I.KS PORTRAITS DLi liOKCjlA
lance et nous l'avons cru assez, important comme clément de dciiMjii>ttution pour en faire exécuter un fac-similé.
Il était naturel de rencontrer un portrait de César dans une ville pleine de la tradition du Valentinois, où on conserve nombre de documents qui attestent sa rigueur comme capitaine, son activité comme administrateur, sa libéralité comme souverain, et où son pouvoir sest affirmé pendant trois années consécutives. Depuis le portrait des Offices, celui-ci est le seul qui porte une inscription. Il suffira de jeter les yeux sur cette représentation pour constater son identité avec celle du portrait gravé par Paul Jove dans l'édition de i55i des Ehgia Virorum Illustrium. La peinture est fruste ; elle n'a pas grande valeur au point de vue de l'art ; c'est encore une de ces œuvres de facture, destinées a décorer quelque salle des gardes. Il n'y a là aucune recherche dans l'exécution, aucune préoccupation du détail, ni des nuances du modelé; enfin c'est un document plutôt qu'une œuvre d'art.
César porte le beretto de capitaine général, la chemisette a mille plis au col brodé d'or qui sort du pourpoint brodé et une sorte de jaquette ouverte sur l'épaule qui laisse voir la manche blanche de fine toile. Conservée sans beaucoup de souci dans la famille Codronghi, qui compte parmi les plus anciennes des Romagnes, la toile figure déjà sur les inventaires du xvi» siècle. Il est plus que probable que c'est la dernière des innombrables copies d'un original fameux aujourd'hui disparu, qui faisait loi au temps même des Rorgia, et qui a dû donner naissance à la nombreuse série de ces profils du Valentinois qui ont tous le même caractère, et peut-être même au type gravé dans Paul Jove, dont elle confirme l'authenticité par l'inscription qu'elle porte. Reproduite à l'infini, comme celle d'un souverain, afin de figurer dans toutes les villes et places soumises à sa juridiction, l'image, comme nos anciens portraits de souverains faits pour les Préfectures, était toujours l'œuvre de praticiens d'une certaine adresse de main, gens toujours pressés et mal rétribués : ainsi s'explique son exécution hâtive et sommaire.
Si banale que soit la peinture dont nous donnons ici une copie fidèle, nou:» devons considérer que la matière même est du temps ; elle est une précieuse épave du grand naufrage dans lequel ont sombré, vers i5o3, au moment de la réaction qu'amenèrent la mort d'.Mcxandre VI et l'élection de Jules II, toutes les images, les inscriptions, les écussons, enfin les monuments de toute nature qui pouvaient rappeler le souvenir odieux des Rorgia.
,io LES MONUMENTS DES BORGIA.
Ialerie HoPE A Deep-Deen. — Cette toile qui figure aujourd'hui à la Galerie Hope, attribuée au Corrège, a été gravée au burin par Dequevauvillier fils, dans l'ouvrage célèbre la Galerie du Palais-Royal, par J. Couché. L'épreuve porte en légende ces mots : Le duc Valentin; mais l'original ne porte ni signature ni inscription.
Nous avons recherché l'origine de ce portrait, elle est singulière; on la suit dans les diverses péripéties qu'elle a subies depuis Modène jusqu'à Deep-Deen avec documents à l'appui. Un duc de Modène, à la fin du xvi* siècle, fit hommage de ce tableau, avec dix-neuf autres, à l'empereur Rodolphe et les lui adressa à Prague, qui fut bientôt assiégée par Gustave-Adolphe. Devenues le butin du héros suédois, ces toiles furent données par lui à sa fille, la reine Marie-Christine qui les transporta à Rome, où elle mourut. Livio Odescalchi, duc de Bracciano, neveu du pape, les acheta à la suite de son décès; lui-même disparut bientôt, et comme le frère de Louis XIV formait alors ses collections, il profita, à son tour, de la fin d'Odescalchi pour les enrichir. Philippe-Kgalité son héritier, pressé d'argent, vendit les toiles de l'Ecole Italienne et celles de TKcolc Française à Walkner, banquier belge, pour sept cent cinquante mille livres; et Walkner les revendit à son tour neuf cent mille au père du marquis de la Borde. Cette collection exposée rue d'Astorg, dans l'hôtel de Méréville, passa, à la Révolution, à Londres, où le duc de Bridge-Water, Lord Carlisle et Lord Gower s'associèrent pour Tacheter. Ceux-ci en firent une exposition chez Bryan à Pall Mail, et au Lyceum, dans le Strand,puis, ayant écrémé la collection par un choix personnel, abandonnèrent bientôt le reste au public. Le César Borgia n'avait pas eu leur suffrage; un collectionneur bien connu, Thomas Hope, l'acquit aux enchères et le paya cinq cent guinées; il figure aujourd'hui dans une des résidences de la famille, à Deep-Deen, près Dorking à côté des beaux Véronèse de la même collection du Palais-Royal : c'est là que nous avons pu l'examiner.
L'âge du modèle éloigne l'idée d'une représentation de César faite d'après nature. Waagen l'a vu et, constatant l'attribution au Corrège, a écrit sur son catalogue : « elle est d'un autre maître ». Comme le Corrège a neuf ans au départ de César, il est en effet inutile de discuter cette attribution. Au point de vue des traits et du caractère, étant donné le costume, le geste, le béret noir très ample (qui fait toujours penser à celui du modèle du palais Borghèse), rien ne détourne absolument de l'idée de voir la un César peint d'après des renseignements ;
Ltb l'UKiKAiio i^h-^ boKGIA.
quelque restitution sans gi.mdi; uuiuiuc c.\tcuii;i; pour figurer dans une galerie d'hommes illustres, car il fiiut toujours tenir compte de la tradition et des origines. On pense a Lorenzo Costa, ou à Lorenzo Lotto, en face de la toile, où rien, d'ailleurs, ne dénonce une œuvre exécutée sur nature. La comparaison avec le portrait de I*aul Jove n'est pas non plus favorable au modèle, et si on veut s'attacher à des preuves d'un caractère archéologique, ce César n'appuie pas la main sur un stocco italien du xv* siècle, mais bien sur une arme de la fin du xvi*. Knfin les crevés à l'allemande des manches, et la cuirasse à mi-corps laissant voir des crevés au corsage, dénotent tout au plus l'époque des conquêtes de Charles-Quint en Italie, et le voisinage des lansquenets ; époque postérieure à César.
|oNCLDsiON. — Il est temps de conclure, et on ne s'étonnera pas, à défaut d'une œuvre éclatante, d'une authenticité incontestable à la fois comme exécution et comme représentation, de nous voir exposer ici ce que nous appellerons les vues de l'Esprit, inspirées par une étude minutieuse de la carrière du Valcntinois. La vie du héros est trop courte dans son ensemble, et de 1499 à i5o7 elle est trop dramatique, trop tourmentée, pour que nous nous étonnions de ne point trouver son image accomplie, exécutée dans les loisirs de la paix par quelque artiste attaché à sa personne et devenu son familier. César est un personnage étrange; ce grand agité plein de contrastes, est à la fois un taciturne, un mystérieux et un noctambule ; la nuit il veille, il dicte, et met ses secrétaires sur les dents ; on ne saurait le saisir et le fixer ; quand il ne mène pas la vie des camps avec tous ses hasards, il se cèle à tous les yeux, cl les ambassadeurs attendent un mois l'audience ducale. Fort jeune, de 1495 a 1498, il avait posé devant Pinturicchio et Cosimo Rosselli, le fait est certain; plus tard, Pinturicchio, devenu son peintre de cour, aurait pu le représenter encore, mais la grande œuvre de la décoration de la bibliothèque de Sienne allait trop tôt cloi gncr l'artiste de son protecteur. La figure de l'empereur Maximin faisant comparaître sainte Catherine dans la Salle Je la fie des Sainls^ passe, aux yeux de quelques-uns, pour un portrait de César Borgia, et si on le compare au profil du portrait de la collection de Paul Jove, il y a la des points de contact réels; mais nous l'avons dit et nous le répétons, en 1494, date de l'exécution de ces fresques. César n'a pas dix-huit ans et il est impossible de voir dans le Maximin à longue barbe un homme de cet ùge.
Léonard de Vinci dut beaucoup à Borgia; il fut pendant trois ans son ingénieur militaire ; il était donc naturel de chercher l'image du duc dans les croquis
Portrait prétendu de César Borgia. — Provenant de la Galerie du Régent de France. Aujourd'hui à Deep-Deen, chez M. Hope.
faits dans les Romagnes, au camp même du Valentinois, dans les dessins des manuscrits conservés à l'Institut, et désormais publiés avec une conscience et un savoir accompli, par M. Ravaisson-Mollien ; mais c'est en vain qu'on les inter-
LES PORTRAITS DES BORGIA. ii3
rogc. Vullardi, le possesseur du fumeux Recueil de dessins du maitrcdu musée du Louvre, se flattait de posséder un portrait de César, dessiné par Léonard; il l'a décrit minutieusement dans son catalogue, et nombre d'historiens l'ont cru sur parole. M. Odoardo Alvisi, l'auteur d'une œuvre pleine d'intéréi, César Bor^ia, Duca di Roma^na, a pris ce dessin pour type et y a attaché de l'importance, mais M. de Tau/.ia, le conservateur du Louvre, détachant ce dessin du Recueil Vallardi pour le mettre dans un cadre so.is les yeux du public, l'a rendu désormais à Holbcin, son véritable auteur, et tout le monde aujourd'hui peut se rendre compte de la méprise. Là encore, le béret allemand, la barbe traditionnelle et l'attribution à Léonard ont déterminé l'erreur, et chacun sait d'ailleurs que Vallardi, grand fantaisiste, aimait à farder ce qu'il possédait.
Est-ce à dire que nos recherches, longues et ardues, sont restées infructueux;^ . Non ; mais nous nous garderons d'en exagérer les résultats. Nous reconnaissons trois des documents que nous avons produits comme exécutés par des contemporains de César et dignes de crédit. — Le Bois gravé dans la a* édition de Paul Jot>e csi le plus intéressant de tous; — le Porirail des OJ/îces de Florence alamùmc valeur iconographique, mais il n'est point une œuvre d'art; nous ajouterons plus de foi encore au Portrait conservé à Imnla chei l'honorable comte Codronghi, député des Romagnes, qui porte l'inscription : césar borgia valentinus. Ces trois documents sont des documents incomplets et sommaires, mais il faut cependant s'y attacher avec force parce que ce sont les seuls qui soient contemporains.
On doit regretter que tous les trois soient des profils; mais cela s'explique puisqu'ils procèdent tous de la même origine. Il y avait probablement alors une médaille, ou une fresque ou un portrait selon la mode des quatf rocentisli, qu'i-a donné la note et le point de départ; et si on consulte les portraits exécutés de 1450 à 1 5oo, on verra que la plupart sont des profils.
Ces trois portraits représentent le Valentinois revêtu des insignes de capitaine général de \E^\\si:,Vuni/ormecVd\iréglemenfaire, Burckardt, le ctT«wom>re d'Alexandre VI, a compté jusqu'au nombre de perles du terrelo, et les portraits restent fidèles jusque dans ces détails. On a contesté que César portât la barbe tout entière, et quelques-uns ont vu là une dérogation à l'usage de la tin du xv* siècle sans se dire que le marquis de .Mantoue, FrancescoGonzaga, agenouillé au pied de la Vierge dans le tableau de Mantcgna du Louvre, porte une longue barbe comme quelques-uns des ducs de Milan. Pour César la réponse est facile. — La médaille
de Pie III (ce pape de vingt-sept jours qui succède à Alexandre VI et précède Jules II), protecteur décidé de César, qui lui sauva la vie en i5o3, en lui permettant de s'enfermer dans le château Saint-Ange, alors que nu, désarmé, mourant de la fièvre, il était traqué par les Orsini ; porte au revers la devise « sub timbra alarum tuariim », et nous montre le gonfalonier de l'Eglise, son vexillum à côté de lui, agenouillé devant le pontife. Or, ce César porte la barbe et les longs cheveux. L'image est microscopique, l'œuvre est faible, elle est restituée et tardive, mais elle a pour elle la tradition vaticane, elle a été exécutée par ordre pour la série dite des Pontifes ; déjà, au xvii° siècle, le savant Bonaini a commenté le fait qu'elle rappelle, et ce fait est attesté par la date i5o3, gravée sur la représentation. Que devient donc le portrait Borghèse, et quelle est son importance iconographique? Nous ne saurions le rejeter complètement; car aucun des traits n'est incompatible avec ceux de la tradition ; et cette dernière est si forte en sa faveur qu'il faut en tenir compte. Mais la difficulté réelle de la situation, ce qui interdit une conclusion formelle à son sujet, c'est qu'on ne peut absolument point comparer le portrait d'un personnage peint de face à celui d'un personnage peint de profil. Tout en déclarant que nous croyons voir dans ce personnage un homme de plus de vingt-six ans, nous serions tenté de voir dans ce beau visage barbu, au front pur, couronné de longs cheveux, un César Borgia restitué une trentaine d'années après sa chute, d'après des documents disparus, et ce sera notre conclusion en ce qui concerne ce chef-d'œuvre anonyme.