tant d'ingénieux travaux de restitutions basées sur des observations d'une rare acuité et sur un diagnostic très sûr, nous signala au Cabinet des Estampes de Berlin un album où, au milieu d'un grand nombre de dessins attribués au Bamhaja, le célèbre artiste du tombeau de Gaston de Foix, figuraient quelques autres dont la forme, le caractère et la nature des compositions rappelaient, selon lui, les gravures des lames du maître Hercule dont il connaissait le dossier. La comparaison de nos photographies, envoyées à l'honorable docteur Wilhelm Bode, vice-directeur du musée de Berlin, avec les dessins signalés, leur a été favorable; plus tard, nous avons jugé nous-même de l'identité en découvrant dans ces mêmes dessins quelques-uns des traits spéciaux au maître, traits qui auraient pu passer inaperçus pour ceux ^ qui n'en ont point fait comme nous une étude spéciale. La conviction une fois faite
dans notre esprit, un don précieux de S. M. l'impcratricc Frédéric, — dont on connaît la passion pour les arts du xv' siècle italien, — la collection complète des fac-similés des dessins du maître, nous a permis d'en détacher ceux qui nous semblent devoir être restitués à Hercule, ce qui permettra aux lecteur» de les
comparer aux pièces de notre dossier.
urtf'mn thncnytif KnonuA^vi
Études pour «les L.amc«.
0'npr6« un Album de dessin» conserva au Musé* d«s Esuinpes d« Hcriin. (Documents communiquiis p«r S. M. l'Impénitrice FrMéric)
Ces dessins que le hasard a fait échouer au Musée de Berlin sont au nombre de dix ou dou/c. Le premier d'entre eux nous montre, sur un autel où brûle la flamme du sacritice, Vénus et l'Amour, debout sur le couronnement du petit monument; derrière eux croît un palmier. \ droite du monument, deux personnages entièrement nus, .Mars et .Mercure, bien caractérisés l'un par le casque et la hache en forme de hallebarde, l'autre par le caducée et les ailes au talon et au chet, prennent p;irt ;ni sacrifice. De l'autre côté, deux femmes debout, nues aussi:
igS LES MONUMENTS DES BORGIA.
la première porte une haste, elle n'a pas d'attribut spécial qui permette de la reconnaître; elle active le feu sacré ; la seconde est Minerve sans doute, puisqu'elle porte le bouclier. Le parallélisme est complet dans la composition ; l'autel forme Taxe, et les deux parties symétriques s'équilibrent jusque dans les accessoires que portent les personnages. C'est la composition telle que l'entendaient les artistes du XV"" siècle, peintres ou sculpteurs, et on dirait qu'il y a là une réminiscence de l'antiquité, rajeunie par le goût personnel aux artistes de la Renaissance. Si l'on considère le groupe de Vénus, la forme de la draperie qui fait berceau au-dessus de sa tête, la longueur des personnages nus, leur pose, les coiffures hérissées et désordonnées à la façon des Gorgones, la forme bizarre des accessoires, caducée, hallebarde, hastes en forme de vase d'où s'échappent des fleurs, pour les comparer aux dessins figurés sur les lames gravées par Hercule, il nous semblera bien difficile de ne pas voir là une œuvre du maître. ( Voir la planche hors texte, ci-jointe.)
La composition qui fait pendant à celle-ci dénonce la même main et révèle le même esprit. Le palmier s'élève encore au centre de la composition symétrique; en haut du tronc l'artiste a suspendu une panoplie formée d'une targe antique surmontée d'un masque, et deux hallebardes croisées, auxquelles pend un voile en guirlande. A la base de l'arbre sont amoncelés des cuirasses, des boucliers, des casques, des haches, des chlamydes foulés par un aigle dont les ailes se déploient sur un large bouclier. De chaque côté du trophée, deux grandes figures allégoriques, Muses robustes, assises sur des cuirasses antiques et des cnémides, semblent rendre hommage à la Victoire. La première, portant à la main gauche la palme des triomphes, couronne le trophée ; la seconde écrit sur la tablette de l'histoire la devise romaine chère au maître Hercule : 5. P. Q. R.
D'autres séries de compositions divisées en bandes étroites semblent autant d'études pour la gravure au poinçon sur le métal, ou pour des frises. Les sujets sont toujours empruntés à l'antiquité : ici, les Vestales entretiennent le feu sacré; là, les prêtres vont procéder au sacrifice et traînent à l'autel les béliers ou le porc immonde. On remarquera, dans l'un de ces sujets, le bœuf conduit au sacrifice, qui présente encore des analogies avec le bœuf Borgia ou le bœuf Apis, si souvent représenté dans les œuvres du maître. Partout les analogies abondent, les vases destinés au sacrifice sont de même forme ici et là, et la figure de Vénus, dont le voile flottant affecte toujours la même silhouette, semble échappée d'une des lames du maître Hercule.
L'Éi'ÉE DE CÉSAR BOKGIA. 199
Enfin, nous mettons sous les yeux du lecteur quelques médaillons tirés de la même collection de dessins, qui sont très caractéristiques, en ce sens que deux d'entre eux sont des pièces à conviction. Dans le premier dessin à la plume, l'artiste a représente un char traîné par deux licornes, sur lequel se dresse une figure drapée portant à la main la palme de la paix; derrière elle, un personnage courbé semble prendre les rênes. Dans le second médaillon, une femme drapée tenant d'une main une fleur, de l'autre, un arc (r), s'avance pour porter secours à un cerf au repos, le corps percé d'une flèche. Deux devises latines, difficiles à déchiffrer, mais qui toutes deux sont une allusion à chacune de ces compositions, sont écrites au-dessous de chacune d'elles et devaient, dans l'exécution définitive, être gravées en exergue ou sur la banderole. La feuille sur laquelle le dessinateur a cherché ses compositions contient douze tondi ou circonférences destinées à enfermer le sujet cherché. Sept d'entre elles sont restées vides; dans la cinquième, qui n'est qu'ébauchée, l'artiste a représenté, voguant sur les fîots, une barque à voile qui porte un passager, et, en exergue, il a écrit cette devise : Non vuol sapere a chi fortima e contra, variante en langue vulgaire peu correcte du Quos vult perdere. qui est tout à fait dans le goût des devises du maître Hercule.
Nous sommes ennemis des affirmations hautaines, mais les procédés de reproduction qui sont à notre disposition nous permettant d'opposer aux gravures du maître Hercule les dessins originaux que nous venons de décrire, et que nous croyons pouvoir lui attribuer, le lecteur sera juge de la vraisemblance de notre hypothèse. Ces dernières études de médaillons sunout présentent de telles aiMlogies qu'elles laissent peu de place au doute; de telles études ne sont pas faites pour la peinture; elles n'ont pas non plus le relief propre à la sculpture, et les inscriptions écrites en légende sont singulièrement affirmatives. Si l'on se refusait à adopter nos conclusions, il faudrait admettre qu'il y avait, entre 1 5ooet 1 534 (car cette date se trouve au bas des dessins), un artiste qui cherchait les intentions pour le maître, et celui-ci, qui ne faisait que les traduire le poinçon à la main, se les serait appropriées. En effet, il faut remarquer que l'artiste signait ses armes OPVS. HKRCVLIS., confondant ensemble le graveur, l'inventeur, le forgeron d'cpées et le sculpteur des beaux fourreaux en cuir repoussé, si fièrcmc"» revendiques par une belle signature sur la gaine du .Musée d" «rtiil.Tie de Pari.s.
lERCULE DE FiDELi ORFÈVRE DU DUC DE Ferrare. — Continuons nos recherches en passant des musées aux archives et voyons si, pour donner plus de réalité encore à celui dont nous avons rassemblé les œuvres, nous pourrions faire sortir de la poussière quelques documents ignorés.
En feuilletant le Carteggio encore inédit d'Isabelle d'Esté, qui comprend sa correspondance avec les artistes de son temps, au « Copie de lettres » et dans les dossiers des lettres elles-mêmes conservées en originaux à VArchivio Goniaga de Mantoue, qui forment une correspondance énorme, nous en rencontrons quatre relatives à un certain Maître Hercule. Parmi ces quatre lettres, une est de la main du maître lui-même, elle est adressée à la marquise Isabelle Gonzague, femme de Francesco Gonzague, seigneur de Mantoue, datée « Ferrare, 4 octobre i5o4 », et signée « Servus Hercules Aurifex 111""' D' Ducis Ferrarie. »
Voilà donc un aurifex du nom de maître Hercule, à la solde du duc de Ferrare, qui vit au même temps que le graveur de Borgia. Avançons avec prudence et voyons si c'est bien le nôtre. Isabelle, fille d'Hercule d'Esté comme le duc Alphonse d'Esté, et qui a épousé son voisin de Mantoue, a commandé à l'artiste des travaux (qu'on ne définit point assez pour que nous soyons encore sûrs de voir en lui le même personnage). L'œuvre traîne; Hercule ne la livre point, il est excédé de commandes, et il s'excuse :
Votre Excellence, dans ces derniers temps, m'a commandé des travaux que j'ai commencés immédiatement et auxquels j'ai donné tous mes soins, désirant grandement satisfaire vrtre Excellence et lui faire une belle chose qui lui plaise, je n'ai pas d'autres soucis à l'esprit que ces travaux, mais j'ai été si occupé d'autres choses urgentes, que je n'ai pu arriver à les livrer, et MM. HieronymoZilliolo et Baronc savent bien et vous peuvent dire qu'il n'y a pas là de ma faute ; la vraie raison de ce retard c'est que j'ai dû satisfaire à qui a le droit de me commander. Quand une fois j'aurai l'occasion de voir Votre Excellence, je lui ferai comprendre de vive voix comment cela s'est passé, elle saura que si je n'ai pu faire davantage, c'est que je n'ai que deux mains et mon fils deux autres!... Que Votre Excellence soit sûre que ni jour ni nuit je n'abandonne la chose et elle sera servie... Sur le conseil de Voire Seigneurie, j'ai mis mon rils Ferrante à l'œuvre et je crois qu'il suivra mes traces et que je n'aurai pas à rougir de lui...
Le lendemain i5 octobre, Hieronymo Magnanini, qui est chargé par la princesse de Mantoue de surveiller le travail, écrit de son côté à Isabelle, et il encarte dans sa lettre celle que nous venons de citer :
Hier, je me suis rendu chez maître Hercule pour voir les bracelets de Votre Seigneurie ; j'ar-
i;i^:pki \,\
rivai ù i'improvistc et je trouvai au travail non ««ulement le maître, mai» encore v.» ni»; Jeja l'a-iivrc commence à prendre tij{urc, le contour c»t fini, des deux côtrf» le travail de AIÎKraac CM soudé et les huit tableaux (^M<i</r/j' étaient là, terminas, devant maître Hercule et devant ses fiU, qui tous travaillaient. Selon moi, Votre Seigneurie peut vraiment t'attendre à avoir la une cbo«c beaucoup supérieure à celle qu'elle espérait. J'ai vu le dessin d'ensemble ei enlrg texécutiom et lui. il y a la même différence qu'entre un portrait et Chomme vivant. J'aurai gard« de ne pM les quitter de l'œil; hier soir j'ai fait p«)ricr le travail à notre seigneur duc pour qu'il vil à qod point il en est... Maître Hercule écrit à Votre Seigneurie par la lettre incluse, il tcx'in sans doau encore pour informer de la marche du travail.
Ferrare, le 1 5 Octobre 1 504.
Le II août i5o5 seulement, Hercule a livré la commande; elle est parvenue aux mains d'Isabelle par l'entremise de HieronymoZilliolo, un de ses correspondants de Ferrare, et, par les moyens qu'Isabelle a employés pour les obtenir, on verra avec quelle impatience elle attendait ses bijoux : il faut dire aussi que maître Hercule, non seulement avait été lent à la satisfaire, mais, chargé d'une commande quelques années auparavant, ne la lui avait jamais livrée.
A HieronymoZilliolo, notre apprécié et très cher ami. — Nous avons rcs'u votre lettre en même temps que les bracelets; ils sont tellement beaux et d'un travail si supérieur, que noas oublions les retards de l'orfévrc; nous louons beaucoup maître Hercule et ses fils de r«xuvre si élégante sortie de leurs mains, et nous vous louons vous-même de toute la diligence dont vous ave/, fuit preuve. Quant k notre illustrissime frère, vous lui rendrez des grâces infinies nous reconnaissons que c'est à lui que nous devons ces bijoux ; sans lui, en effet, sans son aotorité et le parti qu'il avait pris de mettre Pariiste en prison dans le Castello, je crois qiM de sa rie il n'aurait livré son a-uvre' . Quant au prix du travail qu'il demande, vcritablemcni il i>e mérite pas un bolognin de moins que les vingt-cinq ducats'. Mais comme, il y a des années d^ji, nous lui avons donné d'avance vingt-cinq ducats pour nous faire des boutons d'or qu'il n*a jamais exécutés, vous pourrez lui dire que l'un compensera l'autre. Cependant, afin qu'il reconnaisse à quel prix nous estimons .son travail et son talent, vous lui donnerez en ' Jls. plas
deux autres pour le prix de l'or qu'il prétend lui être rcdû, ce qui feradouz. . ;nn, votts
retiendrez les cinq ducats que vous avez de'boursés, et, à cet eSiet, nous vous envoyons par le courrier Polidorc dix-sept ducats dans une sacoche pour ledit paiement. Qiund vous aurcs l'occasion de voir le seigneur du.-, v(ni<! me rccomm.Tndercz .H <•■" V- ■■•i-" -<• — Bene valete.
Manioue, 21 Août i5o.^. — Isabelle.
,. Qii.iJri >!..it. K .1 IV \nM--!:. !.ins le >cns Je mcdaillons. pcui-^trc dcs niellcs scrtis dans <Scs filigranes.
a. —Ces lapons Jagir sont tout ;i l.iitJans le goût Ju I rue i un «rli»;». Ivj.'xIIc
le menace de le faire enfermer dans le Batli-Ponte du « pcr\t^ti < ne p-*» liwvf
le travail commandé.
3. — Il s'agit ici Je la nioiuiaie Je Bologne qui a cours dans toute ccitc rcfioa.
Ces lettres lues, examinons dans quel milieu évoluent les personnages : nous sommes à Mantoue, d'où Isabelle écrit, puis à Ferrare, d'où celui qui signe Hercule Aurifex III"'^ Ducis Ferrarie, date sa lettre à la marquise. Or, on n'a pas oublié que notre dossier contient une arme de choix faite pour Hercule d'Esté, seigneur de Ferrare, ou pour Alphonse d'Esté, son fils (puisqu'elle porte les armes de la maison de Ferrare), et si on la récusait comme venant de lui, il sera du moins absolument impossible de nier que la cinque-dea récemment achetée par le Musée du Louvre, qui porte les armes et les emblèmes du marquis de Mantoue, ne soit de la main de celui qui a gravé l'épée de Borgia. Donc il y a identité entre le graveur de Borgia et le graveur d'Esté et celui de Mantoue, et nous n'avons plus à prouver que l'Hercule, aurifex du duc de Ferrare, est le même que celui qui a signé OPVS HERCULIS les œuvres primitivement citées qui leur sont identiques, que celui qui fournit à Isabelle d'Esté des bracelets « tellement beaux et tellement supérieurs » qu'elle en oublie ses retards, grave aussi des épées, travaille avec ses fils, dirige un atelier, une Bottega, et a travaillé pour un grand nombre de souverains italiens et étrangers. Mais, de cet artiste, nous ne savons pas encore le nom de famille.
Retenons un autre point important: Hercule, orfèvre du duc de Ferrare, est un dessinateur habile, puisqu'en exécutant les commandes de bijoux pour Isabelle d'Esté, il a devant lui un projet dessiné avec tant de talent « qu'entre l'exécution et lui il y a la même' différence qu'entre un portrait et un homme vivant. » Or, nous venons de produire une série de dessins originaux du maître, et on a pu juger des nombreux points de contact qu'ils présentent avec les compositions des lames; il ne nous reste donc plus à prouver qu'un fait, — c'est que le graveur des armes de César et autres, porte non seulement le même prénom que l'orfèvre du duc de Ferrare, mais que son nom de famille est aussi le même, et par conséquent, qu'il n'y a là qu'un seul et même personnage. A cet égard nous n'avons jamais hésité, mais il nous manquait le document vainqueur, une arme signée non pas seulement du prénom Hercule, mais de ce prénom accompagné du nom de famille; la conviction néanmoins était profonde et, pour le prouver, nous rappelons ce que nous écrivions autrefois à ce sujet dans notre première étude : « Le hasard qui nous a fait rencontrer à Mantoue les lettres relatives au maître dont nous cherchons à préciser les traits, s'il nous avait mieux servi aurait pu nous livrer sa correspondance avec Alphonse, duc de Ferrare, ou avec François Gon-
L'EPÉE DK CÉSAR RORGIA. 9os
zague, et cette fois, il est bien probable qu'au lieu de descriptions de bijoux, colliers, boutons ou bracelets, celui qu'on appelait en Italie le vainqueur du Taro, nous aurait parl«i des épées de parement ou des épées courtes qu'il avait commandées au maître Hercule. »
Nous ne voulons pas insister. Une ëpée courte ayant appancnu à François Gonzague marquis de Mantoue, vient de surgira la lumière; la voici, avec tous les attributs et les imprese du combattant de Fornoue, c'est-à-dire /'/If^r, la Biche (accompagnée de la devise BIDCRAF pour Wider-Kraft), le Soleil c\ la Muserolle. Au Vatican comme à Bologne et à Ferrare, Yaurifex auquel nous nous étions trop pressé de donner jadis le nom d'Hercule de Pesaro, s'appelle HER- CULK DE FIDELI , il est à la fois graveur d'épces, orfèvre délicat, dessinateur habile et sculpteur, aussi fort dans l'ornementation comme arrangement que dans Texccution; et pour qu'il ne reste plus de doute à cet égard, nous allons donner la preuve de notre assertion en produisant sa signature sur une de ses œuvres.
ITAT CIVIL 0 Hercule de Fioeli. — Nous nous approprierons ici quelques documents nouveaux publiés par M. Angelo Angelucci depuis le jouroCi nous avons donné les premiers essais du travail sur le Maître Hercule; ils nous serviront à établir que ce graveur, qui s'intitule orfèvre, était originaire de la province de l'Kmilie où sa famille habitait Sesso, fraction de la commune de Reggio. Né vers 1465, dans la religion juive, Hercule s'appelait d'abord Sa/omonr da St'sso ; venu de bonne heure à Ferrare pour exercer son art, il avait su, par son habileté, gagner les bonnes grûces du duc Hercule, dont il était devenihl'tfiiri/ëx'. Encore désigné le 2 1 mars 1491 , dans le document n* 2, sous le nom de Salomon da Seso et qualifié dICtreo, on le trouve le 25 novembre de la même année mentionné sous celui de Masiro Erchule da Seso Orevesce. Il a changé à la fois de nom et de religion, et comme cette circonstance assez imprévue, qui tout d'un coup fait d'un orfèvre Salomonc un maître Hercule demande à être prouvée. pour s'en convaincre, il faudra jeter les yeux sur la liste des dames ei demoiselles d'honneur de Ferrare nommées par le duc Hercule de Ferrare pour accompagner Lucrèce Borgia qui vient à sa cour épouser Alphonse l'héritier du