‹ Autour du Catholicism socialChapitre 12 sur 106 · DEPLOIGE, Op. cit., p · texte numérisé non relu

DEPLOIGE, Op. cit., p

conséquences efficaces. Mais que, deux pages plus join, ils rentrent en discussion avec l’un de ces philosophes abstracteurs, disciples de Rousseau ou de Cousin, qui dédaignaient la connaissance exacte des réalités sociales, on constatera tout de suite que, dans l'élan même de leur protestation, ils inclineront de nouveau, inversement, à faire peu de cas des conclusions pratiques de leur science réaliste, et de l'intérêt qu'elle peul avoir pour l'action, pour la vie.

Que la morale puisse et doive, tout à la fois, être une science des mœurs et une science pratique, voilà longtemps que saint Thomas l’a défini et établi. Mgr Deploige le regarde à l’œuvre: il le voit préconiser el suivre, en malière de morale, la méthode d'observation. Beaucoup s’imaginaient, d'après des on-dits superficiels, n'avoir affaire, en saint Thomas, qu'à un déductif; mais tout au contraire il fait à l'empirisme sa part. Regarder « le caractère des hommes, les mœurs de la société, le jeu des lois, le mécanisme des institutions »; étudier le lien entre la ligne de conduite suivie et les résultats obtenus; constater que dès lors, dans une certaine mesure, les phénomènes moraux et sociaux sont gouvernés par certaines lois : c’est là une méthode dont Auguste Comte passe pour être l'inventeur, et dont volontiers on lui fait gloire; et c’est Ia, pourtant, ce que déjà prescrivait saint Thomas pour donner une assise à la morale, sans d’ailleurs tomber dans un déterminisme qui dépouille de tous droits d'auteur le libre arbitre humain. Mais à ces connaissances ainsi acquises el qui sont bien effeclivement une science des mœurs (au sens où l’on prend aujourd'hui ce

mot), saint Thomas donnait le nom de science pratique; et c'est pour substituer aux tâlonnements de l'ignorance une pratique de mieux en mieux informée, de plus en plus avertie, qu'il maintenait l'utilité concrète d’une telle science, fondée sur l'expérience sociale,

L'école éclectique et ses précurseurs du dix-huième siècle, insistent les adeptes de la nouvelle science des mœurs, prétendent fonder la morale uniquement sur la déduction; mais un tel effort est factice, car « plus les maximes sont spéciales et concrètes, plus 1l devient difficile d’apercevoir le lien qui les rattache aux concepts abstraits ». L'habitude de certains moralistes, d'édifier leurs systèmes sur une table rase sans tenir compte des lieux ni des temps, apparaît aujourd’hui comme un simple jeu de dialectique.

Mais saint Thomas plane au-dessus d’un tel reproche; et l’on peut au contraire se servir de lui pour confirmer ce qu'il y a de légitime dans les attaques contemporaines contre Cousin moraliste ou contre Rousseau moraliste. Mgr Deploige nous démontre qu'aux yeux de saint Thomas [a conduite humaine est régie par deux groupes de dispositions.

« D'une part, les règles qui, dérivant logiquement les unes des autres, forment un ensemble rationnel. Elles sont appelées le Jus gentium, parce qu’elles se retrouvent dans le droit de tous les peuples civilisés. Elles énoncent les conditions essentielles

de la vie collective. Sans accord préalable, mais sous la pression des mêmes besoins, on est arrivé partout à les formuler en termes à peu près semblables.

« D'autre part, les accommodations ou appropriations des principes aux situations que le législateur se trouve appelé à régler et qui peuvent être différentes d’une société à l’autre. Elles constituent le Jus civile, — entendez: le droit national propre à un pays ! ».

Pour la fixation des premières règles, le labeur du raisonnement est de mise : « moralistes et législateurs doivent, au lieu dé suivre les suggestions de leur fantaisie, se guider sur les tendances spontanées de l'être et s'inspirer de la finalité intrinsèque des institutions ? ». El tout au contraire, dans l'établissement des secondes règles, le législateur ressemble à l'architecte qui, dans une construction, tient compte des propriétés de la matière employée ; il respecte les contingences, il plie les préceptes moraux et juridiques à la variété des situations.

Deux catégories d'efforts, pour deux catégories de préceptes : c'est à quoi se ramène, d'après saint Thomas, l'élaboration de l’œuvre morale. Tantôt son regard est fixé sur les fins de l’action; et tantôt, plus mobile, 1l épie la variété des circonstances. Ce serait le souhait de Mgr Deploige, que les partisans de la science des mœurs consentissent à étudier de plus près, dans toutes ses complexités, dans toutes ses nuances, la méthode de saint Thomas moraliste.

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