DEPLOIGE, Op. cit.. pp. 309, 310 et
Thomas; et quant à l'autre partie, on peut dire que l'observation y devient souveraine, De là, la sollieitude exacte avec laquelle ce docteur étudie les variations de la morale. « Selon lui, écrit Mgr Deploige, le système moral et juridique d’un peuple n’est pas une construction achevée d'un coup par un effort dialectique, c'est plutôt une œuvre faite d'ajoutés successifs et d'emprunts multiples ; elle s’est formée lentement au cours des temps; ses éléments sont d’orioine diverse !. » Tout doucement, on le voit, nous sommes conduits en un point où le thomisme et la nouvelle science des mœurs se rapprochent et se rejoignent : de part et d’autre, l’évolution et la variation des idées morales sont envisagées comme un indispensable objet d’études. Fouillant dans l'œuvre de saint Thomas, et systématisant sa pensée, Mgr Deploige groupe sous trois chefs les raisons qu’entrevoit ce docteur pour expliquer les variations de la morale : 1° l'influence des passions ; 2° l’inégal développement de la raison, des lumières et de la civilisation; 3° la diversité des milieux, des situations et des circonstances. Ce ne sont pas des raisons données en l'air; saint Thomas cherche des faits, il les guette, il les cite; 1] y a chez lui un premier essai de psychologie des peuples sauvages; et dans les réflexions très longues, très nuancées, que lui inspire la prohibition des mariages entre parents, dans les recherches auxquelles il se livre au sujet des origines sociales d'une telle prohibition, 1l voisine avec nos plus minutieux sociologues de l'heure actuelle. Faisons un pas de plus : dans les pages mêmes
1, DEPLOIGE, Op. cil., p. 335,
où ses enquêtes, au lieu de se livrer à la merei des faits, sont guidées par cette idée de finalité suspecte à nos sociologues, 1l se rencontre encore ayec eux; et leur effort, à leur insu, converge encore avec le sien. Par exemple, avant qu'Auguste Comte n'eût signalé l'opportunité d'une comparaison sociologique de l’homme avec les autres animaux; avant que M. Westermarck n'eût établi que pour les études sur l'origine du mariage on peut trouver quelque lumière dans l'observation des espèces inférieures et de la façon dont elles se propagent, saint Thomas, examinant la constitution de la société conjugale, avait été conduit, par l'idée même de finalité, à rechercher la loi des relations sexuelles chez les animaux. Nous l’apercevions, tout à l'heure, avec le peu de ressources dont il disposait, soucieux de la psychologie du sauvage; la connaissance des sociétés animales, aussi, l’attire et le retient, Lout comme elle attire et comme elle retient, souvent trop longuement, les entreprenants mventeurs de la nouvelle science des mœurs.
La sociologie contemporaine, en voulant réagir contre la doctrine individualiste des droits de l'homme, croyait qu’elle pouvait, prolongeant son élan, balayer tous les édifices de science morale construits dans les siècles antérieurs ; et par une singulière ironie, la philosophie morale de l'Église était ainsi, d’un trait de plume, frappée du même verdict
sous lequel succombait la philosophie morale et sociale de la Révolution Francaise. La société issue de la Révolution apparaissait à M. Durkheim comme une « véritable monstruosité sociologique, une société composée d’une poussière infinie d'individus inorganisés qu'un État hypertrophié s’efforce d’enserrer et de retenir‘ » ; et on l'entendait réclamer, par exemple, le rétablissement des corporations. Il parlait de la Révolution comme en parlent, appuyés sur la pensée chrétienne, les représentants du catholicisme social. Mais « par une généralisation excessive, il étendait ensuite aux moralistes de tous les temps la réprobation encourue par Rousseau ?; » et l’on voyait ainsi saint Thomas — celui qui définit l’homme un être social — participer à la juste disgrâce du philosophe de Genève, d'après qui l’homme ne deviendrait social que par contrat. Avec le livre de Mgr Deploige, l'école de Louvain vient de faire un acte ; ce livre est un beau fruit de maturité. Les yeux sur la Somme, Mgr Deploige établit que la sociologie et le thomisme ne sont pas des ennemis, mais des alliés; que les sociologues actuels, quelles que soient leurs opinions personnelles, représentent un mouvement qui par sa direction, son sens, sa portée, ébranle « l’ignorant orgueil du rationalisme »; qu'entre les sciences sociales, telles qu'on les conçoit aujourd'hui, et la philosophie médiévale, il ne doit exister qu'une « collaboration utile », et non pas un conflit *.
1. DurKkHEIM, De la division du travail social, 2° éd., Préface, p. XXXII.