BREMOND, Ames religieuses (Paris, Perrin
repeuplement, la responsabilité des laïques sera de plus en plus précise, de plus en plus accablante; et s'ils attendent de la grâce de Dieu la fécondité des miracles, il faut d'abord qu'ils les méritent, qu'ils les préparent, qu'ils disposent les voies. De même que les circonstances économiques et politiques les contraignent à prendre, d'une façon plus présente et plus active, leur part personnelle du labeur civique et social, de même le phénomène de la séparation des Églises et de l'État les contraint à être plus laborieux en tant que chrétiens. Ils ont plus à faire pour la profession, plus à faire pour la cité, plus à faire pour l’Église; ainsi l’exigent les nécessités du vingtième siècle ; ils ne peuvent plus se laisser vivre.
Mais se laisser vivre, était-ce vivre ? et se laisser aller au fil de la vie, comme s’en va l’épave au fil de l'eau, et comme si l’on ne pouvait rien sur Dieu, rien pour Dieu, était-ce une existence qui valût la peine d’être vécue ?
A l'ombre de ces missions diocésaines qu'une lettre du Saint-Siège signalait en 1911 à la sollicitude catholique, une science neuve ou presque neuve est en - train de naître : celle de la charité, La charité objet de science : ne semble-t-il point, de prime abord, que ces deux mots jurent ensemble ? La science peut bien déterminer la portée d’une force physique, mais elle échouerait à coup sûr si elle voulait mesurer l'élan d’une force morale telle que le cœur d’un saint Vincent de Paul. Non, certes, l'épanouissement des âmes charitables n’est point un objet de science; et c’est, au contraire pour les classifications psychologiques une grande disgrâce, que tout ce qui est héroïque ou seulement inattendu les déroute. L'amour de Dieu, l'amour des hommes — car tel est le double sens, double mais unifié, du mot charité — s'élève tout de suite jusqu'à certaines manifestations qui débordent l'énumération classique des vertus; et l’imprévu de
certains dons de soi-même participe en quelque mesure de l'imprévu de la grâce, qui les inspire. Mais il y a pourtant une science du bien; et dans la série de conférences qu'il publie sous le titre: l'Éducation de la charité !, M. l'abbé Debize, mission naire diocésain de Paris, nous en donne avec une vraie maîtrise les premiers rudiments. Elle ne mesure ni ne calcule les élans du cœur; elle les dirige, elle les oriente, elle les sanctionne. Elle définit aux âmes charitables ce qu’est ce phénomène de la misère dont elles ont mission de corriger les effets; elle leur enseigne une méthode pour faire le bien; elle caractérise et catalogue l’émouvante clientèle, que de plain-pied, souriantes et laborieuses, elles doivent aborder, et qu’elles doivent chercher à sauver. Telle est la disposition d’une cité moderne, que souvent pour se dépenser elles doivent sortir de leur quartier. Le faubourg de détresse vers lequel elles se hâtent est d'ordinaire, pour elles, une terre inconnue, que d'abord elles ont besoin d'explorer; avant de s'asseoir au foyer misérable, la charité doit voyager. Il faut un guide pour le voyage, il y a des règles pour l'exploration, et puisque le même siècle — le dix-neuvième — qui rapprocha l'une de l’autre les extrémités de la terre, éloigna l’une de l'autre, au contraire, par un curieux phénomène de transplantation, les extrémités de Ïa famille humaine, la classe qui possède et Ja classe qui peine, il faut que la charité, tenant compte de ce phénomène, s'arme de quelque boussole pour aspirer efficacement à de lointaines conquêtes. Dans la vieille France