‹ Autour du Catholicism socialChapitre 101 sur 106 · Paris, De Gigord · texte numérisé non relu

Paris, De Gigord

comme encore dans certaines de nos petites villes, le pauvre était presque une « relation », il est aujour-d’hui un inconnu. Le livre de M. l'abbé Debize nous en ménage la connaissance, en souhaitant et en voulant, pour reprendre les magnifiques termes de Bossuet, que cette « connaissance se tourne à aimer »,

Mais ce livre fait mieux. A cette fructueuse école des missions diocésaines, l'amour à son tour, par une réciprocité touchante, doit se tourner à connaître ; l’âme charitable, si elle suit le programme que lui trace M. l'abbé Debize, ne sera pas seulement une étudiante, elle deviendra tout de suite, à son tour, une collaboratrice pour cette science de la charité dont tout d’abord elle aura bénéficié.

De cette apparition, le pauvre, elle remontera jusqu’au phénomène du paupérisme. Au delà de cette question soucieusement étudiée : Telle misère est-elle curable ? et puis au delà de cette autre question dans laquelle vous pressentez déjà comme un murmure de remords : Telle misère pouvait-elle être prévenue ? elle remontera jusqu'à ces causes générales d’où résulte le malaise social. Elle constatera des détresses morales ou des périls moraux, et son audacieuse logique, poussée, soutenue, entraînée par la haine du mal, cherchera quelles circonstances économiques créent ces périls ou prolongent ces détresses. Elle guettera la misère matérielle, étalée ou cachée, turbulente ou timide, et à l'instant même

où s’ébaucheront, puis où s’achèveront ses gestes de charité, elle se demandera, sans les regretter d’ailleurs, si l’observation de certaines règles de justice sociale n’eût pas suffi pour atténuer ces misères ou pour les épargner.

Elle discernera la répercussion de certaines responsabilités sociales qui s'ignorent. Un pan de ciel, rare et déchiré, s’entrevoit encore à travers l’étroite lucarne de certains taudis; mais les hôtes infortunés ont perdu l'habitude de le regarder. L'âme charitable se demandera dans quelle mesure la terre est responsable pour le désespoir qui leur fit croire à l’indifférence du ciel. Et elle saura les interroger de manière à susciter leurs réponses, à les interpréter, à s’en instruire, à en instruire les autres.

Un contact aimant, un contact soucieux avec une seule famille — contact étudié et concerté d’après les indications de M. l’abbé Debize — est susceptible d'éclairer peu à peu les complexités insoupçonnées d'innombrables problèmes sociaux ; il invite, il oblige à chercher le pourquoi de la misère. Elle a parfois des causes morales, dues aux défaillances de ceux mêmes qui souffrent, et si l'âme charitable, fidèle disciple du Maître, veut porter, dans les intérieurs où elle pénètre, des paroles de vie, 1l lui faut apprécier la responsabilité morale du pauvre dans ses souffrances et la mesure dans laquelle il peut, dans laquelle il doit contribuer à son propre relèvement. Mais l'enquête même que vous ferez pour déterminer les raisons morales d’un tel malaise vous mettra en présence d’une série d’autres causes, dont le pauvre supporte le poids, et qu'il appartient à d’autres volontés humaines d’alléger ou d’écarter ; et c'est,

alors, la question sociale tout entière qui, dans cette étroite enceinte d’un indigent foyer, surgit et s'étale.

Elle surgit, morne et muette, et d'autant plus éloquente, peut-être, que plus assombris sont certains silences. L'âme charitable profitera de cette expérience même pour apporter son témoignage ou pour présenter sa malheureuse clientèle aux œuvres de haute portée qui visent à prévenir l’éclosion des misères prochaines. Car l'idéal, pour le chrétien qui porte un secours, ce serait que la famille dont :ïl s'occupe n’eût pas besoin de lui, qu'elle pût se passer de lui; il serait heureux d’avoir pu, en quelques semaines, en quelques jours, corriger le malentendu momentanément survenu entre le Dieu créateur, garant du pain quotidien pour quiconque travaille, et la famille de travailleurs à qui ce pain paraissait insuffisamment assuré ; et c’est avec un courage nouveau qu'il s’en irait, ensuite, vers d’autres foyers, puisqu'une famille déjà — la famille tirée d’affaire — aurait, grâce à ses efforts, recommencé de trouver bonne l’œuvre de Dieu.

Voilà l'horizon qu'ouvre devant la charité chrétienne le livre de M. l'abbé Debize. Il engage la charité à devenir une compétence, sans qu’elle cesse pour cela de rester un amour. Non point une compétence prétentieuse, qui dogmatise au lieu de soulager : la science qu'enflamme l’amour n’est jamais un pédantisme. M. l'abbé Debize nous familiarise avec une science plus simple, celle de voir, d’apprendre à regarder, de dire ce que nous avons vu et

d'oser conclure. Et les plus savants dans cette science seront, soyez-en sûrs, parce qu'ils auront été les plus dignes d'y progresser, ceux qui aimeront le mieux le Christ; les plus grands spécialistes seront ceux qui d’abord auront le mieux pratiqué l’art du dévouement. Ges Petites-Sœurs gardes-malades des Pauvres, dont M. l'abbé Landrieux, dans son livre : Une Pelite-Sœur , nous dessinait naguère un typesi attachant, n'auraient qu’à fouiller leur mémoire pour contribuer à l'instruction de beaucoup de sociologues; car écoutant assez les pauvres pour retenir tout ce qu'ils confient, elles les connaissent assez pour deviner tout ce qu'ils taisent.

Autour de nous, c'est le chaos, mais un chaos que le geste de l'Eglise peut féconder, comme un autre chaos, tout au début du monde, fut fécondé par le geste préhistorique de Dieu; et toutes les forces chrétiennes sont en branle pour cette nouvelle tâche créatrice, qui passionne et qui s'impose. Au cours du dix-neuvième siècle, on vit d'une part l'économie politique libérale admirer avec quelque complaisance les merveilles de la production économique, sans se soucier assez des détresses individuelles qui en étaient la rançon; un optimisme a priori semblait voiler ces détresses à des âmes d’ailleurs bien nées. Et l’on vit d'autre part la philanthropie officielle multiplier les secours pour les indigents; mais, selon

1, Paris, libr, de la Bonne Presse, 1910.

le témoignage bien frappant d’un fonctionnaire de l’Assistance publique, M. de Watteville, cette philanthropie ne faisait guère que constituer le paupérisme à l'état héréditaire. Il n'y avait pas assez d'amour dans l’économie politique; il n’y avait pas assez de science économique dans la philanthropie officielle. La première, l’économie politique, coudoyait sans un regard une triste réalité, rappelée l'an dernier dans un document pontifical; elle méconnaissait que « dans le conflit des intérêts, et surtout dans la lutte avec des forces malhonnôûtes, la vertu d'un homme, sa sainteté même, ne suffit pas toujours à lui assurer le pain quotidien ‘ ». La seconde, la philanthropie officielle, inclinait trop vaniteusement à considérer ses palliatifs comme souverains; il semblait qu’elle n’eût pas entrevu cette vérité, redite l'an dernier dans la même lettre papale, que « les rouages sociaux devraient être organisés de telle façon que par leur jeu naturel ils rendissent abordable à toute bonne volonté sa part légitime de félicité temporelle ». L'éducation charitable des chrétiens, telle qu’elle s’élabore sous les auspices des missions diocésaines, prétend descendre jusqu'aux intimes profondeurs des réalités sociales et remonter, ensuite, jusqu'aux cimes les plus impérieuses de la vérité chrétienne; connaître d’abord les éléments du chaos, et puis, d’un'élan vers Dieu, planer au-dessus de ce chaos, pour arriver, peu à peu, à faire s'épanouir l’homme nouveau, dans ce vieil homme qu'est la sociélé moderne.

1. Lettre de Pie X sur le Sillon (Questions actuelles, 3 septembre 1910, pp. 111-122.)

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