‹ Autour du Catholicism socialChapitre 23 sur 106 · AP AVI · texte numérisé non relu

AP AVI

livre : car, dans ce livre, Jeanne émerge du quinzième siècle sans se dérober au quinzième siècle; elle est bien de son temps, de son terroir, et nous paraît plus grande, ainsi enracinée, qu'elle ne nous paraitrait dans un récit où elle flotterait, pour ainsi dire, en l'air; oui, plus grande, car elle se dresse d'autant plus visiblement au-dessus de nous, que nous la sentons encore et toujours plus nôtre.

Une question jusqu'ici mettait aux prises les historiens : où finissait la mission de la Pucelle ? Au sacre de Reims, répondaient les uns; et par là même ils coustataient que cette mission avait été intégralement remplie; puis après Reims avait commencé toute une série d'initiatives personnelles, dont le saccès assurément aurait valu à Jeanne un surcroît de gloire, mais dont l'échec ne marquait pas, du moins, la faillite partielle de son ancien inspirateur, Dieu. D'après les autres, au contraire, Jeanne, en piolongeant ses campagnes après le sacre, ne faisait encore que poursuivre Son impérieuse, son authentique mission; et la mésaventure de Paris, la catasitrophe de Compiègne, équivalaient, par conséquent, à un insuccès fragmentaire de cette mission, ou, pour parler plus net, à un avortement épisodique des suggestions divines. Après Reims, Jeanne d’Arc était-elle encore, effectivement, le bras de Dieu ? Non, disaient les premiers, et pieusement ils se félicilaient que jusqu’au terme, c’est-à-dire jusqu'à

Reims, le bras de Dieu, demeuré pleinement vainqueur, eût recueilli l'accomplissement mtégral des exactes promesses de Dieu. Mais les autres de répondre qu’à Paris, à Compiègne, Jeanne ne faisait toujours que suivre l’élan donné par ses inspirations primitives; que là encore, elle était le bras de Dieu, mais un bras qui finalement allait connaître, non point assurément des défaillances, mais du moins desrevers.

Ainsi, pour les uns comme pour les autres, au point de départ de leurs thèses divergentes, il y avait cette idée commune, qu'avec la captivité de Jeanne devant Compiègne s'était effondré le plan que depuis Reims elle poursuivait. Mais voilà ce qu'il ne sera plus permis de soutenir, après le livre de M. Hanotaux. Nulle part ailleurs vous ne trouverez une image aussi saisissante, aussi probante, du péril auquel l’ambition du duc de Bourgogne exposait ie royaume de France; et nulle part non plus je n'ai vu mise en un tel relief l'originalité de la politique de Jeanne, qui, malgré l'humeur de Charles VIT et de ses favoris, voulut empêcher la France de signer avec Philippe le Bon une paix à tout prix, et y réussit. La campagne de Compiègne eut pour but de contenir et d'évincer les prétentions du duc de Bourgogne; et ce but fut atteint. Jeanne fut prisonnière, mais elle fut victorieuse, puisque en définitive Jean de Luxembourg dut lever le siège, et puisque la résistance efficace des gens de Compiègne, maintenue par l’héroïne, aidée par elle, rompit le grand dessein du Bourguignon. « Le geste de Jeanne porta, s'écrie M. Hanotaux, même quand son bras fut arrêté 1, »

b2 TRAITS ET PORTRAITS DU PASSÉ

Que Compiègne demeurât ville française, et la route de Reims restait fermée pour Henri VI d’Angleterre, et les troupes de Charles VIT étaient de plus en plus à l'aise pour cerner la domination anglaise dans Paris. Or Compiègne demeura ville française, et ce fut grâce à Jeanne. Sa divination stratégique avait tout vu, tout prévu ; « elle se jetait dans Compiègne, sachant qu'elle serait prise avant la Saint- Jean ; mais voulant, avant de mourir, faire à Paris, à ce «cœur mystique de la France », à la France elle-même, un rempart de son corps et de son martyre !». Sa captivité laissa tout à fait intact le résultat historique qu’elle avait concerté et obtenu, et qui était nécessaire à la plénitude de son œuvre.

Compiègne achève Orléans, conclut M. Hanotaux ; Compiègne vaut Orléans. À Orléans, la Pucelle avait arrêté la fortune des Anglais; à Compiègne, elle refoule la fortune du duc de Bourgogne. Les deux sièges font diptyque et encadrent symétriquement cette courte et miraculeuse carrière. Victorieuse dans sa défaite, Jeanne trouve la borne au point où le service suprême est rendu. Et on demande si la mission est accomplie ? !

Ainsi la mission de Jeanne ne finissait qu'à Compiègne, et cette dernière étape elle-même fut bien réellement une victoire. On put emprisonner l'héroïne, mais on ne put l'empêcher d’avoir assuré les destinées de Compiègne, et, par là même, de Paris, et, par là même, de la France : au moment où s’abattit sur elle la main de l'ennemi, le déroulement de l’œuvre était incoercible ; et cedéroulement, c'était

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