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les sacrements. En sollicitant un peu ces mots de M. Hanotaux : « réclamer l'obéissance, mais seulement pour qui en est digne », on arriverait peut-être, comme l’a fait par exemple l’Allemand Hase, à voir dans Jeanne une devancière de Ja Réforme protestante, de celle qui systématiquement opposa les droits de l'inspiration propre au devoir de l'obéissance !. Jeanne messagère de Luther, c'est Justement le contraire de ce que M. Hanotaux veut dire, le contraire de ce qu’il veut nous amener à conclure, puisque nous l’avons vu mettre en contraste la « réforme» de Jeanne et celle de Luther. Mais on se convaincra d'autant plus fortement de la réalité de ce contraste, qu'on sera plus soucieux d’épier chez Jeanne, à côté des saillies de l'esprit de liberté, les affirmations de l'esprit d'obéissance, et de bien observer comment ces saillies et ces affirmations n’entrent pas en conflit, mais comment au contraire elles sont, toutes ensemble, l'épanouissement d’une des plus belles santés religieuses que l'Église romaine ait connues.
Elles se résument, les unes et les autres, en ces trois mots sur lesquels se recueille M. Hanotaux : Dieu premier servi. Les ordres directs de Dieu concernant le salut du royaume de France doivent, aux yeux de Jeanne, être obéis sans discussion, affirmés sans défaillance, alors même qu'une autorité quelconque s’insurgerait formellement contre eux. « L'inspiration divine, écrivent à ce sujet deux théoloœiens de l’ordre de saint Dominique, les Pères Belon et Balme, apporte avec elle la liberté. L'Écriture enseigne et les docteurs proclament, avec saint
1, GoyAU, Jeanne d'Arc devant l'opinion allemande, pp.65-67.
Thomas, qu'on ne doil pas obéissance au pouvoir inférieur lorsqu'il est en désaccord avec l'autorité suprême, et qu'il ne faut jamais, contrairement à la conscience, acquiescer à un ordre en opposilion avec la loi publiquement promulguée par Dieu ou avec une inspiration secrète qui émanerait certainement de lui. Jeanne parlait donc avec une entière correction lorsqu'elle se déclarait soumise à l'Église, Dieu premier servi. »
« Dieu premier servi, commente M. Hanotaux, c'est-à-dire : que ceux qui prétendent parler au nom de l'Église n'abandonnent pas les voies de Dieu, la vérité, la justice ; qu'ils soient les premiers à donner l'exemple du sacrifice, s'ils veulent être obéis ?. » Ainsi nous ramène-t-il à la formule devant laquelle nous hésilions tout à l'heure : l'obéissance pour qui en est digne ; et nos hésitations s’accentuent encore. « Je vous certifie, disait Jeanne le 15 mars 143t,que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne. Et si j'avais rien fait ou dit, ou s’il y avait sur mon corps chose que les clercs sussent dire être contre la foi chrétienne que notre Sire a établie, je ne le voudrais soutenir, mais le bouterais hors. » Ces clercs dont elle parle, remarquons-le, ce sont, en l'espèce, ses ennemis, ce sont ses juges. Elle ne leur permet pas de contrecarrer son inspiration : Dieu premier servi; elle la crie, cette devise, avec d'autant plus d’intrépidité, qu'au moment même où elie abrite ainsi derrière le vouloir de Dieu sa pleine
1. BeLox et BaLue, Jean Bréhal, grand inquisileur de France, el la réhabilitation de Jeanne d'Arc. p.124. Paris, Lethielleux,
liberté d'initiative, le bon aloi de ses inspirations, admis d’ailleurs, tout au début, par les clercs de Poitiers, a été justifié par les succès d'Orléans et de
Reims. Mais ces mots : Dieu premier servi, ne sont.
pas pour elle une façon de s'élever au-dessus de la société religieuse à laquelle elle appartient, de s'y faire une place à part; elle demande, comme quiconque, à être menée devant Notre Seigneur le Pape. Et ces mots : Dieu premier servi, ne l'émancicipent nullement de l’obéissance générale qu'elle juge due, pour le reste de sa conduite, aux interprètes légitimes de la foi chrétienne, quels qu'ils soient personnellement ; elle est toute prête à « bouter hors » ce qu’ils [ui montreront en elle de fautif, et, avant de le «bouter »,ellene s’inquiétera pas de savoir s'ils ont ou non, dans leur for intime, abandonné les voies de Dieu, la vérité, la justice, ou s'ils sont ou non les premiers à donner l'exemple du sacrifice, et si dès lors ils sont on non « dignes » de sa docilité.
Dans ces magnifiques soubresauts d'indépendance que traduisent les mots : Dieu premier servi, elle ne récuse pas pour indignité l'autorité à laquelle peuvent prétendre, comme définiteurs de la foi et des mœurs, les gens d'Église qui l’affrontent ; elle dénie, au nom des droits souverains de Dieu, la compétence spéciale qu'ils s’arrogent en ce qui regarde sa vocaüon et sa mission. [Il y a là un terrain qu’elle défend contre leurs incursions : ce n’est pas une récusation de juges, c'est une contestation de compétence. Nous arrêtons 1c1 cette analyse, que peut-être on pourrait conduire plus loin. Les objections mêmes que nous avons hasardées contre certaines phrases de M. Hanotaux ne font d’ailleurs que militer en faveur de sa
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propre thèse, d'après laquelle Jeanne, catholique avant tout, fit sa « réforme » dans le sens de la discipline et du respect, c’est-à-dire dans le sens inverse de celui de Luther ; et nous ne nous sommes, chemin faisant, quelque peu écarté de l'historien, que pour apporter un renfort, nous l’espérons, à sa propre conclusion.
La place de Jeanne dans l'histoire de la France, la place de Jeanne dans l'histoire de l’Église, prennent, dans le livre de M. Hanotaux, une ampleur et une altitude nouvelles. Nous ne savions pas encore tout ce que cette apparition historique avait d’extraordinaire ; avec le champ de notre admiration, c'est le champ du mystère qui s’élargit. M. Hanotaux accepte cette conséquence, et il n’en est point gêné.
Rien de commun entre lui et ces rationalistes qui, comme 1l le dit, « ramènent tout le problème à leur compas ! »; leur manie étroite, orgueilleuse, lui fait l'effet, même, d’une « véritable gaucherie de l’âme ? ». Il constate que Jeanne d’Arc elle-même, de la première heure jusqu’à la dernière, « sans jamais varier ni désemparer, affirma le miracle ». La démentir, voir dans cette jeune fille, si « ferme de corps et de pensée », — comme disait d'elle le Mystère du siège d'Orléans *, — une hallucinée, une