I.a Forteresse de Spoletu
lui avait érigé un tombeau « remarquable par les ornements qui décoraient l'urne, sur laquelle on avait représenté en relief et demi-nature, les rois de la Sainte lOcriture dans l'attitude de la douleur en face d'un tel trépas. ■ Don Antonio de (îuevara, évèque de Mondenedo, revenant de France en i523, avait visité sa tombe et l'avait décrite dans son journal de voyage, plus tard dans ses Lettres morales adressées à l'amiral Don Fabrique; il avait même publié pour la première fois la pompeuse épitaphe gravée sur l'urne, épitaphe duc au poète
Soria et qui fait partie du Romancero espagnol. On savait donc tout de la fin du Valentinois et de sa tombe, le lieu, la forme, la matière du monument, jusqu'au nom de l'artiste qui avait taillé le marbre, le sculpteur Juan de Olozaga, qui, à la même époque, avait orné de quatorze statues le beau porche de la cathédrale de Huesca. Cependant, aux premières années du xvin' siècle, au moment où le Père Aleson, le continuateur des Annales de la Navarre de Moret, allait poursuivre l'œuvre importante que le contemporain de César avait laissée inachevée, il entra dans l'église de Viana et constata qu'il ne restait rien du monument, pas même la place qu'il avait occupée; place que l'évêque de Mondenedo avait désignée avec tant d'exactitude. Il ouvrit alors une enquête et apprit qu'à la fin du xvii" siècle, lors d'une restauration générale de l'église de Viana, un évéque de Calahorra, supérieur du diocèse de Viana, jugeant que les cendres de César Borgia étaient une profanation pour un temple chrétien, avait fait détruire le monument et rejeter les ossements hors de l'église. Quand nous arrivâmes à notre tour à Viana après avoir d'abord vainement cherché à Pampelune la tombe de César, où la Chronique de Moret la place, dans le but de voir son monument funéraire (dont nous ne connaissions encore ni la forme décrite par le journal de l'évêque de Mondenedo, ni la disparition constatée par le Père Aleson), nous en constatâmes l'absence à notre tour et nous interrogeâmes les documents imprimés et les manuscrits qui pouvaient nous donner la raison de ce fait étrange; l'ayant apprise, nous entrâmes dans l'église afin de voir si quelque fragment n'avait point échappé au fanatisme ou à l'ignorance : ce jour-là, nous pûmes recueillir à grand'peine quelques colonnes et quelques fragments informes. Mais rien n'est tenace comme une tradition, et celle qui subsistait encore à Viana, recueillie et transmise de père en fils depuis la restauration du temple aux premières années du xviii* siècle, nous indiqua trois marches de la terrasse de la Calle de la Rua, en face du porche même de Santa Maria de Viana, comme l'endroit secret où, n'osant pas jeter au vent les ossements d'une créature faite à l'image de Dieu, les iconoclastes du diocèse les avaient déposés. Ceux qui ont suivi nos études sur César Borgia savent le reste' ; le sol fut fouillé, et, au point même désigné par la tradition, on constata la présence d'un squelette complet à deux mètres de profondeur, protégé sur les côtés par des briques
I. —Voir le chapitre La Tombe de César, pages 277 à 284 {César Borgia. — Sa vie. — Sa Captivité.
— Sa mort. — Tome II. (Paris, J. Rothschild, éditeur, 1889).
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placées verticalement et recouvert sur la face par d'autres briques a plat, non cimentées. Ces restes furent respectés par Don Victor ('creccda, l'alcade en charge qui prit l'initiative de la constatation; ils y sont encore.
Nous ne reprendrons point ici le récit de nos investigations en li>pagne; l^ainpelune et ses archives nous ont donné les documents relatifs à César nommé à quinze ans évêque de ce diocèse; Valence nous a fourni la preuve de la captivité de César à Chinchilla, fait ignoré jusqu'à ce jour, tandis que les archives des Basses-Pyrénées nous disaient tout de son mariage avec Charlotte d'Albret. Plus tard la bibliothèque de l'Académie d'histoire à Madrid, les archives des ducs d'Ossuna et les archives de Simancas, nous ont livré tout le procès fait au gouverneur de la prison de la Mota de Médina del Campo, près Valladoiid, où Ferdinand le Catholique tint César enfermé depuis i5o4 jusqu'à iSoy. A Médina del Campo on montre bien encore la chambre où Jeanne la Folle persistait à rester enfermée en pensant à son beau Philippe, mais il faut beaucoup d'imagination pour en restituer la forme, car la Mota n'olfre qu'une ruine gigantesque dont nous donnons ici l'image. Du fond des fossés, nous avons pu mesurer la hauteur de cette tour de VHomenajé, d'où César Borgia, pour s'enfuir, se laissa tomber en se brisant les os; les petits pâtres castillans y font brouter leurs chèvres, et le lieu est devenu un désert. Médina, si riche, si fîère d'avoir été deux fois la résidence des rois catholiques et d'appeler à elle les changeurs de toute la Castille au temps de ses ferias, n'est plus qu'une ombre et qu'un souvenir.
En Italie, partout où ils ont passé, les Délia Rovere ont effacé la trace des Borgia; il y a quelque chose de personnel dans la haine de Jules II pour Alexandre VI. Cependant la mémoire de ce pontife sera bénie, car, tout en jetant une malédiction qui a eu son retentissement jusqu'à nos jours, sur les appartements Borgia, il a refusé de porter une main sacrilège sur les fresques du Pinturicchio.
A peine sorti du Vatican, nous avons cherché Lucrèce a Spoicto où elle tint une année entière dans ses frêles mains les sceaux de l'Ktat pour son père Alexandre, avec le titre de gouverneur. L'aspect général est grandiose; la Kocca s'élève fièrement, dominant la ville tout entière, surplombant d'un côté un profond ravin, et se détachant sur les fonds sombres dune haute colline boisée. La partie basse, vers San Pietro, était la partie militaire, et la partie haute, celle de rh;ihitiiti(in du i^ouvcrncur; trois optiques bien disiiiKtes se lisent dans Tarchi-
tecture : la période gothique, celle du xv" siècle avec les dispositions prises par les fameux ingénieurs militaires de ce temps, et celle du xvi', où çà et là une fresque du Spagna et quelque bel écusson monumental peints sur les murs relèvent un peu Tàpreté d'aspect du monument; mais ces décorations sont postérieures à Lucrèce : elles furent ordonnées par son successeur, et c'est en vain qu'on chercherait les réduits élégants qu'elle avait fait approprier. La résidence d'ailleurs est transformée en bagne, et pas un entrelac, pas un emblème, pas un écusson ne rappelle la fille de Borgia aux lieux où elle représenta le pouvoir pontifical, au grand scandale de toute l'Italie.
Pesaro, où Lucrèce fut reine, conserve encore et son palais seigneurial, et la rude forteresse où se réfugia son premier époux, Giovanni Sforza, fils naturel
de Costanzo di Pesaro, comte deCotignola et vicaire de l'Église pour la ville. Giovanni, âgé de vingt-six ans, au lendemain de son mariage avec la fille d'Alexandre qui n'en avait pas encore treize, et au sortir du palais de Santa Maria in Portico, où son union avait été consacrée en présence mêmedupontife, avaitconduit la jeune princesse dans le palais de Pesaro où il avait tout préparé pour la recevoir. Là encore nous devrons trouver la trace de Lucrèce ; on a la descFiption des fêtes célébrées dans la résidence; on sait dans quelle partie de ce beau palais, à façade simple et noble, dans le goût antique renouvelé par les architectes du xv° siècle italien^ se trouvaient les pièces que Giovanni avait destinées à sa jeune épouse ; nous y avons donc pénétré avec une sorte d'émotion, bien qu'elles aient été converties en offices de la Préfecture; mais en étudiant avec soin les emblèmes, l'esprit des compositions picturales encore bien conservées, nous avons éprouvé la même déception qu'à Spoleto. A Pesaro, tout parle des Montefeltre et des Délia Rovere, les seigneurs d'Urbin, auxquels la justice ou la rancune de Jules II rendit le duché d'Urbino et la seigneurie de Pesaro enlevés aux Borgia. La grande salle des fêtes qui occupe toute la façade sur la grande place de la ville, avec son plafond aux mille compartiments criblés d'armes, décussons et d'Imprese, ne montre pas une fois le bœuf des Borgia ni les armoiries des Sforza. Partout on voit VHermine,
Palais de Pesaro.
AUTOUR bl-..^ \'.n\'(, \ \.
les Trois piles, la dc\ isc : Fcrctria Hic Tennuius Jlocrcl, (;u bien le Knuvre à glands, l'arbre des Délia Flovere avec les Palmes. Dans la partie contemporaine de Guidobaldo, duc d'Urbin, c'est le symbole de ses armes, la Bombe renversée, qu'on retrouve dans la cour intérieure sur les clés des voûtes et celles des grandes baies. Dans la belle salle, aujourd'hui de la Sicure^^a Publica, où Bandani, sculpteur illustre de la région [Stiicatore), a élevé des portes monumentales et une
Porte ilans la Salle de la Securilé publique (Palais de Pcsaro).
cheminée colossale pleines de caractère, c'est aussi l'Hermine et les Trois Bornes qui impriment à la construction le cachet des Montefeltre.
Trois chambres cependant, désignées sous le nom : appartamento di Madama pourraient donner le change sur leur attribution, et on ne se fait point faute de les désigner comme celles où résida Lucrèce; elles ne sont point les siennes, la lettre W, et la flamme renversée désignent la duchesse Victoria et le duc; c'est (lirolamo Genga et son fils Bartolomeo qui ont orné les appartements pour les successeurs de Giovanni Sfor/;i. et les lettres G. V. D \' X sont celles du nom de Guidobaldo Diu\.
La forteresse cependant, l'une des plus renommées d'Italie, qui figure au revers d'une médaille célèbre, porte encore le nom de Joannes Sfor^a le mari de
lO
Lucrèce. César fut si fier de posséder cette Rocca contre laquelle ses efforts échouèrent d'abord, que le jour même où il y entra il la fit dessiner par un des peintres qui suivaient son camp et l'envoya à Alexandre VI. La forteresse, comme presque toutes celles de cette période, est aujourd'hui convertie en prison.
Avant Pesaro j'avais visité Sinigallia ensanglantée par César, théâtre célèbre du BeUissimo Inganno. Encore aujourd'hui, quand on prononce le nom de Sinigallia, l'imagination évoque le nom de Borgia et l'associe au nom de Machiavel qui, en se faisant l'historien du guct-apens sublime, s'arrête en extase pour le juger en artiste et l'admirer comme le chef-d'œuvre du genre. Sinigallia cependant est aussi muette, et nous allons ainsi de ruine en ruine sans jamais trouver le nom des Borgia gravé sur la pierre, attestant leur présence aux lieux où l'imagination les place parce qu'ils les ont marqués d'un sceau couleur de sang.
J'ai parcouru Sinigallia sous les auspices du comte Marsi qui m'avait remis aux mains du chevalier Benedetti, président du comité de la bibliothèque de la ville. J'ai cherché d'abord le pont sur le Misa, à la porte même de la ville, où Micheletto Corella, le bourreau, l'âme damnée de César, passa le premier pour prendre possession des logements militaires laissés vides par l'un des capitaines de Borgia, Oliverotto, le plus important des conjurés avec Vitelli et Orsini. La tradition est morte et bien morte; personne n'a pu me montrer ce qu'on appelait le palais de la Seigneurie, tout a changé dans cette ville qu'on aurait pu croire immuable, et la vie s'est retirée, depuis les jours fameux où de tous les points de la côte orientale accouraient les marchands de l'Orient, comme on y voyait affluer les banquiers de toute l'Italie. On lit encore au coin des rues les noms de Candie, de Zante, de Cephalonie ; l'Albanie et le Monténégro lui-même étaient représentés à la feria de Sinigallia; on comprend bien en parcourant la ville qu'elle devait être alors un immense caravansérail où chaque nation avait ses fondaks, ses quartiers et ses rues, où la foule bariolée parlait les idiomes divers, où les types et les langages se confondaient, et où tous n'avaient qu'un espoir et qu'un but : le gain et l'échange.
Le sol lui-même de la ville a changé comme dans toutes ces régions qui aboutissent à la mer par un port-canal; la fameuse citadelle de Sinigallia a triomphé du temps; masse rougeâtre de forme circulaire, elle semble avoir été construite dans un fossé très en contre-bas de la ville. C'est là qu'était le palais du Duc, et la place sur laquelle il s'élevait porte encore ce nom. Là, César laissa
AUTOUR DKS BOUGIA. n
entrer un à un ses chefs rebelles après leur avoir tendu joyeusement la main au delà du pont sur la Misa, les accueillant à pied, sans armes, afm de ne pas les mettre en défiance; là fut la prison, là s'accomplit le meurtre; ei quelques jours après, Vitellozoet Oliveretto, les instigateurs de la conspiration des condottieri, étaient étranglés sous les yeux de Michelotto, le bourreau de César, qui faisait porter les corps des suppliciés à l'église de l'Hôpital de la Miséricorde.
Au cours de ces investigations nous sommes entré, sur la place du Duc, dans un petit palais de dimensions très restreintes, à un seul étage, entouré d'un petit Porticato qui a conservé tout son caractère, et mériterait à lui seul une monographie. Un bâtard d'un duc de Bavière, à une époque très reculée, au temps des Hohenstaufen, serait venu se fixer dans la région, à Urbino, et aurait fait souche ici. De tout Sinigallia c'est le lieu le plus orné, celui où on sent le mieux une préoccupation de l'art et du décor : l'entrée est très modeste, et du dehors rien ne fait pressentir une telle recherche ; on entre d'abord dans un vestibule qui, malgré ses proportions restreintes, affecte des airs de salle des gardes et sert d'antichambre à un appartement tout entier. L'esprit qui présida à la décoration de ce pied-à-tcrre d'un grand seigneur rappelle celui qui animait les artistes employés par les ducs d'Urbin, les Gonzague et les Este, portés à s'abstraire et à se reposer par l'étude dans de petits coins exquis où on prodiguait l'ornementation. Toutes les pièces sont ornées de compositions en stuc à haut-relief, tirées de l'histoire de la Grèce et de la Genèse avec des légendes en grec, dont le caractère sculptural, très ronflant, quoique les figures soient de petites dimensions, rappelle Alessandro Vittoria; on les attribue, je crois, à Bandani, célèbre dans toute cette région. Les chambres communiquent par des portes basses, carrées, dans le caractère du xv* siècle, et sur le linteau, deux lettres. L B. flanquent lécusson du personnage qui a construit ce délicieux réduit à l'angle même de la place du Duc. Un érudit de la région devrait se vouer à la restitution de ce petit monument bien inattendu dans ce coin de Sinigallia.
A la Bibliothèque communale, qui a peu d'importance, un aimable canonico me fait les honneurs de la collection et met sous mes yeux un volume du fils de Leopardi Giacomo, le poète qui a célébré le charme de la mort ; Manaldo Leopardi a retracé la vie de Nicolo Bonafede évéque de Chiusi, une sorte de condottiere tonsuré qui resta fidèle à César Borgia dans la mauvaise fortune. On trouve Bonaiedc au chevet de Borgia le jour où, frappé de la même affection qui venait
d'emporter le pape son père, le Valentinois, grelottant la lièvre, se fit porter de son palais au Vatican pour saisir le trésor du Vatican et organiser sa propre défense contre tous ceux qui vont se lever contre lui à la nouvelle de la mort d'Alexandre VI. Bonafede fut encore l'agent énergique de César pendant le conclave où les cardinaux espagnols de son parti devaient faire avec lui une transaction pour éloigner le futur Jules II et nommer Piccolomini (Paul III) qui ne régna que vingt-sept jours. Le jour même de l'élection de ce nouveau pontife, César qui avait repris confiance et crédit par cette élection fit nommer son complice gouverneur de Rome. De la bibliothèque nous allons visiter le couvent des Pères de l'Observance, Santa Maria délie Grazie' ; en avant du chœur la première chose qui frappe nos yeux, c'est une inscription monumentale : le nom et le titre de Jean Maria délia Rovere, neveu de Sixte, propre frère de Jules II, marié à la duchesse d'Urbin, fille de Frédéric de Montefcltre. A Sinigallia comme ailleurs. César n'est qu'un météore, mais sa trace reste dans l'histoire, et c'est une tache de sang.
jiMiNi. — A Rimini, nous sommes toujours dans le cercle d'action de César Borgia; éphémère y fut son pouvoir, mais ses actes y furent nombreux et ses tentatives immédiates. L'historien de Rimini, continuateur de l'œuvre considérable de son père, Tonini, nous montre à la Bibliothèque les documents originaux par lesquels César rend la justice. Le Valentinois n'a point pris Rimini de vive force; lorsqu'il attendait l'occasion d'attaquer, un mouvement seproduisiten sa faveur et le conseil de la commune lui dépêcha un des siens, Simon Paci, pour lui demander ses intentions. Le temps des grands capitaines dans lesquels César eut trouvé sinon un maître au moins un rival, était passé depuis longtemps; de toute cette lignée de condottieri fameux, les Carlo, les Pandolphcet les Sigismond Malatesta, il ne restait que leur petit-fils, Pandolphe, désigné par le peuple lui-même, sous un nom méprisant « Pandolfaccio ». Les Vénitiens, protecteurs de Rimini, parce que là était leur intérêt, avaient retiré leur
I. — Je signale en passant aux amateurs et aux historiens de l'art, dans ce sanctuaire, un Pérugin important, et un petit tableau circulaire sans grande valeur d'art, mais d'une certaine saveur, qu'on peut donner, non pas à Fra Carnovale, mais à son école. Ce sont là les modelés fins, le pli sec, les colorations gris ardoise qu'on retrouve dans le beau portrait de Frédéric d'Urbin du musée Brera, et dans la Vierge qui faisaient partie de la petite collection du marquis d'Azeglio à Turin.
AUTOUR dp:s borgia.
Sceau pcrsuiinci lic César.
appui; époux de Violante, fille du seigneur de Bologne Bentivoglio, Pandolphc ne pouvait guère compter sur son beau-père dont César menaçait aussi le trône :
il était donc là, hésitant, se demandant à qui, de Venise ou de César, il vendrait le plus cher la seigneurie : il ne tenta même pas de la détendre, et ce fut assez de quelques heures pour régler les conditions de la prise de possession de la ville. Pandolphe était enfermé dans la Kocca de Himini, les envoyés de la commune lui présentèrent l'acte de reddition de la ville, on y stipulait une indemnité personnelle de 2 900 ducats d"or, en dehors du prix des munitions et de l'artillerie dont on prenait possession; le prince signa sans hésiter. Tel était l'avilissement de ce Pandolfaccio qu'à peine arrivé à Ravenne il écrivit au procurateur ducal, représentant de César à Rimini, pour lui redemander un chien qu'il avait oublié.
César a organisé le pouvoir à Rimini, il y a régné, il y a légiféré, et le souvenir qu'on y garde de lui donne à réfléchir, surtout quand on tient dans la main les originaux des décisions judiciaires qui sont conservés à la bibliothèque de la ville; mais s'il organisa et fit bonne justice, il n'eut pas le temps d'édifier; et, quoiqu'il ait fait graver un sceau à ses armes, avec, en exergue, la constatation de la prise de possession du pouvoir, la ville aujourd'hui ne montre plus un monument auquel son nom puisse se rattacher.
De Rimini à Cesena, il n'y a qu'un pas; la ville de Malatesta Novello, grand constructeur étant donné l'exiguïté de ses Ktats et de ses ressources, porte surtout le cachet de ce jeune frère de Pandolphe, qui y a laissé un palais, l'hôpital du Crucifix (dont la construction est rappelée par le revers d'une superbe médaille de Pisanello), et une bibliothèque construite par
Matteo Nuti , l'architecte qui représenta Léon Battista .\lberti dans la construction et la direction des travaux du fameux temple de Rimini.
Sceau de Citât Bor«iâ
• Rimir::.
Cesena a été fécond pour nous en ce qui touche César, au point de vue des livres et documents écrits; nous avons tenu là dans nos mains des manuscrits ayant appartenu au Valentinois; ces manuscrits sont pour la plupart des poésies et des panégyriques dus aux clients et familiers qui se groupèrent autour de lui dès qu'il assuma le pouvoir dans les villes de Romagnes; ils sont dus à Vincenzo Calmeta, à Pier Francesco Justolo, Francesco Spcrulo, Battista Orfmo et Francesco degli Uberti. Ce dernier manuscrit est le plus personnel de tous ceux
que j'ai feuilletés : il porte le cachet et les armes de César et nombre d epigrammes qui jettent un jour sur les faits et les tendances du Valentinois.
Du palais que Matteo Nuti avait construit pour Novello, rien ne reste qu'une façade sévère, et la fameuse Rocca de Cesena, probablement contemporaine de celle de Rimini, masse énorme qui commande toute la ville, où César enferma son illustre prisonnière, Catherine Sforza, après la prise de Forii ; elle reste intacte au point de vue de l'aspect extérieur, mais, convertie en prison, comme Spoleto, comme Rimini et la plupart des forteresses du même type en Italie; il n'y a point à chercher là de témoignages vivants des faits de l'histoire; on ne peut qu'en constater la dimension énorme, et la disposition conforme à celle adoptée dans ces régions et conçue par Roberto Valturio, l'auteur du Re Militari, collaborateur des princes du temps et des condottieri fameux. J'ai déjà décrit longuement la iameuse bibliothèque, la Malatestiana, dont la fondation suivit de près celle de la Laureniiana de Florence, et où les manuscrits magnifiques, tous sortis des mêmes mains et spécialement commandés par Malatesta Novello, restent encore enchaînés aux pupitres sculptés aux armes du seigneur du lieu, avec ses Imprese, la grille et l'éléphant. C'est désormais un musée plus qu'une bibliothèque, mais en entrant dans cette grande salle solitaire d'une architecture sévère, on évoque facilement le temps où, avant la découverte de l'imprimerie, les studieux venaient occuper leur
La Bibliothèque de Cesena.
AUTOUR DES BORGIA. i5
place et lire les commentaires de César et le Diitamoudo ou les Aforaliœ de Plutarque. On se demande par quel prodige de discipline ou par quel prodige de prévoyance, dans ces villes des Romagnes siardentes (sur les murs desquelles nous lisons en passant des exclamations vengeresses imprimées furtivement la nuit : « O Obcrdank, ti vindicheremmo! »), sous la rude main d'Augereau qui tint la population frémissante au moment de l'invasion française, on a pu conserver intact cet admirable souvenir, ce type d'une bibliothèque aux premiers temps de la Proto-Renaissance italienne.
Ce n'est point ici le lieu de parcourir ces villes en voyageur et de les décrire comme le ferait un guide préoccupé des arts et des lettres; notre but est spécial, nous cherchons les Borgia, sans en trouver jamais, hélas! que des traces à peine visibles! Mais ce pèlerinage aux lieux où ils ont passé n'est pas sans charmes malgré les déceptions de chaque jour. Se trouver au commencement d'un printemps d'Italie, assis, solitaire, sur une place publique dune petite ville historique comme Cesena,au sortir de cette bibliothèque de Matteo Nuti, un vrai sanctuaire où, en compagnie d'un savant italien au nom plein de souvenirs, un Piccolomini, on vient de feuilleter les beaux manuscrits tracés par la main d'un Amaiiuense du couvent de San Marco ou de San Lorenzo de Florence par commission d'un Médicis; voir passer Içs belles filles romagnoles, un peu fortes, ramassées, coiffées à l'antique, qui se rendent à la fontaine, monument tourmenté aux formes ronflantes qui se détache sur les fonds sévères de la rude forteresse de Malatesta Novello; et là, tout plein des souvenirs de la Storia Palria^ évoquer tour à tour les grandes figures qui peuplent l'histoire de la petite cité, celui de ce doux et fier Novello, un lettré, un artiste et un soldat valeureux, le Dux Equiium Prestans des médailles de Pisanello, et celui de César Borgia son successeur éphémère, violent et superbe, entouré de ses capitaines, entrant en vainqueur, salué sur la place de Cesena par Francesco degli Uberti dont on vient de lire le panégyrique enthousiaste; et voir enfin passer dans les brumes de sa pensée un livre qui va naître : c'est une des émotions les plus douces qu'on puisse éprouver :
Salve Italiam O Splendor Dux IHusIrissime
César, O Salve César, Staxima fama Ducumf
En une heure et demie nous passons de Cesena à F^orli ; un vieillard plein de respect pour les souvenirs de l'histoire, le marquis Mcriini, nous reçoit au seuil
de son domaine et nous montre les archives qui ne sont point encore classées. La Bibliothèque cependant possède des mémoires et des chroniques manuscrites et un long Compendium qui relate toute l'histoire de Forli, d'après les chroniques locales conservées dans la région. Le Musée, bien installé, olfre de l'intérêt au point de vue de l'école locale, qui compte un artiste admirable, Melozzo de Forli. Le catalogue indique un Portrait de César Borgia, par le Giorgione (N» i loo, o'",33 haut, sur o", 40 larg.). Le directeur du Musée, M. Antonio Santarelli, ne
Catarina Riario-Sl'orza (Médicis).
connaît point l'origine de l'œuvre, donnée à la Ville par le Commandeur Piètre Guarini. Voilà bien une pièce pour le dossier des portraits de César, et nous en prenons acte pour la reproduction; mais il est impossible de se faire illusion au sujet de l'authenticité de ce portrait. Quand, dans une enquête comme celle que nous faisons ici, on lit dans un catalogue ce nom flamboyant de César, dans un catalogue d'un musée comme celui de Forli, où César a vécu et régné, on tressaille d'aise; mais on tombe de haut quand on examine, et on désespère quand on compare. On trouvera au chapitre spécial consacré aux portraits du Valentinois les raisonnements qui nous portent à repousser ce document.
La Chapelle de San Biaggio prend un intérêt considérable par une œuvre sculpturale pleine de saveur, la tombe d'une Ordelaffi, femme d'un Manfredi,
morte u viii^t-dcux uns. La liguic couchée sur la tombe, les bras croisés, nous la montre dans sa jeunesse et sa beauté, coiflee à l'Isotta; on pense en la voyant à l'œuvre magistrale de Jacopo Délia Quercia de la cathédrale de Lucques. Marcus Palmegianiniis a signé la coupole de la chapelle o(j les prophètes se détachent sur des fonds bleus lapis piqués ça et là de fleurettes et de guirlandes tenues par de délicieux/»/////.
Mais c'est aux portes de la ville même qu'il taut aller chercher les témoins de la grande lutte soutenue par Catherine Sforza contre César Borgia; dans cette forteresse de Forli que cette femme héroïque eut à défendre contre ses propres sujets d'abord et bientôt contre le Valentinois. Forli ne devait point résister, celle qui gouvernait la ville pour son fils, la veuve de Girolamo Riario, n'avait tenu aucun compte du décret du Vatican qui sommait les vicaires pontificaux ou représentants du pouvoir suprême dans toutes les Romagnes de remettre à César les rênes du gouvernement; son armée était trop faible pour résister, son peuple, qui détestait le joug des Sforza, était décidé à ouvrir les portes de la ville; elle l'abandonna et se réfugia dans la forteresse; là quand elle apprit la reddition, elle ordonna de retourner sa propre artillerie contre ses sujets, la fit pointer sur le palais de la commune et en détruisit la Tour. A partir de ce jour ce fut un duel entre Catherine réfugiée derrière les murs et César qui l'assiégeait en personne. (Catherine résista depuis le 28 décembre i5oo jusqu'au 12 janvier à tous les efforts de rartillerie, elle était aux remparts encourageant les soldats, et quand la brèche eut donné passage à l'ennemi, elle s'enferma encore plus étroitement dans le Maschio. cette tour carrée intérieure, lis.se, formidable défense qui n'offre pas une saillie à l'attaque. Catherine, bloquée, alla jusqu'à ordonner de faire sauter les murailles en mettant le feu aux munitions; cette résolution la perdit; le capitaine de César, Yves d'Allègre put entrer sur les décombres; César, l'ayant suivi, se trouva en présence de la sublime virago, qu'il affecta de traiter d'abord avec la plus grande courtoisie. Catherine sortit de la forteresse achevai, avec tous les honneurs de la guerre, entre le Nalentinois et Yves d'Allègre, montée sur une jument blanche, la tète couverte dun long voile, comme on la voit représentée dans une de ses médailles.
Sur la murailledaujOurdhui,rcc.iii>iiaiicpai 01 Jrcdc Coar par .son directeur des fortifications, qui n'était rien moins que Léonard de Vinci, s'étale encore aujourd'hui le grand écusson des Borgia avec la couronne ducale, les I vi de France
et les clés pontificales. En descendant dans le fossé on comprend comment, étant donnés les moyens de l'attaque et ceux de la défense, les deux ennemis, l'un abrité derrière ses fascines au pied de la muraille, l'autre en haut sur le chemin couvert pourvu de merli ou créneaux, pouvaient s'interpeller mutuellement et répondre aux sommations, et on peut évoquer par l'imagination les acteurs de cette scène tragique. En lisant à la bibliothèque deForli la chronique manuscrite d'Andréa
B^rtidrdi de Forli, on reconstitue sans peine le drame qui se passa là, le 26 décembre 1 5oo, avant l'attaque de l'artillerie, alors que César, voulant ménager le sang de ses soldats et s'éviter un assaut meurtrier, vint deux fois de suite, à cheval, aux pieds de la muraille et appela Catherine au rempart en l'avertissant du sort qui l'attendait, si elle le forçait à l'attaque de vive force.
Toutes ces petites villes des Romagnes,si pleines de souvenirs, qui constituaient autrefois des seigneuries taillées à coups d'épée dans le territoire pontifical et échappaient presque toujours à l'investiture du Vatican ou à celle de l'empereur, Rex Romanorum, passant de l'un à l'autre suivant leur intérêt personnel, selon qu'ils étaient aux Guelfes ou aux Gibelins, sont échelonnées
Armes de César encastrées dans la Mu- ainsi le loUg dc la rivC AdratiqUC, Ct CD paSSC de raille de la Forteresse de Forli. i. .. , .
1 une à 1 autre en une heure à peine. Si elles ont toutes un air de famille, et si c'est bien la même race qui les habite, chacune a gardé son caractère; elles se recommandent toutes par une haute culture presque aussi avancée que celle des villes de la Toscane, phénomène rare, unique, dû certainement à la division des territoires et à la multiplicité des cours princières; nulle part on ne trouve la province. Entre Urbino et Bologne la chaîne de la civilisation nulle part ne se brise : Bologne est plus docte et plus ornée, Urbino offre quelque chose de plus rare, Rimini est plus concentrée, plus essentiellement grecque et latine, mais la plus humble a eu sa célébrité d'un jour, compte ses illustrations dans toutes les branches, artiste, capitaine ou philosophe ; et c'est souvent le prince lui-même qui conduit le chœur.
AUlOl i< iJl.S bUKOlA. 19
En trois quarts d'heure un pusse de Forli à Faënza; là encore on trouve César, mais il n'y a guères que la forteresse qui y parle de lui. Si quelques autres villes de Romagnc qu'il a soumises ou reçues à merci ont garde de lui bonne mémoire parce qu'il y fit prompte justice, qu'il fut doux aux petits et impitoyable pour les grands qui pressuraient le peuple, ici sa mémoire est exécrée; il fut traître à sa parole et implacable dans sa cruauté. Facn/a eut la gloire de lui résister longtemps; la cité vivait sous la domination des Manfrcdi, Astor III, le prince qui régnait au moment où César menaça la ville, avait dix-huit ans à peine; on l'aimait pour sa grâce, sa jeunesse, sa bienveillance et sa beauté. Aux premiers jours de novembre i5oo, un capitaine de César, Vitellez/o Vitelli, occupa Brisighella qui était la clé de Faënza, et le 10, César lui-même se présenta, offrant la vie sauve aux assiégés. Les Faëntins refusaient; le 20 novembre, dans une lettre adressée au ducd'LJrbin et datée « du camp pontifical devant Faënza », Borgia raconte la dramatique défense faite par les citoyens qui le forçaient à se retirer dans ses quartiers d'hiver. Le 21 janvier il revint et essaya de s'emparer des bastions par surprise; il échoua encore. Les femmes de Faënza dans cette lutte, la plus longue que César ait eu à soutenir pendant toute la campagne des Romagnes, se couvrirent de gloire: elles avaient à leur tête la fille d'un soldat, Diamantc .I()velli,qui avait organisé les ravitaillements en vivres, en matériaux et munitions et travaillait la nuit à réparer les brèches. Isabelle d'Esté, toujours intelligente, brave, pleine de cœur et éprise d'honneur et de justice, écrivait à la date du2oavril i5oi à son mari, le marquis de Mantoue : « Les Facniins ont sauvé l'honneur de l'Italie; » César lui-même s'écriait: « Que n'ai-je une armée tout entière de Faëntins, j'entreprendrais la conquête de l'Italie. » Le 25 avril cependant, il fallut se rendre; on nous a montré à la Bibliothèque communale de Faënza, au milieu de tous les livres manuscrits et documents relatifs au siège, à côté du recueil les Annales Faentines, la convention signée par Battista Orfino au nom de César. Le Valentinois fut hypocrite en face de ce beau Manfrcdi qui avait au front la double couronne de la vaillance et du malheur; il le félicita, lui ouvrit les rangs de son état-major et lui donna sa propre tente; plus tard il fut cruel, il l'envoya à Home où le prince resta enfermé au château Saint-Ange près d'une année. Quand il le revit, comme César son modèle qui avait eu peur de Vercingétorix. Borgia eut peur de .Manfredi; Astor était trop jeune, trop beau, trop aimé et regretté de ses sujets: il craignait un soulèvement du peuple en sa
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faveur. Le 9 juin i5o2 le Tibre rejetait le cadavre du jeune seigneur de Faënza, il portait une baliste au cou : « Il était si beau de forme et de stature, dit le maître des cérémonies d'Alexandre VI, dans son journal, qu'on n'eût point trouvé
son pareil entre mille. »
A côté de ces souvenirs historiques rendus plus vivants par la vue des lieux où ils se sont passés, Faënza offre de l'intérêt par ses églises et son musée; on peut dire qu'il y a là une école.
Donatello est représenté par deux œuvres, l'une deshonorée par la peinture dont elle est revêtue, l'autre un charmant Saint-Jean d'une maigreur ascétique qui a appartenu à ce collectionneur du xv' siècle, chevalier de Malte, correspondant d'Isabelle d'Esté, Saba de Castiglione, dont MM. Bonnaffé et Alexandro Luzio ont publié les lettres. Faënza d'ailleurs est riche en sculpture :
dans sa cathédrale Benedetto da Maiano a élevé un superbe monument à un des évêques, et un artiste peu connu et qui suit les errements de Sansovino, Bitolto, a taillé au Campo Santo une énorme machine qui rappelle les grandes compositions de marbre de Santa Maria del Popolo.
Je passe ici Ravenne, mais je n'évite point la ville : je l'ai déjà décrite et je l'ai illustrée dans le volume Les Bords de l'Adriatique, mais j'ai hâte d'arriver à Imola,
Edicule faisant partie de laValentine (Fondation de César Borgia h Imola\
mon objectif ^pcciul. Je m y nuIs rendu celte fois par une voie nouvelle ^uc )e recommande aux voyageurs, par le tramway qui, en une heure et demie, mène à la ville de Théodoric par des plaines fertiles, en suivant le cours du Konco. Je revois au passage le champ de bataille de Ravenne, où Gaston de Foix tomba enseveli dans son triomphe, et cette belle colonne des Français élevée par les Vénitiens et digne du Lcopardi ou des Lombardi par la forme exquise de ses ornements, Kn deux heures et demie de chemin de fer, on va de Ravenne à Imola ; c'est au comte (^odronghi et à son frère M. Alessandretti, alors svndic de la ville, que je dois la bonne fortune qui devait m'échoir dans cette ville.
En ces sortes d'enquêtes Varchivio et la bibliothèque sont l'objet du premier pèlerinage; la bibliothèque d'Imola a son prix, j'y feuillette de beaux manuscrits : un Dante mutilé du plus haut prix, des documents duTasse, et au Commune où sont les archives, je trouve déjà préparé tout ce qui regarde César et qui me peut intéresser. Les documents sont nombreux, voici d'abord les chapitres de la capitulation d'Imola, les brefs d'Alexandre VI présentant son fils aux populations comme son représentant, des recommandations sévères de César Borgia à ses commissaires des Romagnes, des lois, des arrêtés signés de sa main, des ordres sévères de faire « bonne et prompte justice », toute une série de papiers d'État qui révèlent un administrateur équitable et un prince à la main ferme. Je passe sous silence huit lettres importantes du grand condottiere de Padoue, le Cîattamclata, d'autres des Ordelaffi et des Manfredi ; tout cela bien tenu et bien présenté pour l'étude prompte et sûre. Mais j'ai hâte d'entrer dans la forteresse, encore qu'il faille de l'imagination pour se représenter le héros en action dans ces monuments abandonnés ou restaurés.
Imola s'est rendue à César le 24 novembre 1499; la capitulation fut signée le 26, César y entra le 27. Mais il faut remarquer que la forteresse était indépendante de la cité; c'est là, comme toujours que devait se concentrer la défense; elle avait été confiée par Catherine Sforza,qui avait reçu Imola en dot et régnait à Forli comme veuve de Riario Sforza, à Dionigi di Naido; celui-ci accomplit sa tâche et fut forcé de se rendre le i3 décembre.
La forteresse d'Imola est identique pour la forme à celle de Forli, ».\.-nI uti quadrilatère avec quatre tours aux angles, et des remparts au sommet pour la défense. Au centre s'élèvent les casernes et réduits, et le Maschio, la haute tour où se réfugient en dernier ressort celui qu'on protège et celui qui commande. Les seuls
écussons encastrés dans les dures murailles sont ceux de Jules II et des Sforza; ils sont par conséquent postérieurs à César et je ne vois guères dans toute les villes où je cherche les Borgia, qu'une seule où on ait négligé d'effacer son nom et ses armes, c'est Forliqui, du côté de la campagne, présente encore un écusson des Borgia plein de caractère avec son nom et la date. César a détruit l'une des tours
de la forteresse d'Imola en 1499; l'aspect est le même qu'à Cesena et qu'à Forli ; mais ici on est en plaine et partout les fossés sont comblés, ce qui enlève au monument son caractère défensif.
De la forteresse nous allons un peu loin dans la campagne chercher les restes d'une fondation de César, qui nous est attestée par un document du 4 janvier i5oo signé de Porto-Cesenatico. On dit qu'il y avait là une madone célèbre à laquelle le duc des Romagnes avait voulu rendre hommage; il y fonda une institution pieuse qui a gardé son nom : La Valentitie. Elle s'élève au bord de la route et si on étudie avec soin l'extérieur défiguré par des restaurations on reconnaît bien le caractère du Quattrocento, exprimé avec les ressources qu'offrent les matériaux du pays, la Terra Cotta qui a permis l'exécution de ces superbes chapiteaux grecs, de formes amples comme s'ils avaient été dessinés par l'Alberti. Les lignes générales de l'édifice sont belles, mais c'est à peu près tout ce qui reste, avec un petit Santo au bord de la route, défiguré aussi, mais où on reconnaît pourtant l'esprit de l'époque. César avait doté le chapelain, on nous montre le champ qui appartient encore à la fondation, et nous montons jusque dans le petit couvent
Entablement et chapiteau Je l'église du Piratello (fondée par César Borgia à Imola).
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admirer quelque^ vc'^tigc^ de vitraux qui ont toute la sa^ci.i Ju temp^. (^uaiid nous franchissons le seuil de la chapelle elle-même, le Piratcllo, un sanctuaire important par sa dimension, la désillusion s'achève. Tout est luisant d'or et battant neuf, ce ne sont que festons, guirlandes, ornements massifs, rayons aveuglants; une restauration complète, inipitnvnhlp. a converti le sanctuaire construit par César et qui aurait dii
porter le beau cachet du . . .. * y
quinzième siècle italien, en un édifice dun plan d'une proportion noble encore , mais d'un style qui n'a de nom dans aucune langue.
C'en est fait, nous rentrons à temps pour visiter et la ville et la place, avec ses belles constructions à arcades qui font penser à Bologne , les portes exquises ornées de frises de terre cuite peuvent, par le goût et l'exécution, lutter avec les frises grecques ; on nous montre enlin deux portraits du temps du seigneur de Forli, Riario Sforza et celui de Catherine, portraits de facture sans valeur d'art, mais qui ont du prix pour 1 ictuiograpli reproductions d'originaux incontestables.
La journée du lendemain est consacrée a une visite a la petite re>iden^^ ...,tifiée de Dozza, à huit kilomètres de Forli; le château domine la petite ville concédée aux Malvezzi dont on voit les portraits encore pendus aux murailles. Les inscriptions qui consacrent la concession sont du temps de Clément VII. Enfin, après avoir réuni bien des notions nouvelles sur le Valentinois, M. Alessandretti nous met en face d'une toile rongée par le temps, un portrait de profil,
Chûtcau du Piraiello (Fondation de C^sar Borgia k ImoU,.
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conservé de temps immémorial dans sa famille, originaire d'Imola, très ancienne et qui y résida de tout temps. Ce portrait, de dimension nature, représente César Borgia à mi-corps avec le Beretto de capitaine général de l'Eglise et le pourpoint de drap d'or, il porte au haut de la toile une belle et sérieuse inscription : C^. BORGIA. VALENTINVS. C'est une des pièces les plus importantes du dossier des portraits de César Borgia. L'honorable syndic aura plus tard la bienveillance de le faire reproduire et de nous l'adresser.
Bologne après Imola est l'étape indiquée ; en deux heures on passe de l'une à l'autre ville ; mais César n'est jamais entré ici en vainqueur, il n'a fait que trahir lesBentivoglio, les amuser et menacer leur ville ; je n"ai point à y chercher sa trace. Jai dit ailleurs l'histoire de ces duplicités; Bologne cependant a été fécond pour les recherches au point de vue du document, c'est là que j'ai rencontré la précieuse liste des objets contenus dans les caisses sauvées du désastre de i5o3, lorsque Alexandre VI mort, le Valentinois, atteint du même coup, et qui semblait aussi voué au trépas, trouva assez de force pour charger le cardinal Remolino de sauver toutes les richesses qui ornaient son palais de Rome et de les adresser au cardinal Hippolythe de Ferrare. Florence, au passage, fit main-basse sur ce précieux envoi, mais en août i5o4, ManfredoManfredi, ambassadeur du duc d'Esté, réclama ces biens comme propriété du cardinal son fîls; Bentivoglio (Jean), le seigneur de Bologne, tenta de se les approprier, carie lo juin i5o4, une lettre de Jules II conservée aux archives de Bologne les lui réclama. César, outre ses biens personnels, étoffes, bronzes, tapisseries, joyaux, objets d'art de toute nature, avait fait main-basse sur les objets du culte en matière d'or ou enrichis de pierreries. C'est en définitive à la maison d'Esté, c'est-à-direàl'époux de Lucrèce Borgia, que tout fut remis. La chronique manuscrite de Martin Fileno conservée à la bibliothèque de Bologne est explicite sur tous ces points ; ilestcertain que c'est à Bologne même que Jean Bentivoglio fit l'inventaire de ces fameuses caisses et il les a fait inscrire avec cette mention « Dérobés à l'Eglise ».
De Bologne nous passons à Ferrare. Là régna Lucrèce Borgia, elle avait eu trois époux : le seigneur de Pesaro, Giovanni Sforza, dont son propre père et César Borgia l'avaient séparée par la violence en faisant prononcer, par une commission de cardinaux, non seulement la dissolution, mais la nullité de l'union ; après lui le 2ojuin 1498, onl'avaitunieàDon Alphonse deBisceglie,fîls naturel d'Alphonse II d'Aragon, et ce second mari qu'elle aimait et qu'elle pleura fut assassiné le
AiToi'K Dis f',onr,i.\
1 8 août i5oo; enfin, l'année suivante, son père après bien des refus et des discussions contraignit les Kste, seigneurs de Ferrare, à lui donner la main de leur héritier Alphonse. Devenue duchesse après la mort d'Hercule, Lucrèce vécut dix-huit ans à Ferrare, objet de la faveur et de l'estime de tous, elle sut désarmer les haines, les jalousies et la méfiance des vertueuses princesses de la maison mariées aux princes de Gonzague et d'Urbino. Deux monumcntsde Ferrare, tout au moins, pourraient garder des souvenirs de Lucrèce, le palais ducal où clic a certainement vécu, et Schifanoia, la petite résidence privée à l'extrémité de la ville, enfin le temple de San Francesco où on a déposé ses restes. Le palais de Ferrare masse énorme, forteresse plutôt que palais, qui surgit, rouge et couronnéde créneaux de défense , entouré d'eau de toute part, présentant aux quatre angles dos tours robustes faites pour soutenir un siège, avait été précisément modifié en i 3<h), au moment mèmedu mariage de Lucrèce, par son beau-père Hercule : aussi la partie que la jeune princesse allait habiter porte-telle encore dans les vieux documents le nom d'AJJi^iotie Erculea. On montre avec insistance dans cette même partie des petits cabinets ornes avec beaucoup de soin, d'une dimension exiguë, et qui rappellent le fameux ParaJiso d'Isabelle d'Esté à Mantoue, en en attribuant la décoration, sinon à la jeune
Personnages de la Cour de Ferrare. (Fresques du Halais de SchiranoUJ
duchesse de Ferrare du moins à son époux; mais le caractère de rornementation dément cette assertion. Les historiens, tour à tour ont cherché ici Lucrèce et nul ne l'a trouvée, ni Napoléon Cittadella, le Ferrarais qui a le mieux vu les choses de sa patrie, ni Grégororius le plus italien de tous les allemands et le plus consciencieux des historiens de la fille des Borgia. Une des quatre tours maîtresses tombée en i554a déterminé une restauration, et qui pis est
Le Palais des Ducs de Ferrare.
(Ferrare.)
une modification du château, fort remanié déjà à la fin du xv' siècle par Hercule d'Esté. « C'est en vain, dit Cittadella, qu'on chercherait ici l'emplacement précis des chambres de Parisina, celles de la duchesse Lucrèce Borgia, ou celle de Renée de France » cette dernière, fille de Louis XI, duchesse de Ferrare, convertie au protestantisme et qui, au commencement de la Réforme, en 1 536, eut la hardiesse de donner un asile à Calvin.
A Schifanoia (Sans-Souci), lieu de délices élevé par Albert d'Esté en i3gi, transformé par Borso en 1469, où il avait ses jardins, ses ménageries, ses jeux, et où on venait du Palais de Ferrare même se reposer quelques heures des soucis
AblOUR L>fc& bOKGlA,
de la politique; où Ion cc-lcbruit les mariages, on fêtait les naissances, et parfois on donnait asile aux princes de passage et aux ambassadeurs extraordinaires, tout parle des ICste du xv" siècle; mais ni Alphonse, ni Lucrèce n'y ont laissé leurs traces. Les peintures à fresque retrouvées sous les badigeons des iconoclastes, qui donnent de si précieux documents sur la vie de plaisirs des Borso et des ancêtres d'Hercule, sont de beaucoup antérieures à Alphonse et à Lucrèce, et si ces derniers ont passé là, s'ils y ont vécu comme leurs prédécesseurs, rien ne parle d'eux. Schifanoia d'ailleurs était naguère encore un asile de sourds et muets, mais ce lieu reste néanmoins un des endroits les plus intéressants de l'Italie par ses fresques uniques, le document le plus précis et le plus rare sur les costumes, les usages et les types d'une cour italienne à la fin du XV* siècle.
Un dernier pèlerinage au Temple de San Francesco, au souterrain obscur, noir Panthéon des premiers princes de la maison d'Esté, où selon les chroniques les plus respectables, devraient reposer les restes de Lucrèce, ne nous permet même point de retrouver une pierre tombale anonyme contemporaine; tout a été changé, bouleversé, pas une sculpture, pas un nom, un écusson, une date, un vestige enfui ni un symbole qui ait une forme et qu'on puisse déchiffrer ou interpréter. Si les restes de la fille des Borgia, qui certainement fut aimée de ses derniers sujets et respectée par tous sur le trône de Ferrare, n'ont pas eu le sort de ceux de son frère César Borgia, ils reposent alors en quelque fosse obscure, où nul ne pourra jamais les flétrir ou les honorer une dernière fois.
C'est ainsi que, cherchant partout ce qui parle des Borgia, nous ne trouvons d'eux que de rares vestiges, et s'il ne restait au Vatican les fameux Appartements Borf^n'a, dérobés depuis des siècles au public avec un soin jaloux, et dont la libéralité et la largeur de vue du pontife Léon XIII, malgré tant de promesses et des actes réels, n'a point encore permis l'accès, et par conséquent l'étude : on pourrait dire qu'il ne reste de ce grand nom maudit que des ruines.
Nous avons pu franchir le seuil des appartements du Vatican, et nous y conduirons le lecteur; nous rassemblerons aussi toutes les images qui ont la prétention de représenter un Borgia, pour les soumettre tour à tour à la critique, et arriver i\ faire naître chez le lecteur la conviction qu'il a bien sous les yeux le portrait authentique d'Alexandre, celui de César Borgia et celui de Lucrèce.
Avec les portraits vienJnMit les monument-; de In numism.iiiv^uc nssc/ imper-
sonnels pour Alexandre comme pour Lucrèce, mais qui cependant sont très précieux parce qu'ils ont une authenticité indéniable, et peuvent servir de types et de point de comparaison auquel on devra soumettre toute image qui aura la prétention de représenter un des héros. Quant à César, la numismatique est muette; il n'existe même pas de lui une de ces restitutions îahe^, dans le siècle même où il a vécu, d'après quelque document contemporain. Après les portraits, quoi de plus personnel que Vépée de Borgia^ monument incomparable, le plus digne d'étude, et celui qui parle le plus à l'imagination par les inscriptions et les compositions gravées sur la lame? L'arme de César venue aux mains d'un Gaetani, duc de Sermoneta, a été pour nous le point de départ d'une étude qui a pris de grandes proportions parce que tout ce qui touche à l'art du xv° siècle italien est au plus haut point suggestif, et que dans cet ordre d'idées on peut dire hardiment que tout est dans tout.