‹ Autour des Borgia; les monujents - les portraits, Alexandre VI - César - Lucrèce, l'épée de César - l'œuvre d'Hercule de Fideli, les appartements Borgia au Vatican; études d'histoire et d'art. Avec 18 planches en couleur, en noir et sur cuivre, et 156 illus. d'après les monuments contemporainsChapitre 6 sur 30 · LES PORTRAITS D'ALEXANDRE VI · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS D'ALEXANDRE VI

l.es médailles d'Alexandre VI. — La fresque du Pinturicchio. — Le portrait du musde de Valence (Espagne).— Le buste de Paul II au mus^e de Berlin. —Un portrait d'Alexandre VI parle Titien au musée d'Anvers. — Le frontispice de l'ouvrage de A. Gordon sur Alexandre VI.

C'est un instinct de l'homme de rechercher les images des héros et de tous ceux qui ont marqué dans l'histoire par le génie, l'éclat de leur puissance ou la supériorité de leurs vertus; les Êtres en dehors de l'humanité par leurs désordres et par leurs crimes n'échappent même point à sa préoccupation ; tout en lui inspirant la terreur ou le mépris, leur personnalité attire. Dans les traits des premiers, nous voulons voir les reflets de la noblesse, le sceau du génie, la flamme qui jaillit pour ainsi dire des grandes àmcs et brille dans leurs yeux; chez les autres nous aimons à constater les stigmates du vice, ceux de la cruauté, et les ins- 5 tincts pervers qui les ont dominés.

Ces images des devanciers, les hommes les demandent au bronze, au marbre et à la peinture; s'ils n'existent point, il la leur faut à tout prix: ils sauront l'inventer, et ils la restitueront : vient alors un artiste qui, d'une main adroite, modèle leurs traits d'après leur caractère et les met en harmonie avec la tradition; peu à peu le temps s'écoule, la légende se forme, la fiction devient vérité; et, après cinq siècles

8o LES MONUMENTS DES BORGIA.

écoulés, c'est une rude tâche pour ceux qui ne veulent point être la dupe de ces faussaires parfois sublimes, de démêler la vérité du mensonge et de les confondre.

Des représentations de ces trois personnages, Alexandre, Lucrèce, et César, une seule, celle du pontife Alexandre VI est indiscutable; le Pinturicchio nous ayant laissé de lui une image superbe, nous n'avons que deux médailles de Lucrèce; et quant à César, ni le bronze, ni le marbre ne l'ont reproduit, et l'authenticité des images qui le représentent sont toutes contestées. Vingt musées ou collections d'Europe cependant nous offrent des portraits du Valentinois et de la duchesse de Ferrare; nous allons essayer de combler cette lacune et faire comparaître toutes ces représentations pour les soumettre à l'épreuve d'une critique qui s'armera pour conclure avec quelque autorité, de tous les renseignements contemporains des héros.

jES Médailles d'Alexandre VI. — L'origine des représentations d'Alexandre VI qui lui sont contemporaines est telle que nous pouvons y ajouter une foi entière; mais par un caractère commun à la plupart des images des princes, des pontifes et des personnages du XV* siècle, elles sont toutes de profil et par conséquent ne donnent qu'une idée incomplète de sa physionomie. Si les monuments de la numismatique sont d'une importance capitale et peuvent servir de points de comparaison, de témoignage irréfutable, ils ont, à certaines époques, l'inconvénient grave de revêtir un caractère héroïque, de prendre un aspect monumental qui transfigure le personnage et ne donne pas toujours une juste idée de son aspect. Souvent aussi l'exécution est rude, fruste, la matière, même maniée par un artiste de génie, semble à peine dégrossie, et nous ne trouvons parfois dans les représentations grandioses des Pisanello, des Matteo da Pasti et des Sperandio, que le geste général et la silhouette caractéristique. Presque jamais, alors qu'on les saisira si bien dans quelques médailles antiques d'une exécution précieuse, ou dans des effigies de la pleine renaissance italienne, française et allemande, on ne trouve de 1446 à i5oo, dans les œuvres que nous citons, un de ces « signes particuliers » qui, aune époque où les traits des personnages représentés prennent tous un air de famille, permettrait de reconnaître à coup sûr le personnage et de l'identifier sans conteste.

Il va sans dire que nous choisissons pour en faire les types auxquels nous

allons soumettre les représentations d Alexandre VI, celles de ses medaille.>> qui sontcontemporaines,et que nous négligeons celles qui ne sont que des Restitutions faites après coup pour former collection.

La médaille que nous produisons ici est iiicdiic, l original c>i au (.abinct de Madrid, elle est anonyme, et son revers nous dit dans quelle circonstance elle a été modelée. ICxpliquons-en la légende : MO. AD. VAL. FOS. PROP. COR. Q. C. c'est-à-dire MOLICM. ADRIANUM. VALLIS. FOSSIS. PROPUGNACULIS. CORRIDORIS qui:. CINXIT. — Kt pour la traduction, en y joignant Texergue de la face Ar.rxAxnRF VI. Souverain Poutifc.ami de la justice et de la

M<idaillc d'Alcxamlie VI. — Commcmorativc des Tr«viiux du Môle d'Adrien.' (Fort Saint-Ancc. Anonyme. — Communiquée par .M. Alot^tleiu.

paix, ceif^nit par prudence le mole d'Adrien de remparts, de fusses et de passages souterrains.

Le fait historique de l'ouverture delà communication secrète entre le \ uiican et le fort Saint-Ange par Alexandre VI est constaté pour l'histoire; quant à l'image elle même, tout en accusant de l'ampleur et une puissance de rendu dans la forme symbolique du môle, elle est rude, grossière, sans que le profil du pontife démente cependant l'image du Pinturicchio au point de vue de la construction.

La seconde médaille que nous publions a la tin de ce chapitre est celle commémorative du Jubilé de i5oo;elle n'est point contemporaine, c'est une restitution de Paladino,mais si on compare le profil avec celui de la fresque du Pinturicchio, on y retrouvera plus de fermeté, et on sent que l'artiste s'est inspiré d'un

document sérieux. En somme, dans toute la numismatique spéciale à Alexandre, le portrait semble copié d'après un même type'.

jORTRAiT D'Alexandre VI. — La Fresque de Piniuricchio. — Dans le chapitre précédent nous avons insisté sur l'effigie d'Alexandre VI peinte vers 1493 ou 1494 dans les appartements Borgia; c'est là le monument par excellence ; nous avons fait observer que si la physionomie du pontife, représenté à genoux, les mains jointes, dans ses vêtements pontificaux, présente au point de vue de l'ensemble un aspect de grandeur incontestable tout en conservant la réalité de la vie, elle n'est pas tout à fait conforme aux descriptions que nous ont laissées les orateurs étrangers représentant les divers souverains auprès du trône de saint Pierre. Alexandre, né en 1431, n'était âgé que de soixante-trois ans au moment où le Pinturicchio l'a peint dans son propre appartement; en face de son modèle, il travaillait d'après nature, et non plus d'après des documents plus ou moins exacts. Paolo Capello', dans la lecture de sa relation de son ambassade à Rome faite au Sénat, en septembre i5oo, nous fait du pontife un croquis,' tracé aussi d'après nature, qui jure d'autant plus avec celui du Pinturicchio que l'artiste peignait le pontife en 1494. « Le pape — dit l'ambassadeur — a soixante-dix ans, chaque jour il rajeunit, ses préoccupations ne durent qu'une nuit, il veut vivre, il est d'une nature joyeuse, et ne fait que ce qui tourne à son avantage. » Si on considère que Capello parle d'Alexandre six années pleines après que Pinturicchio l'a peint, le personnage

I . — M..\loyss Hciss, l'auteur des Médailleurs de la Renaissance {J. Rothschild, éditeur), auquel nous devons le moulage de la médaille inédite de Madrid, compte sept médailles d'Alexandre :

1° Celle que nous reproduisons ici;

2' Une autre dont le revers est à peu près le même (T. Numism. méd. ital., t. 1, pi. xxv, 5), d'un travail plus fin que le n« i, mais moins sculptural — elle est l'œuvre d'un ferrarais, graveur en monnaies, nommé Giovanni Maria;

3« Une pièce avec le couronnementd'AlcxandreVIque M. Friedla;ndcr attribue au Caradosso, — attribution que n'admet pas M. Milanesi qui observe que le Caradosso n'avait pas quitte Milan pendant le pontificat d'Alexandre V'I ; 4* Une pièce avec l'écusson des Borgia au revers (T. N. méJ. papales, pi. m, n" 6) et le profil de Paladino (qui est une restitution de la fin du xvi" siècle);

5" La pièce du Jubilé (que nous donnons en cul-de-Iampe), qui est également une restitution de Paladino;

(j. Un bronze, avec au revers un bœuf couronné (allusion aux armes des Borgia, qui pourrait être du temps, (T. N. méd. ital., t. I, pi. xxv, 5);

7° Un dernierbronze enfin, avec une croix grecque ornée de huit rosaces au revers (T. N. méd. ital., 1. 1, pi. xxv, 3 qui a toutes les apparences d'une restitution, le revers se rencontre sur des pièces de la fin du xvi' siècle.

2. ^ Paolo Capello. — Relation au sénat, citée dans Sanuto, tome 111, col. 840-7.

semblera encore moins Jlal lé, et l'artiste nous aurait donné alors un portrait d'un caractère absolument réaliste.

Ce n'est cependant pas le seul témoignage qui nous reste, nous avons un autre document de la main du même artiste; c'est un panneau ruiné, mais très précieux, conservé aujourd'hui au Musée de Valence (Kspagne), qui aurait été exécuté en 1492 pour le cardinal Francesco de Borgia, cousin du pontife, qui fonda à Jativa la chapelle de Notre Dame des Fièvres, et la dota d'une rente de cent ducats. Schmarsow, le biographe autorisé du Pinturicchio, a cité ce portrait en le faisant figurer dans son œuvre. Nous mettons sous les yeux ce monument dans toute sa vérité, reproduit par des procédés qui ne permettent point d'interprétation, et sont le plus sûr garant du caractère d'un document. L'œuvre est singulièrement archaïque en ce qui concerne les deux personnages divins, le pli rectangulaire fait penser aux primitifs de l'école de Sienne, on n'y sent la nature directement consultée que dans le portrait lui-même qui, il faut l'avouer, rappelle beaucoup celui des appartements par l'attitude et le geste. Les lecteurs observeront toutefois que l'un des traits caractéristiques de la physionomie du pontife c'est la courbure du nez, toujours très accentuée dans les médailles, et qui est conforme dans la fresque des appartements. Or ici, le nez est droit et, à moins d'une resiauraticn du profil dans laquelle aurait disparu la courbure, signe particulier du visage, nous avouons que si respectable que soit lorigine de l'œuvre, cette circonstance doit faire naître un doute sur l'identité du personnage représenté.

Cette identité cependant n'a jamais été mise en doute, mais jamais non plus la critique n'a rassemblé pour les rapprocher les uns des autres les éléments de comparaison. Je vois bien là, sur le piédestal qui supporte le Christ enfant, les armes des Borgia, mais je ne vois pas les clés pontificales, et aux pieds du personnage, ce n'est point le trirègne qui sert de premier plan, mais bien la mitre des archevêques, à forme angulaire. Je ne sais point non plus si le surplis blanc dont les manches coupent la tunique sombre sont l'attribut du saint Père, et non point celle d'un prélat; et pour toutes ces raisons je me demande s'il ne faudrait pas voir dans le donataire de la \iergede la chapelle de Notre-Dame des Fièvres.

Ix Hape Alexaoilrc VI.

'K»c-5imil<tl'uneGnivurcancicnac).

le cardinal François Borgia lui-mcme, né à Sueca près de Valence, cubiculaire, évêque de Teano, archevêque de Cosenza, trésorier du pontife Alexandre et

son cousin, qui n'était pas encore cardinal à l'époque de l'exécution du portrait. Je n'insiste pas davantage, les documents sont lisibles, le lecteur conclura. Mais s'il est possible que le souverain pontife envoie son portrait à la chapelle de Notre-Dame des Fièvres, il est plus naturel encore que le fondateur de ladite chapelle y soit repréesnté en adoration devant la Vierge.

Ce panneau précieux et vénérable a son histoire; il figurait encore en 1818 dans la chapelle, mais les membres de la fabrique en faisaient peu de cas à cause de sa vétusté; le peintre Don Francisco Llacer ayant reçu alorslacommande d'un nouveau tableau représentant la Madone des Fièi>res, la fabrique, afin de lui venir en aide, lui envoya comme renseignement l'original du Pinturicchio, que l'artiste garda dans son atelier jusqu'en i83o et où le restaurateur du musée de Madrid, Salvator Martinez Cabelly, eut l'occasion de le voir. Vers i85o, le panneau, quoiqu'on eut souvent offert à la fabrique de le reprendre, était encore dans l'atelier; enfin

Alexandre VI. — Panneau du Pinturicchio au Musée de Valence. Communiqué par Don Francisco de Madrazo, Directeur du Musée de Madrid.

une dernière sommation de lenlcvcr étant restée sans réponse, l'artiste l'envoya à l'Académie de Valence, où le président d'alors, Don Krancesco Carbonell, accepta le dépôt. L'œuvre y figure encore.

Don Frcdcrico de Madrazo, l'honorable directeur du Muscc de .Viadrid, chez qui nous avions vu une copie exécutée par lui d'après ce précieux panneau, a bien voulu nous communiquer une photographie faite à Valence d'après l'original même.

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Alex.inilrc VI prcsente à Saint Pierre Pcsaro, Capitaine général de rË|ili*c. (Tableau du Titien au Musée d'Anver*.)

Nous reproduisons ici un superbe buste qui figure au Musée de Berlin, catalogué sous le nom de Paul II ; une ressemblance réelle avec Alexandre VI a porté quelques amateurs à prendre cette représentation monumentale el d'un aspect superbe pour celle d'Alexandre W. Ce fut un instant le cas de M. W. Bodc luimême qui, dans un travail publié en i883 iBusIes italietts du .x\- siècle, page t^) écarte l'hypothèse d'un portrait de Paul II pour des raisons tirées de la forme du menton, moins proéminente. M. E. Miint/, à son tour, a vu là un Borgia, et, s'appuyant sur une gravure ancienne que nous reproduisons ici, il tient pour son opinion première Devant de telles autorités ceux qui <c croient les mieux ren*

seignés ne peuvent que devenir hésitants et timides, mais j'ai recommencé mon enquête, et m'en tiens à Paul II. Une comparaison attentive de la face et du profil du buste avec la plupart des gravures des divers cabinets d'estampes de l'Europe autorise cette conclusion. J'ajoute que le buste a été acheté à Berlin sous le nom de Paul II; je vois donc là Barbo, vénitien élu en 1464, qui a régné six ans- La caractéristique de la figure, la différence entre les deux types, est dans le grand espace qui sépare le nez de la bouche et la perpendicularité de cette partie du visage, tandis que chez Alexandre, cette ligne est oblique. Le buste de Berlin, vu de face, présente aussi une disposition très particulière des mèches du front qui, partagées dans l'axe, tombent assez bas sur chacun des yeux et sont frisées avec recherche; ce n'est point le cas pour Alexandre VI.

Une composition du Titien qui figure au musée d'Anvers nous montre Alexandre VI présentant à saint Pierre un capitaine de l'Église. Le document n'est pas contemporain, cela va de soi, mais, outre que ce grand artiste peint d'après des documents sérieux, la simple comparaison de la gravure avec la médaille du jubilé prouve qu'il a puisé à bonne source. Le pontife, qui porte la tiare, tient à la main le vexillum; le personnage présenté est un Pesaro, de la famille vénitienne, qui aurait été évêque de Paphos ; le cas est bizarre, mais le capitaine général de l'Église tenant lui-même l'étendard et ayant son casque à ses pieds, il n'y a nulle méprise; on remarquera qu'il porte \esolideo, qui cache la tonsure, et qu'il revêt le surpli et le manteau des prélats. Nous tenons le document pour d'autant plus curieux que tous les attributs sont conformes, et que, dans l'original (qui par sa dimension, rend mieux les traits du pontife

Buste de Paul II au Musée de Berlin.

LES PORTRAITS DKS RORGr.A

qu'une reproduction réduite comme la nùtrc/, Alexandre \l est absolument identique aux deux médailles les plus caractéristiques et à la fresque elle-même, l'viifin, encore que ce soit l'œuvre dun graveur du xviti* siècle, et qu'il n'y ait pas là un témoin contemporain, nous reproduisons aussi un fac-similé du portrait d'Alexandre VI qui figure en tête de l'ouvrage d'Alexandre Gordon, dédié au duc du Mantoue : La vie du pape Alexandre VI et de son fils César Borgia '. Ce portrait, grave par Bernaerts, pourrait avoir eu pour source un document qui nous a échappé; le pontife paraît là dans son attitude puissante, avec le cou nu, sa force physique et la robuste allure qui le caractérisent d'après tous les récits du temps. C'est sûrement un portrait de facture pour lequel l'artiste a consulta un document assez vivant ; le portrait est peu sérieux comme document, mais il faut tout connaître dans cet ordre d'idées ; il ne contrarie d'ailleurs en rien l'idéal qu'on .se fait du sensuel pontife.

AlcxanJre VI.

• 'Ourragc de A. <•■■!. !■

1. — Voir la traduction française imprimcc ii Amsterdam, chu/ Pierre Moriijr, i-lj.

.Méilaille d'Alexanitrc

inmèmorative du Jubilé de i5oo.

César Borgia d'après Paul Jovc. — La Frise est tirée d'une Gravure de Maître Hercule.

Mettons tout d'abord sous les yeux du lecteur, comme si nous en admettions Tauthenticité sans conteste, le célèbre portrait de César attribué à Raphaël, qui fait partie de la riche collection du Palais Borghcse à Rome. Un des portraits les plus séduisants qui soient au monde, image à la fois vivante, psychique et mystérieuse; depuis plus de deux siècles elle sert de thème aux générations et elle a acquis Tautorité que donne une longue tradition.

D'où vient l'œuvre et où sont ses titres ? — Personne ne peut répondre à cette question; pas même le chef actuel de la famille Borghèse. C'est en vain que le prince a tenté de remonter à l'origine en interrogeant les archives de la famille, le portrait n'a pour lui qu'une tradition qui date de plusieurs siècles, et aucun document ne nous atteste sa provenance.

La reproduction que nous donnons ici de cette image célèbre aide à la décrire; directement faite sur l'original, elle saura le rappeler à ceux qui ont visité le palais des Borghèse. Le prétendu César est debout, peint jusqu'à mi-corps, la main droite sur la poignée de son épée, la gauche largement ouverte et campée

sur la hanche ; rcvctu d'un justaucorps à trois rangées de boutons dont la manche gauche seule montre des crevés de satin à la mode des lansquenets d'Allemagne; il porte sur la tête une toque noire ornée de perles, ombragée d'une plume. Le front, très haut et très pur est dégagé des cheveux, ramenés en arrière, une barbe d'un ton châtain, séparée par le milieu, retombe en larges mèches sur sa poitrine, les yeux largement arqués et ombragés de sourcils nettement dessinés, semblent jeter des flammes; toute la physionomie respire la jeunesse, l'élégance et la force.

Or, non seulement la plupart des juges les plus compétents de l'Kurope se refusent à voir dans cette œuvre le portrait authentique de César, mais personne aujourd'hui n'ose plus prononcer à son sujet le nom de Haphacl. Longtemps encore cependant les pèlerins du monde entier qui traversent la ville éternelle persisteront à s'attacher à une tradition qui résiste à tous les efforts de la critique moderne ; et le modèle audacieux, séduisant et perfide, sorte de sphinx auquel on voudrait arracher son secret, s'imposera toujours a l'imagination de ceux qui veulent trouver dans cette image le reflet vivant des singuliers contrastes qu'offre dans l'histoire le terrible fils du pape Alexandre VL

Qui donc, le premier, a osé contester l'authenticité du portrait? — Depuis une vingtaine d'années déjù, la comparaison de l'âge du peintre avec l'œuvre, et celle de l'âge du modèle avec les conditions, mieux connues, de l'histoire de sa vie, avaient fait naître l'incertitude; le doute existait déjà, quand une affirmation très nette, exprimée par un historien illustre, le plus autorisé de ceux qui ont tenté de restituer la vie de Lucrèce Borgia, Ferdinand Grégorovius, vint porter à la tradition un coup dont elle ne devait plus se relever, a 11 n'existe, a dit l'auteur de l'Histoire de Rome au moyen âge, aucun portrait authentique de César Borgia, celui du palais Borghèse a été baptisé de ce nom sans aucune espèce de fondement*. »

Les critiques les plus compétents allaient à leur tour saper la légende qui attribue le portrait à Raphaël; MM. Crowe et Cavalcaselle, Morelli, K. Mùntz, tous ceux qui se sont attachés au Sanzio, repoussaient l'attribution en donnant deux sortes de preuves, des preuves techniques et des documents biographiques; le dernier des historiens du peintre d'Urbin, homme d'Ktat habile, brillant orateur, parfait humaniste, M. Marco Minghetti, qui devait être bientôt enlevé à

I. — Storia delta Cilla diRowa neln-.tdio Evo. — Traduction italienne (Grégorovius), toI. Vll,p .io5.

l'affection de ses amis, à Rome même, à deux pas du palais Borghèse, achevait la ruine de la tradition dans un livre où il résumait les plus récentes découvertes sur le Sanzio', en affirmant la négative sans même se donner la peine de la prouver, comme si elle était hors de discussion, et donnant pour raison péremptoire que le costume du personnage appartient à la deuxième moitié du xvi° siècle.

Voyons donc qui aurait pu peindre César, où et quand il a pu poser, si ses traits sont connus, et par quel document ils pourraient Tétre. Un certain nombre d'artistes hantaient alors le Vatican; ont-ils laissé un portrait, une fresque, une médaille, œuvre contemporaine d'Alexandre VI, à laquelle on pourrait comparer les portraits prétendus de César et qui pourrait servir de base à une discussion sérieuse ?

Borgia est né en 1476; il meurt dans sa trente et unième année, après avoir quitté Rome en i5o3 et l'Italie en 1504. Dès lors, prisonnier d'Ktat, enfermé dans une forteresse au nord de l'Espagne, celé à tous les yeux, il s'enfuit de sa prison à la fin de l'année i5o6 pour tomber trois mois après en Navarre, en mars iSoy. Jusqu'en 1498 il est cardinal de Valence, et n'a été relevé de ses vœux que pour venir en France épouser la sœur du roi de Navarre, Charlotte d'Albret, le 12 mai 1499 ; il n'en reviendra que pour prendre le commandement des troupes pontificales et entreprendre la campagne des Romagnes, en i5oo.

J'écarte tout d'abord l'objection, qui paraît grave, du costume séculier porté par un cardinal; car il est avéré que César se plaisait à s'habiller en cavalier espagnol, et d'ailleurs, il est impossible, en regardant l'image du palais Borghèse, d'y voir un homme de moins de vingt-sept à vingt-huit ans au moins, et César n'appartient plus à l'Eglise. Tout portrait de César homme fait, dans l'âge où il est ici représenté, n'a pu être exécuté par un peintre italien que de i5o3 au printemps de i5o4; passé cette époque, si on veut admettre qu'il a pu poser devant un peintre, il faudrait que l'artiste ait opéré en Espagne, dans la prison de Chinchilla de la province de Valence, ou dans celle de Médina del Campo au nord de la Péninsule. Dans ce cas bien peu admissible (on ne fait pas le portrait d'un

i--—RaffaeUo, par Marco Minghetti, Nicolas Zanichelli, i885.— « Nella galleria Borghèse, è un ritratto che dicesi di Cesare Borgia. Ma non credo vi sia oggimai alcun intendente di belle arti che non lo rico nosca per opéra del Bronzino, oltreche il personaggio per il costume che porta appartiene a mezzo

secolo dopo Cesare Borgia. i-

I,KS POPTRMT«î DFS ROHGIA. 91

prisonnier qu'on garde à vuc^ il faudrait que l'œuvre dénonçât son nripinc espagnole, et ce n'est pas le cas pour le portrait Horghcse.

Voilà l'époque nettement et irréfutablement circonscrite ; menons de front les deux enquêtes et voyons si, en admettant que César ait posé devant Raphaël dans la dernière année de son séjour en Italie, c'est-à-dire vers i5o3, l'artiste était en âge et en situation de le peindre ; et examinons si l'œuvre elle-même, par son caractère, répond à la manière du peintre d'IJrbin à cette époque.

Né le vendredi saint de l'année 1483, le Sanzio a dix-sept ans en i5oo; cette année-là, il est à Pérouse, près du Pèrugin ; on sait qu'il se dégagera assez tard des influences de ce maître et de celles de l'imoteo délie Vite. Il restera dans cette ville jusqu'en i5o2, reparaîtra à Urbino en 1504, et, dans le cours de la même année, ira se fixer à Florence. Ce n'est que quatre années plus tard, en i5o8, que le jeune artiste viendra pour la première fois à Rome où, par une lettre datée du 5 septembre de cette année, lettre adressée à Bologne à Francesco Francia, il constate qu'il ne peut plus suffire aux commandes. Le 14 octobre i5oo, César a bien passé quelques jours à Pérouse et, à la rigueur, il aurait pu y rencontrer Raphaël ; mais le peintre des Stan{e n'a que dix-sept ans, non seulement il n'est ni consacré ni même connu, mais la date de la seule œuvre qu'on connaisse de lui à cette époque est contestée, et toutes les œuvres qu'il peindra jusqu'à sa période florentine se ressentent si fortement de l'empreinte de ses maîtres qu'on hésite parfois à les lui attribuer. César Borgia, à ce moment, a pour peintre officiel, vivant à ses côtés comme son pensionnaire, Bernardino Betti, le Pinturicchio. qu'il a connu de tout temps; celui-ci a peint son portrait sur les murs du château Saint- .Ange, et il a décoré, de 149^ à 1495, les appartements des Borgia. C'est dans ces circonstances que César a pris le peintre en affection, il le revoit à Pérouse à son passage, scelle avec lui des relations nouvelles, lui accorde une concession sur sa demande et en avise dans les termes suivants le vice-trésorier chargé d'exécuter ses ordres : « Bernardino nous a toujours été cher à cause de ses mcrltes et. de nouveau, nous venons de l'attacher à notre personne. »

Toutes les probabilités sont donc contraires à l'hypothèse de l'exécution d'un portrait par Raphaël : l'artiste est trop jeune, il est trop loin, et de plus il est tout à fait obscur; cependant, comme on ne se fîatte point de connaître toutes les circonstances de la vie des artistes et que celui-ci est dune précocité rare, si l'œuvre se dénonçait ouvertement comme une œuvre de son pinceau, on serait

embarrassé malgré Tabsence de concordance de l'âge du modèle avec celui du peintre. Voyons donc le côté technique de la peinture, et, pour ne point tomber du côté où nous pouvons pencher, appelons à nous les grands experts de l'Europe. L'honorable sénateur italien, M. Morelli, est le premier en date ; il vit à Rome en face du portrait Borghèse; il l'a étudié et a même donné consultation sur le sujet : « Che il ciiadro uonpossa essere di Raffacllo; credo che si ammetterafacilmente dagli amici e conoscitori dell'arte i piu corti e superjîciali '. » Cela dispenserait du reste, mais l'écrivain, lui aussi, rappelle les incompatibilités des dates fournies par l'histoire. « Quel malheur, dit-il, que ceux qui ont prononcé le nom de Raphaël aient oublié que la carrière politique du héros est terminée vers la fin de l'année i5o3. Si les traits du modèle étaient vraiment reproduits sur ce panneau par la main de Raphaël, le dessin aussi bien que la facture devraient révéler la première manière de l'Urbinate (entièrement péruginesque), dont il n'existe pas trace dans ce tableau... >» — Et le voilà en face du panneau, l'examinant en expert : « Observons avec soin le portrait : le cavalier porte un béret noir à plumes, un pourpoint noir à manches, à crevés et à manchettes; sa main droite repose sur la garde de son épée, la gauche s'appuie sur la hanche. La forme du vêtement indique, dans ce pseudo-César, un gentilhomme florentin du premier tiers ou du premier quart du xvi" siècle, et si on enlève l'épais vernis jauni par le temps, qui recouvre la peinture, je ne crois pas me tromper en disant qu il présenterait à nos regards un tableau du Bron^ino, avec l'émail propre à ce maître, le froid coloris de ses chairs, et ses yeux fortement, durement creusés. La raideur élégante de la pose nous révèle aussi le Bronzino; elle est presque identique à celle des portraits du Panciatici des Offices, et à celui du Giannetto Doria de la galerie Doria Pamphili à Rome. Le dessin de la main fait aussi penser à l'Ecole d'André del Sarto et surtout au Pontormo. Pour conclure selon ma conviction, ce soit-disant César Borgia attribué à Raphaël n'est pas d'une autre main que celle d'A ngelo Broni ino. »

M. Morelli, on le voit, est singulièrement affirmatif ; écoutons maintenant le D' Wilhelm Bode, le savant conservateur du Musée de peinture de Berlin : « Quant au portrait qu'on regarde comme celui de César Borgia dans la galerie Borghèse, je suis sûr que le tableau n'est pas du temps de César et qu'il n'est pas

I. — «Que le tableau ne puisse pas être de Raphaël, je crois que le fait sera facilement admis par tous

les amis et connaisseurs de l'art les plus courts de vue et les plus superficiels. »

PRETENDU PORTRAIT UB CESA l

UlSliB CORRER D8 VINISE

dcRaphacl. Je doute qu'il soit du Parmegianino ou deBron/ino,ctcertaiiiciiient il n'est pas de Giorgio Père/, leur contemporain. Pour moi, c'est un tableau italien de i525 à i53o à peu près, et d'un maître florentin comme le Rossa; pour l'attribuera Hron/.inoou à Parmegianino, je le trouve trop brun et trop chaud. ■

M. Morelli a vu là une œuvre de iSaS à \b?>5, M. Bodc se maintient dans les mêmes termes. Le premier a cité Bronzino (mais Bron/.ino bruni, chauffé, cuit par des vernis successifs); et c'est justement cet aspect chaud (artificiel selon M. Morelli) qui empêche M. Bode d'attribuer l'œuvre au Bronzino.

Invoquons un troisième témoignage, considérable aussi, celui de l'un des auteurs de V Histoire de la peinture dans le nord de l'Italie. « J'ai revu mes notes sur le Borgia du palais Borghêse, m'écrit M. Crowe, le panneau est ancien, les mains rappellent Parmegianino, elles sont minces, osseuses, grandes, mais peu charnues. La surface lisse ferait penser au Bron/.ino, le fond rap|>elle la manière de Raphaël, telle qu'elle était pratiquée par Jules Romain, mais le tout est tellement altéré par des repeints qu'on ne peut véritablement émettre avec certitude aucune opinion. »

M. Mundier, qui a joui d'une réputation sérieuse comme connaisseur, pense au « Parmegianino »; quant au célèbre auteur du Cicérone, Jacob Burckardt, il cite le nom de « Giorgio Père/. » (que M. Bode repousse); mais, en somme, de tant de savants témoignages, pas un ne conclut à un artiste de la tin du xv' siècle, ou des toutes premières années du xvi*. Et, en effet, comment pouvaient-ils y penser? — si le portrait avait été fait sur nature entre i5oo et i5o4 (pour concorder à l extrême rigueur avec l'dge du modèle), on devrait avoir devant les yeux une œuvre d'un des derniers Quattrocentisti, d'un homme qui a connu les primitifs; tandis que celle-ci, très,libre, très avancée, d'un relief extraordinaire, dénote une main preste, audacieuse et qui s'est affranchie du modèle.

Nous pourrions dcja loumcr le dcbal cii *.<.> itiiin.> . — .Si t i.m iw h ^••ihûu de César, il n'est point de la main de Raphaël; si l'œuvre doit être attribuée au peinte d'Urbin, elle n'est point l'image de César. Mais dégageons mieux le terrain et posons cette première conclusion que personne ne se refusera, je suppose, à accepter : — Le portrait de la galerie Borghêse est de beaucoup postérieur à César Borgia; — // n'est pas de la main de Raphaël; et nous ajoutons : — s'il représente César (^car nous ne voulons encore ni l'affirmer, ni le contester), — il n'a pas pu

être exécuté d'après nature : c'est-à-dire que nous serions en face d'une restitution faite d'après quelque document précieux qui a disparu.

|ésar Borgia D'APRÈS LES CONTEMPORAINS. — Appelons un à un en témoignage les contemporains de César, pour savoir quels sont, entre i5oo et i5o3, et son extérieur, et ses traits?

Le fils du cardinal Rodrigue Borgia et de la Vannoza Catanei, né en 1476, voué à l'Église dès l'âge de douze ans, est devenu un personnage par suite de l'élection de son père au pontificat en 1492. Nommé à seize ans archevêque de Pampelune; à dix-sept ans il est cardinal de Valence; rongé par l'ambition, à vingt-deux ans, il a déjà rejeté la pourpre, et, ayant ceint l'épée, nommé capitaine général de l'Eglise, commence sa carrière politique. Par suite d'une alliance avec le roi de France qui rêve la conquête du Napolitain et sollicite une grâce du Saint-Siège, César épouse Charlotte d'Albret, sœur du roi de Navarre; avec l'aide de nos lances, il entreprend d'abattre les petits tyrans des Romagnes; trois campagnes successives vont lui permettre de ceindre la couronne ducale, et il signera : César de France^ Duc de Valentiiiois, Duc des Roniagnes, Capitaine général de l'Église^ Gonfalonier, Seigneur de Piombino, de Faënia, d'Imoli, de Cesena^ de Rimini, de Pesaro et de Fano. Tel est le personnage que nous devons avoir devant les yeux à l'âge que nous présente le modèle. Nous n'avons trouvé nulle part un portrait exact ou une description précise faite d'après nature par un témoin oculaire autorisé; cependant tous les ambassadeurs des princes d'Italie qui viennent rendre hommage au jeune prince, les courtisans, les poètes lauréats, les chroniqueurs, et aussi les seigneurs de l'état-major de Charles VIII qui ont vu César à Chinon lors de son mariage, ont célébré sa beauté, sa tournure, sa recherche excessive dans les habits, son luxe extraordinaire; et quand les Français trouvent qu'il est bellâtre, efféminé et qu'il a « vanité et bombance sotte », les orateurs et les envoyés des princes le qualifient : biondo, bello, bcllissimo, realissimo; et tous s'entendent pour vanter sa fière tournure.

Boccaccio, envoyé du duc de Ferrare auprès de la cour Pontificale, est celui qui nous a laissé le premier portrait qu'on ait du héros, mais s'il est assez piquant dans sa forme succincte, il nous est de peu de secours, car il Ta tracé au moins dix ans avant l'âge du portrait Borghèse.

« L'autre jour je fus trouver César dans son palais du Transtevère; il partait

pour la chasse, en habit tout à fait mondain, c'est-à-dire vêtu de soie et en armes, une petite tonsure rappelait seule en lui l'homme d'Église... C'est une personne d'un esprit supérieur et d'un naturel exquis; ses manières sont celles d'un prince; il est d'une humeur particulièrement sereine, d'une grande gaieté, tout en joie {è titttnfesta)... Doué d'une modestie haute, son aspect est de beaucoup supérieur en grâce et en dignité à celui de son frère, le duc de Gandia, qui ne manque pas non plus de qualités. L'archevêque n'a jamais eu de goût pour le sacerdoce. »

Nous sommes plus heureux avec Antonio Cappello l'ambassadeur de la Sérénissime, car il le voit juste au moment où on aurait dû le peindre : « César Borgia a vingt-sept ans, il est très beau de corps, grand, bien fait, plus beau encore que le roi Ferdinand '. Il est realissimo, très prodigue, ce qui déplaît au pape; s'il vit, il deviendra un des plus grands capitaines de l'Italie. »

Le crayon est flatteur, mais il est trop sobre de détails; les envoyés louent toujours la desinvoltura, l'aspect, la gaieté, l'esprit et la force de l'homme; par-ci par-là aussi, on a des descriptions de costume; une fois même, on voit le V'alentinois entrer en danse, masqué, à Ferrare, au mariage de sa sœur, et, faisant des passes en solo, dénoncer son personnage par sa grâce unique, on dit de lui : « Vunico Cesare ». Mais nulle part nous n'avons un signalement net qui nous fournirait un terme de comparaison. Quand l'historien Grégorovius va tracer de main de maître son portrait historique, qui résume bien l'impression que laisse la lecture de tous les témoignages contemporains, tout en affirmant la beauté du monstre, il se tiendra encore dans des généralités.

« Comme Tibère dans l'antiquité, dit l'auteur de Rome au njoyen âge. César Borgia était le plus bel homme de son temps; la nature lui avait prodigué ses dons les plus heureux ; robuste de corps il avait la force d'un athlète. Jamais il ne se laissait entraîner par l'ivresse des sens qui, chez lui, restaient au senice d'une intelligence froide et aiguisée. Sur les femmes il exerçait une attraction magique, mais son action était plus énergique encore sur les hommes, il avait le don de les désarmer... »

Il n'y a évidemment pas incompatibilité entre ces descriptions et l'image Borghèse; la physionomie est à la fois énergique et séduisante, la tournure élé-

I. — L'héritier d'Aragon, prince royal de Naplcs, «fiait regarde alors comme le plu» beau prince

d'Italie.

gante, l'accent a de l'autorité et de l'audace jointe à une sorte de maestria qui correspond aux témoignages; mais, je le répète, ce sont là des traits généraux qu'on retrouve dans bien des portraits, et comme aucun témoin oculaire n'a indiqué un trait précis, un accident de la forme, ce qu'on appelle en terme de s\^na[emcvy\.,\\x\ signe particulier^ le contrôle par comparaison devient impossible. Je me trompe, un contemporain de César, Paolo Jovio, évèque de Nocera, biographe de César, a donné de l'aspect de son visage et de l'ensemble de sa physionomie une impression rapide et caractéristique; mais, en la lisant, le trouble et l'indécision redoublent, tant le témoignage contraste avec celui des historiens et des autres contemporains. Rejettant alors tous les documents écrits, plus ou moins suspects suivant les passions qui animent ceux qui nous les ont légués, nous ne voulons plus soumettre à notre critique que les monuments contemporains pour y trouver le portrait type indispensable comme point de comparaison. Nous allons les faire comparaître et les examiner tour à tour.

ES Médailles de César Borgia. — Les travaux les plus récents ayant pour objet la numismatique italienne, ceux de M. Friedla-nder, de M. Armand, et de M. Heiss, ces derniers si complets au point de vue des représentations, sont muets au sujet de César Borgia. Notre enquête personnelle dans les divers cabinets de l'Europe nous a mis en présence, au Musée Carrara, à Bergame, d'une médaille probablement unique, mais si certainement apocryphe que nous ne pouvons pas la discuter et que les écrivains cités ci-dessus n'en ont même pas tenu compte. On pourrait lui donner pour pendant une autre restitution, connue des amateurs, gravée dans l'ouvrage de Guillaume Roville, imprimé à Lyon, en i553, sous le titre de Promptuaire des médailles. La critique n'a pas compté davantage avec ce document, et elle a eu raison, il n'y a point à douter qu'il ne soit inventé par l'auteur'. On verra toutefois que ces deux apocryphes ont la même origine, et, par là, qu'ils corroborent les conclusions

Image de César, d'après Guillaume Roville. (Promptuaire des Médailles.)

I- — Guillaume Roville avait de « la science, dit Baillet,mais ce qui l'a particulièrement fait connaître à la postérité, est la curiosité qu'il avait pour les portraits : il n'épargnait aucune dépense pour tirer

de ce travail. De toute façon les deux documents n'étant pas du temps de César, il n'y a pas lieu de s'y arr<iter davantage.

Afin de ne rien négliger dans la numismatique de ce qui porte le nom de César, indiquons une médaille de Pie III, le successeur d'Alexandre VI, qui ne régna que vingt-sept jours, au revers de laquelle on voit un gonfalonier de l'Kglise en armure, agenouillé devant le pontife, le vcxillum à la main. L'image du personnage représenté en pied est à une échelle si minime qu'on ne peut en tenir compte que pour l'inscription i5o3 gravée en exergue, date à laquelle César fut reconnu par Pie III comme capitaine général de l'Église.

|a Sculpture. — La sculpture est muette aussi, et, jusqu'à preuve du contraire, nous croyons pouvoir dire qu'aucun musée, aucune collection célèbre, n'offre une statue, un buste ou un médaillon, bronze ou marbre (du xv° siècle ou des premières années du xvi') sur lequel on lise le nom de César, ou qui le représente, au dire d'une tradition déjà consacrée.

Nos recherches spéciales à la Bibliothèque du Vatican et dans tous les dépôts des Romagncs où se trouvent les manuscrits des capitaines de César, ceux des poètes, des humanistes et des chroniqueurs de son entourage, ne nous ont offert ni une illustration, ni une lettre ornée, ni une composition, où, renseigne comme nous croyons l'être, nous ayons pu reconnaître le personnage.

|es Fresques. — Voyons désormais les fresques. — Du vivant mcmc de César, deux grands artistes, le Pinturicchio et Cosimo Rosclli,ont certainement représenté les traits du fils d'Alexandre, soit dans des portraits, soit dans des compositions d'ensemble. Vasari a décrit ces œuvres ei a désigné le monument qu'elles décoraient, mais un témoignage plus direct nous en est resté : c'est celui de Laurent de Bchaim, qui, ainsi que nous venons de le dire dans l'étude qui précède, a copié, sous les fresques mêmes, les légendes des sujets représentés. Le compagnon de l'alsacien Burckhardt, le ceremoniere d'Alexandre VI, Laurent, qui fut vingt-deux ans majordome du Vatican, était

ou faire tirer les hommes illustres, les animaux et les plantes, m<>mc au naturel. Il serait à «ouhaiter néanmoins qu'il y eût apporte plus de fidélité et plus dV^ • pas donné la

liberté d'inventer i» plaisir les portraits et les médailles qu'il , , ritabi»» comoie

dans le livre qu'il publia en |553 : le Promptuaire des médaillts, (Jugement des Mvants, t. !••, p. 174.)

né à Nuremberg; il faisait partie de la colonie d'allemands cantonnés depuis près d'un demi-siècle dans le Vatican. Érudit, poète, musicien, archéologue, il collectionnait les inscriptions, et les écrivait sans ordre, dans un cahier manuscrit qui nous a été conservé, et qu'on peut consulter à la Bibliothèque nationale de Munich, dans la grande série Hartmann Schœdel. Les fresques sur les murs des salles basses du château Saint-Ange récemment exécutées au moment où les vit Laurent de Behaim représentaient des épisodes de la campagne de Charles VIII, tout à gloire du pontife : — Le Roi de France à genoux devant le vape dans le jardin du château de Saint- Ange. — L'Obédience du souverain au consistoire. — Philippe de Sens et Guillaume de Saint-Malo recevant la pourpre. — La Messe à Saint-Pierre, Charles VIII servant la messe. — La Procession à Saint-Paul-hors-les-murs où Charles VIII tient l'étole du pontife. — Le Départ du roi pour Naples, accompagné de César Borgia et du sultan Djem.

De tant d'œuvres si précieuses, nous l'avons dit déjà, rien ne nous reste, que les légendes copiées par un contemporain. Il est certain que nous avons perdu là des portraits du plus haut intérêt, ceux de Lucrèce Borgia, de N. Orsini, comte de Pittigliano, celui de César, celui de Djem, celui de Trivulzio, et de tant d'autres.

Alexandre VI avait aussi demandé au Pinturicchio de décorer les salles de ses appartements privés dans le Vatican même, ces « ^Edes Borgiai » auxquels nous venons de consacrer un long chapitre. Au milieu de compositions très nombreuses, pleines d'épisodes, où l'artiste a introduit des figures étrangères à l'action, et sur lesquelles nous aurons à revenir, on pouvait sans doute espérer retrouver un portrait de César ou de Lucrèce, mais on a vu que l'examen le plus minutieux de toutes les têtes des personnages, fait en présence d'artistes compétents et d'archéologues autorisés nous permet d'avancer, qu'en dehors d'une belle représentation d'Alexandre VI, et d'un portrait superbe, très ample, admirablement conservé, qui pourrait être celui du duc de Gandia, et d'un autre portrait équestre que nous croyons celui du fameux Djem, ou Zizim, on ne retrouvera là aucun portrait de la famille Borgia. La date des peintures, 1494, écrite en lettres d'or dans les ornements de la voûte, explique cette abstention. César n'est

I. — Cette question des portraits des Borgia dans les Fresques des « Appartements » ne peut être traitée qu'en face des compositions elles-mêmes, afin de donner les preuves à l'appui, nous renvoyons le lecteur au chapitre spécial aux Fresques du Pinturicchio : Les appartements Borgia.

LliS PORTRAITS DES BORGIA. 99

pas encore ne ù la vie politique, il n'a pas dix-huit ans, quant à Lucrèce elle n'est encore que dans sa quatorzième année.

Le résultat, au point de vue des représentations par les fresques, est donc aussi négatif que celui que nous offre la numismatique.

|es Estampe . — Nous ne tiendrons compte, après avoir fouillé la plupart des cabinets d'estampes de l'Europe, que des œuvres du xvi* siècle ; toutes celles qui sont postérieures, étant la reproduction assez récente de portraits peints dont nous aurons à discuter les originaux.

Le plus ancien portrait gravé que nous offre l'iconographie est celui qui figure dans le volume de Paul Jove « Klogia virorum illustrium », au-dessous de la biographie de César. C'est un in-folio publié en i55i ù Florence, par Torrentini; l'ouvrage porte un sous-titre qui a pour nous un grand prix : « Verts imaginibus supposita quœ apud Muséum Jovianum spectatttur ». Mettons d'abord l'image sous les yeux du lecteur, et, puisque l'auteur nous indique l'original de son musée privé qu'il a pris pour document, nous le chercherons dans les collections pour le présenter aux lecteurs.

Paolo Jovio est né en 1473 — trois ans avant César Borgia ; et il est mort en i552. Evêque de Nocera, il était en outre médecin, et compte comme historien, (tétait un homme envieux, vénal, mais passionné pour les arts et l'un des plus célèbres collectionneurs du xvr siècle ; il avait recueilli, dans sa maison de Côme, des statues antiques, des médailles, des inscriptions, des tableaux, des gravures, et formé le Muséum Jovianum, célèbre dans toute l'Italie, collection des portraits des hommes illustres, anciens et contemporains, qui a ser>i depuis de type à nombre d'autres collections de même nature en Europe. On sait qu'il était en relation avec le Vatican, et même s'il n'a point connu personnellement César, ce dont nous n'avons nulle preuve, il est impossible d'admettre, qu'ayant dans son propre cabinet, bien en vue, l'image du fils d'Alexandre VI, et vivant dans le même monde, dans la même région que le modèle, appartenant même a lEglisc, au monde du Vatican, et entouré de ceux qui avaient coudoyé César, ce portrait qu'il possédait ait été infidèle. Le premier protonotaire, revenant de la Cour Pontificale, à son premier pas dans la villa de Como. dans ce Muscum Jovianum. eût averti Tévèquc de cette méprise qui eut singulièrement dcprôcic sa fameuse collection.

lOO

Mais ce n'est pas assez ; on peut poser en principe, qu'au point de vue iconographique, en ce qui touche les contemporains et les personnages de son temps, Paul Jove est indiscutable. Si les bibliophiles qui possèdent l'œuvre veulent nous

César Borgia, capitaine général des Troupes pontificales. D'après Tillustration de Paul Jovc.

suivre, ils acquerront vite une conviction à cet égard. — D'où vient le bois gravé qui représente le Gatiamelata à l'appui de la biographie du grand condottiere ? — De l'image de bronze du Donatello à Padoue. — Le Giovanni Acitto (Hawk- Wood le condottiere anglais au service de Florence) est la reproduction (à peine interprétée) de la fresque colossale, portrait équestre peint sur la façade intérieure de la porte d'entrée de Santa Maria del Fior. — L'Alphonse d'Aragon est copié

loi

sur la mcduille du Pisanello. — Le A^Ionte/cltre a pour original le célèbre Piero dclla Franccsca des Offices ; Hippolythe de Médicis^ enfin, trahit Toriginal du Titien par le costume hongrois dont il est revêtu, etc. Mais ce n'est pas tout, Paul Jove a donné une preuve évidente de ses scrupules en matière de représentations : — s'il na pas connu le personnage ou obtenu le document sérieux pouvant lui servir à la reproduction de ses traits, il n'hésite pas à laisser en blanc dans ses beaux livres, la place que l'illustration devait occuper. C'est ainsi que, n'ayant pu reconstituer, ni les traits du Piccinnino, ni ceux des deux Gonzaguc, d'Antonio Colonna, du maréchal de Lautrec, de Philibert prince d'Orange, de Moncade et de François de Bourbon, la place à occuper est restée vide plutôt que de la remplir en recourant à un portrait de pure fantaisie. — Voilà donc un illustrateur qui montre de la critique. Voilà pour la gravure, mais puisque Paul Jove nous dit dans son titre qu'il gravait d'après les portraits de son propre Musée, voyons où est V original peint de la collection des hommes illustres qui décorait la Villa de l'évêque ? — Nous l'avons cherché dans la Villa même, chez les Jovio, dont la race n'est pas éteinte ; mais il n'existe plus, encore qu'il reste quelques débris des fameuses collections

de l'évêque de Nocera ; l'œuvre a disparu au milieu des vicissitudes du temps. A défaut de l'original, nous avons pourtant au Musée des Offices la copie faite par l'Altissimo, c'est-à-dire par le peintre Cristofano Pappi sur l'ordre du troisième grand-duc de Toscane, pour la collection des Sas portraits d'hommes illustres des Offices. Les archives du Musée font foi de cette origine; le catalogue officiel la constate, et pour que nous ne doutions point de la personnalité du modèle, le nom : cksar. dlx. vai.entino est écrit sur le panneau dont Paul Jove a établi la connexité avec la gravure, par le sous-titre de son livre : Verts imaginibus supposila qua' apud Muséum Jovianum spectantur. I.e portrait sur boise.st plu^ ample, plus nc^blc. il y a des variantes, et le dossin.iienr .i roctitîê l'œuvre

César Borgia. — Copie du (Hinrail du MuMum Jovianum iCâme, au viio^^c .<«»

Offices de FlorcnccV

banale du peintre à la douzaine, mais nous n'avions pas besoin de l'aveu solennel de Paul Jove pour reconnaître sous le même costume (celui de capitaine général de l'Église avec le beretto et la capa)^ César Borgia, duc de Valentinois.

Voilà donc enfin un César indiscutable; Guillaume Roville, à peine le portrait vient-il de paraître, recourt à ce document pour graver sa médaille ; un faussaire du musée de Bergame la copie ; Pompilio Lotti, qui résume l'ouvrage de Paul Jove, le grave à nouveau (au burin cette fois) ; et les collectionneurs de portraits du xvi" siècle (c'était la mode alors) reproduisent tous la même image (comme on peut s'en convaincre en visitant les châteaux de la Renaissance dans la Touraine), Belleforest en France (voir la Cosmographie), Burman, en Italie et en Allemagne {Thésaurus antiquitatum et historiarum Italiœ, partie VIII, tome IX, page 65), le donne encore ; le Tesoro du Grevio y a recours, comme aussi le Diario cesenate, écrit dans la ville même où César est connu, où il a longtemps résidé et commandé en maître pendant trois années '.

Voilà bien ce que nous appellerons V étalon, le portrait-type auquel nous allons comparer tous les prétendus portraits de César; mais nous ne faisons nulle difficulté de reconnaître que le caractère du document est le caractère héroïque, que la condition d'avoir devant soi un profil ou une médaille seule, au lieu d'un portrait de face, est une condition assez précaire pour établir une juste comparaison. Si la gravure sur bois est noble et belle, comme celle des graveurs du grand siècle de la typographie, le document peint du Musée des Offices, lui, est un portrait de facture, assez grossier, qui n'a pas de valeur comme œuvre d'art, et n'emprunte d'intérêt réel qu'à sa condition d'être la seule représentation peinte à une époque contemporaine, possédée aussi par un contemporain de César, par un amateur d'art, son historien direct, celui qui l'a accusé, vilipendé, calomnié, — s'il est possible encore de calomnier le beau monstre qui traverse si rapidement l'histoire à l'aurore du xv' siècle en Italie, celui dont les poètes ont comparé la chute à celle de l'astre-roi :

Mancar dovendo, ando dove andar sole Phebo^ verso la sera, al Occidentc.

1. —La dernière copie dont nous avons constaté l'existence figure à Brienne (Aube) dans le château des princes de Bauffremont-Courtenay. Elle a dû faire partie d'un ensemble aujourd'hui dispersé.

LES POKiKAiia L>ba huHujA. io3

[oRTRAiTS DANS LES DIVERS fflusÉES. — Ln dchors du Palais Rorghcse. trois musées italiens se disputent Ihonncur de posséder un portrait de César Borgia : le Musée civique de Bergatne, celui de Forli^ et le Musée Correr de Venise. La (ialerie privée des Castelbarco Alhani, de Milan, aujourd'hui dispersée, possédait naguère une œuvre attribuée a Raphaël qu'on regardait aussi comme le portrait de César, et à laquelle ceux qui l'ont acquis donnent encore ce nom avec insistance. Enfin, dans la Galerie Hope, à Dcp Dcen (Angleterre), près de Dorking, ligure un portrait qui a fait partie de la (îalcric du Régent au Palais-Royal, et qui a été gravé au siècle dernier avec la légende a César Borgia, duc de Valentinois ». Nous aurons encore à présenter au lecteur une nouvelle représentation, dont personne n'a jamais fait mention, découverte dans la campagne spéciale que nous avons faite a la poursuite des documents sur César dans toutes les villes de son duché des Romagnes, et la série des œuvres sera épuisée. Il y aurait bien encore ici et là quelques prétendus portraits dans des galeries privées, mais ni l'âge du modèle, ni celui de la peinture ne permettent de les discuter; nous les mentionnerons cependant, afin d'être aussi complet que possible.

[f, Portrait DE Bergame. — Le panneau que nous reproduisons ici représente un personnage de face, à mi-corps, coitfé d'un béret noir, vêtu d'un pourpoint bleu et noir, la main sur la garde de sa dague. 1-a physionomie est très énergique, les cheveux sont longs, la barbe légère, la tète se détache sur un fond de paysage tourmenté par la tempête, deux petites figures de femmes chassées par l'ouragan traversent les fonds. Attribuer: par le catalogue au Giorgione, l'œuvre, avec toute une riche collection, a été donnée au .Musée (Académie Carrara. — Galerie Lochis) par le comte Lochis. Le comte actuel, amateur et bibliophile distingué, n'en connaît point l'origine; une note manuscrite trouvée dans les papiers du donateur porte ces mots : t Ce portrait passe pour celui de César Borgia, il pourrait être de Dosso Dossi. » La peinture a beaucoup de caractère, elle a attiré l'attention des historiens de l'art. M. Morclli, qui est de Bcrgamc même, veut voir là un Giacomo Francia. fils de Francesco, peintre et orfèvre, comme son père. .M.M. Crowe et Cavalcascllc, les historiens de la peinture dans le nord de l'Italie, tiennent pour Calisto de Lodi. Nous avons fait la comparaison avec les œuvres du maître à Brcscia, à Crema, à Alexandrie et à

Milan ; nous tenons pour le même artiste, caî" les tonalités sont puissantes comme les siennes, et il y a là particulièrement certain ton vert que nous retrouvons d'ordinaire dans les vêtements des personnages de Calisto deLodi.

M. Francesco Monetti, l'obligeant secrétaire de l'Académie de Bergame, nous a fait observer qu'on a toujours attaché une signification particulière au caractère des fonds, sur lesquels l'artiste a cru devoir détacher la figure du personnage. César, dit-il, était donnaiolo (adonné aux femmes), sa vie fut tumultueuse; les

gens à imagination veulent voir dans cette tempête qui courbe les arbres, et dans ces petites silhouettes de femmes qui fuient sous l'aquilon, comme si elles allaient chercher fortune, un double état de l'âme.

Notre psychologie va moins loin, nous croyons qu'un fait constant domine tout dans cette difficile et peut-être insoluble recherche que nous avons entreprise : partout et toujours en Italie, de Venise à Naples, de la Méditerranée à l'Adriatique, on a tenté de trouver un portrait de César, et, chaque fois qu'on a rencontré, dans un musée, dans une galerie, un personnage inconnu, à la face énergique, à la prestance noble, fière, élégante, hardie, dont le costume pouvait dater de la fin du xv° siècle ou des premières années du xvi', un des premiers noms qu'on ait prononcés est celui de Borgia. Nous en dirons autant quand nous tenterons de retrouver un portrait authentique de Lucrèce. Il y a un certain idéal dont on ne s'éloigne guère, suivant qu'on est plus ou moins lettré, quand on cherche une image du fils d'Alexandre VI, et ici encore on retrouve certains traits compatibles avec le caractère du personnage; le béret noir peut se comparer à celui du portrait de Paul Jove, les longs cheveux, cette beauté grave, cette expression presque menaçante, ce geste (toujours le même), de la main qui s'appuie sur l'arme, comme si le modèle devait être prêt à frapper, seraient bien dans le caractère; mais malgré tant d'apparences, les objections se présentent en foule. Si la critique n'est point d'accord sur le maître, aucun de

Prétendu Portrait de Ce'sar Borgia au Musée de Bergame. — Communiqué par M. Monetti, con servatcur.

LES PORTRAITS DES BORGIA. io5

ceux dont on prononce le nom, ni Giacomo Francia, ni Romanino, ni Calisto de Lodi, n'est contemporain (en tant que peintre bien entendu) et n'a pu rencontrer César avant i5o3, date extrême d'une exécution possible.

J'ajouterai qu'ici l'idée d'une restitution ne peut pas même être admise, parce que la ligne inflexible du nez du portrait qui part du sommet du front, et descend sans courbures jusqu'à la moustache, contrarie très visiblement l'assertion du profil de Paul Jove. Si l'œuvre est à retenir comme pleine d'intérêt pictural, elle est à écarter résolument au point de vue de l'iconographie; elle n'est point contemporaine du héros.

JNciENNE Collection Gastelbarco de Milan. — Portruii u mi-corps, attribué à Raphaël. Panneau peint à l'huile. Personnage de face, coiffé d'un grand béret noir, barbe blonde, pourpoint jaune et rouge. Peinture citée dans Crowe et Cavalcaselle, II* vol., page 453 (Story of Painting in îhe North of Italy) l'œuvre accuse la facture du premier quart de xvi' siècle.

L'origine de ce portrait, du caractère le plus pénétrant, est entièrement inconnue, au dire même de l'honorable comte Gastelbarco Albani, qui a bien voulu faire des recherches à son sujet. Le grand-père du comte, César de Castclbarco-Visconti-Simonetta, en avait fait l'acquisition au siècle dernier; c'est dans la collection du fils que l'on vu les écrivains d'art qui l'ont décrit. .\ la mort du père du comte actuel, il a été vendu aux enchères dans la villa de Vaprio. Un amateur d'art, M. Graeschen, ingénieur civil à Milan, s'en est rendu acquéreur; il l'a transporté vers i885 à Paris, où nous avons pu l'étudier à loisir. Depuis, il a été soumis ù l'examen de la plupart de nos collègues les critiques d'art.

Le portrait Castelbarco est à n'en pas douter d'un maître de Crémone, Alto- Rclio Melone, fils de Marc-.Antonio, de la Vesinanza de Sancto-.-Vndrea, qui a signé ALTOBELLO DE MELONiBUs P. M.D.wii SCS frcsques dc «La vie de la Vierge », exécutées dans la cathédrale de Crémone. Il est difficile par le seul souvenir de comparer deux œuvres au point de vue de la couleur; mais si on oppose le portrait Castelbarco à un autre de la main d'.AItobello qui figure au Musée de Stuttgart, aucun doute ne subsistera plus. MM. Crowe et Cavalcaselle ont, les premiers, restitué le prétendu portrait de César au peintre de Crémone : nous avons tenu à comparer l'œuvre à d'autres du même maître afin de corroborer leur opinion ou de l'infirmer: le fait nous paraît indiscutable.

io6 LES MONUMENTS DES BORGIA.

Si nous nous plaçons au point de vue du type du personnage, son âge est certainement trop avancé pour qu'il puisse représenter César, car il ne pourrait, selon toute apparence, avoir moins de trente à trente-cinq ans, et on n'oublie point que César ne peut en avoir plus de vingt-sept au moment où il aurait posé. On dirait le modèle miné par la fièvre : les yeux sont vitreux, la face est hâve, les joues émaciées, le sang ne circule point sous la peau ; il serait bien difficile de reconnaître là ce vigoureux Borgia qui, aux applaudissements de la foule, sur la place Saint-Pierre, d'un seul coup de stocco, abattait un dernier taureau après en avoir tué cinq consécutivement. Mais le côté étrange de la physionomie> le geste, la main qui repose sur le pommeau de Tépée (que quelques écrivains ont pris pour une de ces boules d'or percées à jour dans lesquelles on mettait des parfums), une certaine recherche dans le costume, enfin le grand béret de soie noire qui fait comme une auréole à cette tête à la fois élégante et bizarre, et rappelle la coiffure du portrait Borghèse, tout appelait une attribution relevée, et nous ne sommes point étonné d'avoir à discuter celle qui porte le nom du Valentinois.

Mais, encore une fois, l'âge du personnage, son expression débile, anémique, le peu de rapport réel du type avec celui de Paul Jove; et surtout d'autre part, la date rationnelle de l'exécution de l'œuvre, qui est un peu postérieure à l'existence de César; enfin les conditions particulières à l'Altobello, qui peignant au nord de l'Italie de i5i5 à 1540, n'a jamais pu avoir aucun point de contact avec le Valentinois et ne serait même pas son contemporain, en tant que peintre au moins : tout condamne ce portrait au point de vue de l'iconographie. Le panneau n'en a pas moins une haute saveur ; il est à regretter cependant que l'œuvre soit d'une exécution inégale. M. Anatole Gruyer, l'historien de Raphaël, l'a examiné avec sa haute compétence et a constaté les faiblesses qui nous avaient frappé. La tête est très bien dessinée et modelée avec une science accomplie; il y a dans la cavité des yeux, dans l'anatomie du visage, une recherche savante, une grande finesse et un grand tact'; mais la tête seule est exécutée à point ; les lignes du cou, les attaches des épaules, la poitrine, la main ne semblent pas du même artiste, ou celui-ci, dès qu'il perd l'appui de la nature, n'est plus semblable à lui-même; la main surtout est particulièrement faible. Vallardi, l'éditeur milanais dont on cite souvent le nom à propos du précieux Recueil de dessins acheté par le Louvre, possédait une replica de cette toile qui était d'un dessin plus savant ; elle a été vendue à Paris le 2 mai 1870 au prix de ou^e mille cent francs; elle était aussi attribuée à

LKS PORTRAITS DKS BORGIA.

Raphal'l. Nous l'avons cherchée en vain dans les collections connues; peut-être cette mention aidera-t-elle à retrouver sa trace; le prix qu'elle a atteint indiquerait une œuvre sérieuse et qu'on voudrait pouvoir comparer à celle-ci.

jusÉE dePorli. — Portrait a micorpssub panneau. — Un personnage de face, à cheveux courts, à la barbe rare, coiffé d'un bonnet informe, de couleur vert sombre, le cou nu sort d'un col blanc rabattu, la main ramène sur la poitrine la draperie rouf^e aux larges plis qui recouvre les épaules. — A" iioo du catalogue, attribué au Giorgione; — o'.S'i haut, sur o'.^o larg. l/honorable directeur du Musée de Forli, M. Antonio Santarclli, ne possède pas de document sérieux sur l'origine de cette œuvre, très restaurée, et qui présente bien peu d'intérêt. Le panneau a été donné à la ville par le commandeur Pietro Guarini. L'auteur des Affnu)rie délia Pinacoteca di Forli s'exprime ainsi ù son sujet : « Quand on considère attentivement l'effigie du célèbre tyran attribuée ù Raphaël, conservée dans la galerie Castelbarco à Milan, on ne fait aucune difficulté de reconnaître le même personnage dans notre tableau, avec cette différence qu'ici, il a été représente à un ùgc plus avancé; la barbe est courte et serrée comme celle du modèle, mais les cheveux sont couns^ au lieu de tomber sur les épaules en boucles épaisses. Il ressemble auss'i^ au portrait gravé dans les Capitaines illustres de Pompilio Loiii (Rome, i635, in-4°, p. 149.)

Le lecteur a sous les yeux le portraii ^^ustelbarco, il peut doiii. juj^cr du peu de ressemblance des deux documents, et, comme le portrait de Pompilio Ix)tii, auquel ce critique se réfère, n'est autre que celui de Paul Jovc (interprété au burin), qui n'a aucun point de contact avec celui do l'-^rt; ;t n'v a pasà inNivfiT.

Portrait prétendu de '

Matie «ta Forli.

io8 LES MONUMENTS DES BORGIA.

La galerie de Paul Jove, la galerie Borghèse et le musée de Bergame, nous ont du moins montré jusqu'ici les traits d'un gentilhomme fier et hautain ; celui-ci est un assez pauvre diable mal vêtu, singulièrement coiffe, quelque poète famélique sans doute qui aura mérité les honneurs d'un portrait, rimeur en vers latins ou en langue vulgaire; ce n'est point là César Borgia.

M. Morelli connaît l'œuvre, il a cité en face d'elle le nom de Palmegiano da Forli; la peinture est entièrement repeinte, et le délicieux peintre des voûtes du Carminé de Forli ne ratifierait pas l'attribution du sympathique sénateur. Le panneau a été gravé avec fidélité par un jeune artiste de Forli, M. Giacomo Simoncelli; M. Antonio Santarelli a bien voulu nous en communiquer une épreuve que nous reproduisons ici; ce tableau n'est d'ailleurs plus qu'une ombre.

|aSEO CiVICO — CORRER. — Un panneau, N° 44, MESURANT 0",44 HAUTEUR

SUR o^jSi LARGEUR, PEINT A l'huile. — Persounûge de profil, sur fond vert; un béret à plume sur un bonnet de soie noire rayé, pourpoint noir velours broché, revers à fourrure. — Attribué à Léonard de\'inci.

Ce panneau, plein de caractère, a été donné en 1848 au Musée Correr pendant le siège de Venise, par le grand patriote italien, le général Pepe, qui croyait laisser à la ville de Venise une œuvre doublement précieuse au point de vue du peintre et du modèle. La déception est aussi complète que possible, au double point de vue des deux attributions.

MM. Crowe et Cavalcaselle ont tenu compte de l'œuvre et l'ont rejetée, mais on est dispensé de la discuter parce qu'une replica de cette toile, ou l'original probable, a été signalée par M. Morelli dans la sacristie de l'église de MonteOliveto où l'inscription qu'elle porte nous donne la clef de l'énigme. 11 faut voir dans l'inconnu du Musée Correr, un Don Fernando Avalos d'Aquino, vice-roi de Sicile. Comme il existe une médaille du marquis de Pescaire et de Guast, par Cesare da Bagno, la confrontation est facile, et la discussion est close.

luoLA. — Portrait peint a l'huile sur toile. — Personnage à micorps, de profil, avec l'inscription : CjES. BORGIA VALENTJNVS. Propriété du comte Codronghi, député des Romagnes. Déposé dans le cabinet du syndic de Forli au moment où nous poursuivions notre enquête, M. Alessandretti nous a fait les honneurs de ce portrait avec une grande bienveil-

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