‹ Autour du Catholicism socialChapitre 21 sur 106 · L'AP/IEX · texte numérisé non relu

L'AP/IEX

vertus; ils craignent, semble-t-il, qu'en replaçant une sainte au milieu de son époque, on ne la fasse descendre du ciel sur la terre, comme si ce n'était pas au contraire le meilleur moyen de la regarder s’élever de la terre au ciel. M. Hanotaux voit dans Jeanne, tout d’abord, une fille de son siècle, de son pays, et non pas seulement de son village, mais de cette France quiavaitdéjàa une âmecommune, de cette chrétienté qui, par définition, devait n’être qu'une seule âme. Ainsi s'élargissent les horizons où subitement surgira lamerveilleuse pastoure, les horizons où elle s’éclairera avant de les illuminer elle-même.

Ce n’est plus seulement à Domremy, c’est au Puy que, pour la mieux connaître, nos imaginations doivent d’abord se transporter. Là vint prier sa mère ; là se concerta, pour la petite jeune fille qui chevauchait au loin, la mystérieuse protection des moines mendiants. Cette basilique du Puy, dans laquelle s’agenouillait toute la chrétienté et pour laquelle toute la chrétienté donnait ses aumônes, apparaît, à cette date, comme un sanctuaire du patriotisme français ; et les dévots de la Vierge Angélique, de la Vierge de l’Annonciation, étaient tout prêts à comprendre la pieuse image qu'allait étaler au beau soleil le fanion de la Pucelle. Les nouvelles couraient vite; elles se hâtaient beaucoup plus que ne le suppose, aujourd'hui, notre engouement naturel pour nos prodiges actuels de vitesse; elles étaient assez ailées, assez pressées, pour propager ou pour déterminer, suivant l'expression de M. Hanotaux, « certains mouvements simultanés à travers un monde identique, traduisant, partout, les mêmes aspirations et une même inspiration».

L'historien excelle à reconstituer devant nous ces atmosphères d'alors, ces vibrations de consciences collectives, ces inquiétudes en commun, ces apaisements en commun. Décrire des mouvements de masses, des bousculades de foules, c’est à quoi suffit quelque prestige de couleurs et un sens quelque peu avisé du pittoresque d’une époque; mais il faut une oreille plus fine, un art plus discret, pour ausculter ce qui remue sourdement les foules, ce qui les enfièvre et les trouble et les exalte sans les mouvoir à l'œil nu, ce qui parle en elles sans qu'elles cessent d’être muettes, ce qui fermente en elles sans déjà les mettre en branle, et ce qui tressaille en elles, enfin, sans que s'agitent encore leurs épées ou leurs ar- balètes. Voilà la jouissance qu'on éprouve à lire M. Hanotaux : cette psychologie d'une femme s’encadre dans la psychologie d’un siècle, et d'un siècle observé, non pas seulement dans ses cimes, mais dans ses profondeurs, non pas seulement dans ses illustrations, mais dans son vaste anonymat.

Il y a d’ailleurs, à travers l’histoire, des vagues de sainteté, entraînant à la même époque un certain nombre d’âmes : on ne ressaisit ces vagues, on ne les suit, que si l'on se fait le contemporain de ces palpitations d’âmes, que si l’on se livre au passé pour en ressentir les pulsations. A juste titre M. Hanotaux évoque, à propos de Jeanne d’Arc, le souvenir des extatiques du temps, d'une Catherine de Sienne et d'une Brigitte, ses devancières, d’une Colette de Corbie, sa contemporaine. Précisément, au moment même où la Revue des Deux Mondes achevait de faire fleurir sous nos yeux les quatre mystères de Jeanne d'Arc, un Franciscain, le Père Ubald d'Alençon, pu-

Page 1