MORALE ET SOCIOLOGIE : LE THOMISME ET LA NOUVELLE SCIENCE DES MOEURS
« L’autonomie de la pensée » : voilà le mot, fallacieux et troublant, dont se laissèrent griser, au dixneuvièmesiècle, plusieursgénérations d'intelligences. Mais par un curieux contraste, le succès même qu’on lui faisait coïncida, durant de longues années, avec une sorte d’affaissement de la pensée catholique : on l'eût dite plus cncline à sacrifier son autonomie qu’à la revendiquer. Car l'autonomie vraie, pour la pensée catholique, consiste à s'épanouir, sans souci du qu’en dira-t-on, dans le sens fixé par la tradilion et maintenu par l’autorité enseignante : et tout au contraire, en Allemagne, elle se laissait traîner dans le sillage de l’Aufhlaerung; en France, elle se laissait induire a des coquetteries avec Victor Cousin; elle avait
l'air de chercher systémaliquement d’autres maîtres que les siens, de vouloir trouver, hors de chez elle, de complaisants abris.
Les sourires de bienveillance, d'ailleurs très réservés et passablement gênés, qu'adressaient au christianisme un Cousin ou un Jouffroy, étaient peut-être pour cette doctrine un hommage, mais ils créaient d'autre part un péril. Dans la bâtisse philosophique que l'on décorait du nom d’éclectisme — bâtisse sans style, où des artifices d'architecture voilaient mal l'absence de l’art — on eût sans doute, à la longue, aménagé quelque coin pour hospitaliser la doctrine catholique; mais cette doctrine, ainsi logée, n'aurait été rien de plus qu’une invitée; et dans cette atlilude, elle serait apparue comme étroitement solidaire d’un « spiritualisme » aujourd'hui démodé. Quelle que doive être dans l'avenir la destinée de l’école de Louvain — et tout fait prévoir qu'elle sera brillante — cette école, intervenant au nom du thomisme, a rendu l’insigne service de briser toute solidarité entre la philosophie catholique et ce cartésianisme bâtard, oratoire et superficiel, qui pendant près d’un demi-siècle fut la philosophie classique de l'Université française.
On a parfois cru comprendre que l’école de Louvain ne tendait à rien de plus qu'à l’établissement d'une sorte de « concordisme » entre le système thomiste et les résultats de la science; et l’on concluait que ce concordisme, comme beaucoup de ceux où s’'essaya l'apologétique au cours du dernier siècle, courait le risque d'être factice et précaire. C'était là diminuer les ambitions de l'école de Louvain; c'était lui prêter un rôle humilié, qui n’est pas le sien. Elle
fait plus et mieux qu'un travail d'adaptation, d’accommodation, plus et mieux qu’une ébauche de compromis, elle constate des convergences, elle note des points de rencontre; elle précise les satisfactions depuis longtemps accordées par le thomisme aux vœux et aux soucis des savants d'aujourd'hui, physiologistes, psychologues, sociologues. Elle ne cherche nullement à exagérer ces satisfactions, ni à les présenter comme les éléments d’un concordat — d’un de ces concordats qui, dans le domaine de la pensée, font en général péricliter, sans profit pour l’une et pour l’autre, la dignité des deux parties contractantes.
En psychologie, le résultat de ce travail fut de restaurer, au nom du thomisme, la connaissance intégrale et complète du composé humain. Les manuels d’une philosophie vaguement chrétienne, qui s’inspiraient de l’éclectisme et du cartésianisme, faisaient volontiers bon marché du corps en étudiant l’âme : lourde erreur, qui permit au matérialisme médical de connaîlre certaines heures de triomphe et de considérer la pensée chrétienne comme une vaincue. Mais le corps humain — guenille si l'on veut — est une guenille qui pour le thomisme existe, et dont le thomisme a spécialement étudié les rapports avec Ja vie de l’âme; et grâce à l’école de Louvain la psycho-physiologie contemporaine a renoncé à rendre l'Église responsable, pour ce parti pris d'ignorance et d’abstraction dans lequel se complaisait le spiritualisme cousinien.
En économie politique, Ketteler, par ses discours de 1848, et Léon XIIT, par l’encyclique sur la condition des ouvriers, tirèrent du thomisme la vraie no-
18 DÉFINITIONS Ef DISTINCTIONS
on chrétienne de la propriété. Elle s'insurgéa, tout de suite, contre certaines conceptions juridiques, qu'on pouvait indifféremment qualifier de conceptions conservatrices ou de conceptions libérales, et qui, sous le premier nom tout au moins, passaient quelquefois pour avoir conquis l’opinion catholique. Les doctrines aisément orgueilleuses qui représentaient la propriété comme l'épanouissement de la liberté humaine s’encadraient à merveille dans la philosophie éclectique; elles répondaient fort bien à l'esprit individualiste de cette philosophie. Supposez que les catholiques s’y fussent enlizés : le socialisme aurait eu beau jeu pour les accuser de libérer la propriété de tous devoirs sociaux. Mais si le livre fameux d’Adolphe Thiers sur la propriété put longtemps passer, à juste litre, pour le bréviaire du conservatisme, Ketteler, deux années avant que ce livre ne parût, avait indiqué du haut de la chaire, aux catholiques préoccupés des angoisses sociales, un tout autre bréviaire : la Somme !. EL dans ce domaine de l’économie politique comme dans le domaine de la psychologie, la pensée catholique, aujourd'hui, a définitivement cessé de se laisser entraîner à la remorque de philosophies qui lui étaient étrangères et, si l'on ose dire, hétérogènes.
Nous en avons un précieux témoignage dans le Livre capital que vient de publier Mgr Deploige sous ce titre : les Conflits de la morale et de la sociologte?. C’est Ià, dans l'effort de l’école de Louvain, une étape nouvelle : ce qu'elle a réalisé dans le domaine
1. Cf. Jacques ZenxeERr, l'Idée de l'État dans saint Thomas d'Aquin, pp. 184-185. Paris, Alcan, 1910.