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ture prennent contact, dans une intimité silencieuse : le phénomène, si obscur soit-il pour les regards étrangers, est d’une importance souveraine; 1l est décisif, il oriente, à proprement parler, le for intime de l'être humain... Mais en général l'histoire passe outre, sans regarder : ces domaines lui demeurent clos. Jeanne d'Arc cependant, créature unique, « naturellement surnaturelle ! », comme dit M. Hanotaux, contraint les historiens d'ouvrir les yeux sur ces régions d’où leur attention s’'exilait, et d’observer, en elle, l’enveloppement de la nature par la surnature, et la facon dont la surnature utilise la nature; avec Jeanne d'Arc quelque chose de supérieur et d'extérieur à la nature fait brèche dans l’histoire de France et dans l’histoire universelle. Et ce quelque chose déroute nos méthodes coutumières de raisonneurs et d’historiens; et pour comprendre pleinement ce quelque chose, il faut nous élever délibérément au-dessus de ces méthodes, au-dessus de ce que M. Hanotaux appelle le « procédé intellectuel de notre temps ».
«Ce procédé date d'hier, écrit-il:le raisonnement analytique fondé sur l'observation et la classification des faits ne s’est guère imposé que depuis Bacon. Peut-être sa timidité et sa lenteur étonneront-elles nos descendants, comme nous nous étonnons de la hardiesse d'une autre allure intellectuelle qui fut en honneur à d’autres époques, l’aperception ou l'intuition soudaine, la recherche directe du vrai, la contemplation de l'idée dans
la connaissance et l’adoration de la volonté créatrice, dont unefoiardente croit pouvoir surprendrele secret ?,»
Ainsi nos méthodes modernes, ces méthodes de
science, dont par ailleurs nous avons quelque droit d'être fiers, ne nous donnent pas prise sur Jeanne; vis-à-vis d'elle, eiles sont en défaut, déconcertées, mortfiées. Au siècle où elle monta sur le bûcher, Jeanne, par ses réponses aux docteurs, avait donné le branle à une première rénovation intellectuelle: elle avait « contraint la France de se guérir du pédantisme scolastique; tuée par le baralypton, elle l'avait tué; à cette date, l’orgueil de la vieille Sorbonne avait péri ! ». Et voici qu'au siècle où elle monte sur les autels, Jeanne semble solliciter de nos intelligences d’autres renouveaux : elle semble appeler une époque où nous nous cantonnerons moins étroitement dans nos méthodes, où nous comprendrons que la science de la Sorbonne nouvelle n'enferme pas et n'explique pas toute la vie. Cette bergère ignorante, cette petite fille du peuple, s'insère ainsi à deux reprises dans l’histoire de l'esprit humain; à deux reprises, elle humilie les procédés de pensée, elle déplace les points de vue, dont s’enchantaient deux époques successives et très différentes l’une de l’autre; elle amène nos intelligences à rêver de cette autre allure que tout à l'heure nous définissait M. Hanotaux, et dont la définition pourrait s’appliquer aux ascensions d'âme des plus grands mystiques des douzième et treizième siècles.
Il y a en effet une certaine intuition mystique, qui devine, au delà de la phraséologie chère à la science du quinzième siècle, des réalités plus riches et plus difficiles à décrire, et qui saisit, au delà des fails positifs chers à la science du vingtième siècle, des
vérités plus profondes et plus hautes: telle semble être, pour M. Hanotaux, la vraie façon d'aller vers Jeanne et de tâcher à la comprendre. Deus est tncognitum, disait saint Thomas : « Dieu est l'inconnu. » Je voudrais qu'en ce même sens, le nouvel historien de la Pucelle consentit à dire que l'Inconnu qu'il pressent chez Jeanne, c'est le Divin, véritablement authentique, expressément objectif, et supérieur d’ailleurs à toute connaissance complète, à toute compréhension plénière, puisque c'est le Divin. N'interrogeons pas d’ailleurs plus avant. Écrivant son livre, à la fois, « pour les croyants et pour les non-croyants », M. Hanotaux a très nettement étalé, devant les uns et devant les autres, une énigme, un mystère, des miracles : 1l n’a rien fait de plus. Je comprends aisément qu'avec quelque besoin de précision l’on puisse parfois chicaner son attitude et la taxer d’ « agnosticisme ». M. Hanotaux, dans l'état actuel de sa pensée, serait-1] sensible à ce genre d'accusation ? Ou bien, au contraire, le laisserait-elle tout d'abord indifférent? C'est ce que je ne saurais dire. Mais si le grief, se formulant plus nettement, l'induisait à s'expliquer plus délibérément à lui-même sa propre contenance, peut-être nous dirait-1l qu'il y a façon et façon d'être agnostique; et que s’il y a un agnosticisme qui nie a priori l'accessibilité du surnaturel, ce n'est assurément pas le sien; mais que son agnosticisme à lui — si tant est que ce mot puisse s'appliquer encore — conteste surtout l'universelle efficacité de nos méthodes intellectuelles, qu'il critique surtout les voies par lesquelles nos intelligences risquent de passer outre à la réalité du mystère, et qu'il fait le procès à notre logique beau-
coup plus qu’à la métaphysique traditionnelle... Ou bien, peut-être, encore, M. Hanotauxlaisserait-il parler les critiques, et ne dirait-il lui-même rien du tout.
Mais alors, sans vouloir sonder sa pensée, et en n'observant que ce qu’il nous en livre, nous n’aurions qu à mettre en parallèle l'allure spirituelle de M. Hanotaux avec celle de M. Anatole France ou avec celle d'Ernest Renan, pour nous demander ensuite si cette Jeanne d'Arc n'inaugurerait pas une attitude nouvelle de l’histoire vis-à-vis du transcendant, attitude trop neuve d’ailleurs pour être encore définitive et pleinement arrêtée, attitude assez accusée cependant pour avoir déjà — et cela restera l'honneur de M. Hanotaux -— quelque chose d’irrévocable. L'agnosticisme d'un Ernest Renan, celui d'un Anatole France, dès qu'il s’agit du surnaturel chrétien, nie tout à la fois la possibilité de connaître et la réalité de cet inconnaissable; et non content d'élever un mur au delà duquel la pensée humaine n’a pas le droit de regarder, leur agnosticisme, derrièrece mur, postule le vide, limitant ainsi, tout à la fois, la portée de notre vue et le domaine qu'une vue plus haute et plus large pourrait atteindre. M. Hanotaux s'écarte de cette philosophie rétrécissante; à son école, au contraire, nous nous guérirons d'une confiance aveugle, exclusive, en ces méthodes positives qui suffisaient aux agnostiques du dernier siècle, de cette confiance dans laquelle ils prélassaient avec fierté leurs ignorances volontaires.
La diversité des résultats témoigne d’ailleurs celle des orientations. M. Anatole France, pour éviter de déclarer Jeanne d’Arc inexplicable, la diminue; M. Hanotaux, qui la voit grandir à mesure qu'il la
contemple, la proclame, au contraire, inexplicable à notre science. La porte reste ouverte, dès lors, pour l'acte de foi, que la philosophie de M. Anatole France nous prohibait, et que d’ailleurs son portrait de la Pucelle, si peu flatté, si médiocrement héroïque, nous rendait superflu.
Nombreux furent, au dix-neuvième siècle, les historiens de Jeanne d’Arc qui s'opposaient personnellement à cet acte de foi, et qui, par des théories scientifiques ou autres, s’essayaient à battre en brèche l'opinion des croyants sur la Pucelle. M. Hanotaux, lui, ne s'insurge nullement contre cette opinion; mais personnellement, s'adressant à tous les Français, il reste en deçà. Telle quelle, pourtant, il est impossible qu'il n’y trouve pas une explication spéciale de l'énigme et du mystère qu'il constate, et tel est même l’ascendant de cette explication, qu'il est conduit, en plus d’une page de son livre, à emprunter le langage de ceux qui la professent. Certains de ses mots, certaines de ses phrases, semblent devancer la marche même de sa pensée, j'allais dire de sa conscience, et promettre fugitivement certaines conclusions devant lesquelles finalement il s'arrête — je ne dis pas, observez-le bien, devant lesquellesil recule, Non, ce n’est pas un recul, et ce n’est pas un refus : 1l fait halte, il fait pause; 1l met tous les Français en présence de ce qu'il y a d’inexplicable dans cette merveilleuse histoire; puis il se tait, laissant un certain nombre d’entre eux, les croyants, pénétrer plus avant; et pour ceux-ci du moins, sans doute aussi pour quelques autres, cette halte où il les laisse aura l’aspect d’une étape; et celte pause qu'il leur assigne sera l’une de ces pauses d’où l’on prend élan.
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Lorsqu'il ya quatre-vingts ans un impérieux rêve d'unité commença d’obséder l'âme allemande, elle équipa, tout d’abord et tout de suite, des bataillons d’érudits; on les vit, d’une allure conquérante, violer les mystères des archives, pour y surprendre, sous une jalouse poussière, les traditions de la vieille Allemagne ; et, par leurs soins, d'immenses in-folios s’alignèrent, trophées de science et d’orgueil, qu'on appela les Monuments de l'histoire germanique.
Notre France avait sur le pays d’outre-Rhin deux siècles d'avance : sous le patronage de Louis XIV, une abbaye parisienne, dès le dix-septième siècle, avait ouvert une façon d’atelier, dans lequel se tissait, lentement, le canevas de nos vieilles annales, religieuses et civiles, et qui préparait à nos historiens futurs une série d'inappréciables matériaux.
L'abbaye royale de Saint-Germain-des-Prés était aussi antique que la monarchie française; la dynastie
de ses moines était contemporaine de la première dynastie de nos roisetne survécut pas à latroisième.… Des forcenés, en septembre 1792, firent dans le jardin du couvent une immense tache de sang, et l’abbaye, pour nos mémoires, est toujours l'endroit tragique où succomba, sous l’outrage et sous la tuerie, un peu de la vieille France. Mais cette vieille France même, en cet endroit même, avait mis à l'abri les titres de ses gloires. Dans les cellules auxquelles avait longtemps souri ce jardin plus tard déshonoré, s'étaient réfugiés et Lassés, comme en autant de reliquaires, les manuscrits et les parchemins du passé. Les moines de Saint- Germain-des-Prés empêchaient la vieille France de mourir intestat : dans leurs immenses et savantes publications, son âme reposait; el pour lui rendre une voix, il suffisait que leur érudition colossale fût vivifiée par le génie historique du dix-neuvième siècle.
Ils avaient accompli, sans fracas, la même besogne austère, indispensable, à laquelle le célèbre baron de Stein, entre 1820 et 1830, devait convier, avec une ténacité fiévreuse et déjà belliqueuse, les érudits de l'Allemagne.
En l’année 1907, onsongea fortopportunémentqu'il y avait deux cents ans exactement quele plus illustre de ces moines, Dom Jean Mabillon, avait cessé de travailler, parce qu'il avait cessé de vivre; et sous les voûtes de l’église Saint-Germain-des-Prés, l'Institut de France se fit un devoir d’acquitter envers lui, par l'hommage de la prière liturgique — le seul dont
au delà de la tombe se puisse réjouir un Bénédictin — l’inoubliable dette de la science française.
Ce pèlerinage qu’accomplit l’Institut là où fut l'Abbaye, apparut comme le symbole d’une grande vérilé historique : le rôle que joue maintenant l’Institut de France. comme centre d'étude et comme foyer de recherches, appartenait, sous Louis XIV, à l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés : elle avait ses correspondants nationaux, ses correspondants étrangers; elle était une société d'élite sur laquelle les savants de l’Europe, quelle que fût leur confession, braquaient leurs questions et leurs regards. Il faut lire dans le livre du prince Emmanuel de Broglie la curieuse et vivante histoire de ce beau cénacle de prière, où le travail même était une façon de prier {.
Un jour surgit une voix respectée, qui déniait aux Bénédictins le droit de se consacrer à des labeurs purement intellectuels : c'était celle de l'abbé de Rancé. « Ce Trappiste veut nous renvoyer à ja charrue », disait de lui, plaisamment, l’un des moines de l'Abbaye. Et, de fait, les premiers fils de saint Benoît, donnant aux besognes manuelles une grande part de leur vie, avaient défriché les forêts et transmis à des populations à demi barbares l’art de féconder l’immortelle maternité de la terre. Mais à chaque siècle sa besogne : les Bénédictins du dixseptième s'attaquaient à d'autres fourrés, ceux de notre lointaine histoire ; et ce n’était pas dans l’espace, mais dans le temps, qu'ils esquissaient, sous
1. Mabillon ef la société de l’abbaye de Saint-Germain-des- Prés, 2 vol. Paris, Plon, 1888.
les plis de leur bure, un autre geste de défricheurs, un autre geste de semeurs.
Mabillon plaida contre Rancé pour cette vocation scientifique des moines; il écrivit un Traité des études monastiques, que Montalembert considérait comme le chef-d'œuvre de la polémique chrétienne et comme l’un des plus beaux monuments littéraires de l’époque. L'opinion se passionna ; une petite-fille d'Henri IV, la duchesse de Guise, intervint dans la mêlée. La victoire fut à Mabillon : il n'en tira point orgueil etse borna, dans la docte abbaye, à creuser plus avant le dur et profond sillon où devaient s’engager, après lui, les Ruinart et les Montfaucon. Le livre décisif de Mabillon avait réclamé et obtenu, pour les Bénédictins de Saint-Germain-des-Prés, le droit de s’enrôler au service de la science ; et, fidèlement, 1ls devaient rester au poste, jusqu’à la Terreur.
Tantôt à pied, tantôt profitant des voitures publiques, Mabillon el son fidèle compagnon Don Germaiu cheminèrent, des années entières, en France, en Allemagne, en Italie, de couvent en couvent, pour ramasser un docte butin. Une fois installés quelque part, ils exploraient, dans leurs plus intimes recoins, la bibliothèque et le chartrier, et de temps à autreils expédiaient à Saint-Germain-des-Prés le récit de leurs trouvailles. Leurs lettres avaient l'air de bulletins de victoire ; elles étaient alertes, entraînantes, fougueuses ; une sorte de furia francese grisait leurs plumes pacifiques.
« Depuis jeudi matin, jusqu'à mardi à huit heures du matin, écrivait Dom Germain du fond de la Toscane, on ne saurait lire, écrire, collationner les écritures, chanter, prier, plus que nous ne l'avons fait. Dom Jean Mabillon en est tout usé ; sans un secours particulier, il aurait dû crever. J'étais aussi bien bas, mais que faire au milieu de tant de si bonnes besognes ? Nous en rapportons plus d’une main de papier écrit. »
La corvée même, l’attrayante corvée, faisait vivre Dom Mabillon, bien loin de le faire mourir ; et d’un pas léger, nos chemineaux de l'érudition s’en allaient à Lucques ; ils y tenaient, ils y feuilletaient, « en buvant étrangement de poussière », trois cents manuscrits. « Tous ces messieurs qui nous regardaient faire, notait encore Dom Germain, ne nous considéraient pas autrement que comme des soldats français qui montent à l'assaut. En effet, il y faisait chaud, et l’on me prenait quasi pour un Cordelier, tant nos habits étaient gris de poussière ! »
Ces moines aimaient à être gris de poussière, comme les grognards à être noirs de poudre. Et l’on avait raison de les prendre pour des soldats de la France, lorsque, faisant campagne contre les rats et contre l’oubli, ils empêchaient les vieilles gloires de s’éteindre et les vieilles encres de s’effacer.
Mabillon fondait une science, qui s'appelait la « diplomatique », et qui devait aider les érudits à discerner l'authenticité des archaïques documents; d’augustes solliciteurs s’adressaient à lui, pour étayer sur son infaillible érudition la légitimité de leurs droits ou le prestige de leur race. Dans ses années de cellule, succédant à ses mois de voyage, le même
moine qui avait réclamé pour le recueillement monastique la faculté de chercher un abri dans l'étude du passé, tressait le fil conducteur qui devait guider, dans la critique des sources, une innombrable postérité de savants : le traqueur de matériaux se révélait un législateur d'histoire.
Pour élouffer sa célébrité, son humilité était impuissante. Le Guide de Paris, de 1608, signalait Mubillon comme une curiosité, à laquelle les étrangers devaient une visite ! I se disait peut-être, afin de supporter patiemment une aussi importune 1llustration, qu’un jour il dormirait, anonyme, dans une tombe perdue de vue, car tel était l'usage parmi les Bénédictins de Saint-Maur : leurs dalles sépulcrales ne portaient pas leurs noms. Dans les grandes collections auxquelles se dévouait leur science, leur part de travail personnel était comme dissimulée; et puis, dans la mort même, l'anonymat se poursuivait.
Mais le Pape en personne s'opposa à ce que la dépouille mortelle de Mabillon cessât de porter son nom ; 1l tit écrire aux Bénédictins qu'il fallait ensevelir un si grand homme dans un lieu distinct, afin que les gens de letires qui viendraient à Paris né restassent pas sans réponse, lorsqu'ils demanderaient : « Où donc l’avez-vous mis ? »
Les Bénédictinsobéirent à Clément XI; et la France savante,en 1907, devant la tombe de Mabillon, étendit son hommage à cette longue famille de moines qui, dans le haut moyen âge, frayèrent les voies à la
civilisation, et qui, dans l’âge moderne, en reconstituèrent et en racontèrent les étapes. On savait où avait été mis l’illustre mort, on faisait pèlerinage, on s’agenouillait. Mais la famille n’est pas éteinte; 1l y a toujours des Bénédictins de France... Où donc étaient-ils ? Où donc les avait-on mis {?
1. Du fond de la Belgique où la loi française les exile, les moines de Ligugé concertèrent en l'honneur de Mabillon un imposant hommage, où l’on retrouve toute la richesse et toute la sûreté de leur science : c’est le volume intitulé : Documents el mélanges Mabillon, publié dans ces Archives de la France monastique qui continuent dignement la tradition bénédictine du grand siècle.