SOPHIE BARAT
Il existe une société pour la protection des paysages : elle s’attriste toujours, agit souvent, réussit parfois. J’en voudrais une, toute pareille, pour la protection des souvenirs, ces paysages de l'âme. Elle serait, à dire vrai, terriblement irrévérente à l’endroit de nos lois « laïques ». À l'Abbaye-au-Bois, la société dont je rêve aurait fixé les nonnes et consolidé les pierres. Elle n'aurait pas permis qu'aux psalmodies monastiques de Solesmes succédât le bruit insolent des adjudications ; bruit stérile, auquel nul répons ne fit écho. Dans le désert de Chartreuse, elle aurait impérieusement protégé l'actif silence des cellules. Elle aurait assurément retenu, aux portes de Paris, sur la verdoyante colline de Conflans, l'extrême arrière-garde de nos « Dames du Sacré- Cœur ».
Mais les puissances de dispersion sont plus fortes
que les puissances d'amour : l'été de 1a08, qui avait commencé d'installer Mme Barat sur les autels, fut suivi d’un autre été, qui acheva d’exiler de France les filles de Mme Barat. L'histoire seule a quelque force et quelque crédit pour protéger tant de souvenirs dédaignés ; mais c’est sur des ruines qu'elle veille, c'est en vengeresse posthume qu'elle intervient. Tandis que s’en allaient, au fil des routes qui mènent hors de la France, les dernières religieuses du Sacré-Cœur, une alerte et captivante esquisse, où M. Geoffroy de Grandmaison mettait en relief la figure de leur fondatrice, survenait à point pour rafraîchir nos mémoires et pour aggraver nos regrets !,
Auiour de l’étonnante jeune fille qui, dans un modeste intérieur de tonnelier bourguignon, avait appris à lire Virgile et à s'éprendre de la Grèce, voici surgir devant nous, à l'appel du biographe, toute une escorte de personnages qui n'avaient rien de roturier : un Philibert de Bruillard, un Joseph Varin de Solmon, une comtesse de Gramont d’Aster, née de Boisgelin. 1 semble qu’en eux la vieille France s'incarnât pour courber sur le berceau de la France nouvelle l'humilité de son inquiet dévouement, et pour s’y donner comme tâche l'éducation de la femme moderne.
1. Paris, Gabalda, 1909. Les deux volumes de Mgr Baunard : Hisloire de la Vénérable mère Barat, fondatrice de la Sociélé du Sacré-Cœur (Paris, Poussielgue, 1876), demeurent, pour l'étude détaillée du personnage, une source précieuse.
Ce Philibert de Bruillard, dont les conseils guidèrent en ses premières étapes la jeune Sophie Barat, était l’un des sept prêtres qui, pendant la Terreur, protégeant d’un déguisement l'inviolable liberté du sacerdoce, suivaient les charrettes funèbres, premiers marchepieds vers le ciel, et donnaient discrètement les absolutions : ainsi la guillotine, qui paraissait trancher les vies, les parachevait pour l'éternité.
Joseph Varin de Solmon, qui détourna Sophie du Carmel et fit d'elle une pédagogue, avait, en 1792, sans croire manquer au Dieu dont les Sulpiciens l'avaient fait ministre, servi comme cavalier dans l’armée de Condé ; et puis 1l était devenu « Père de la Foi », « prêtre du Sacré-Cœur », c'est-à-dire futur Jésuite.
Et quant à la comtesse de Gramont d’Aster, elle avait vingt-trois ans et, comme dame du palais de Marie-Antoinette, prêtait une attention consciencieuse aux vétilles de l'étiquette, lorsque la Révolution, survenant, avait dérangé sa besogne et sa vie. Les détresses de l’'émigration l'avaient contrainte de tenter en Angleterre, pour vivre, un essai de pensionnat ; la pauvreté, chez cette grande dame, avait ébauché la vocalion de l'enseignement, que devait sanctionner et puis épanouir un signe de Mme Barat. Sa jeunesse à la Cour avait dirigé des suivantes ; sa vieillesse au couvent devait diriger des âmes.
Ainsi se groupaient aux entours de la petite Bourguignonne, soit pour l’encourager, soit pour l’ai-
der, un certain nombre d'énergies que l’'émigration avait failli ravir à la France, et qui eussent détesté de vivre en émigrées à l’intérieur, dans la France réintéogrée. Leur programme apparaissait au contraire comme singulièrement moderne. L'esprit en fut résumé, un peu plus tard, par un Jésuite qui, sous la Terreur, avait, à l'image des diacres primitifs, cherché et trouvé dans la ville d'Orléans une sorte de catacombe pour y blotir et pour y dépenser l’obscure audace de son zèle ; 1l s'appelait le Père Druilhet.
« Autrefois, écrivait-1l, l'éducation était particulièrement religieuse et domestique. Les choses ont bien changé de face. Aujourd’hui, le mouvement qui emporte vers la science s'est communiqué aux deux sexes, Il ne s’agit point d'en faire la critique, mais d'en prendre ce qui peut être dirigé vers le bien des âmes et la gloire de Dieu. » Le propos n’est point d'un pédagogue obslinément attaché au passé : le même élan de dévouement chrétien qui faisait rentrer dans leur patrie les auxiliaires de Sophie Barat les faisait aussi, si l’on ose ainsi dire, rentrer dans leur époque; et les rides indélébiles qu'avait mises la Révolution sur la « face des choses » — de certaines grandes choses — provoquaient peut-être leurs âmes à la tristesse, mais non point à l’affaissement.
Les années 1801 et 1802 furent des années constructives par excellence. Bonaparte, par le Concordat, réorganisait en France le royaume de Dieu, et s'essayait ensuite, d’un geste moins heureux, à
fixer de lui-même les frontières entre ce royaume et le sien. Mises en branle par Chateaubriand, les imaginalions faisaient croisade pour la vieille foi : on sentait le besoin d’un renouveau moral. Grande était la moisson, mais les ouvriers manqualent; et ce n'était point assez, pour les susciter, que Bonaparte les appelât de ses souhaits.
Mais en constatant « le vide que laissait après la Révolution l'absence d’une éducation chrétienne », en constatant les maux qui châtiaient cette lacune, Sophie Barat sentit une impulsion d’en haut el commença très petitement sa très grande œuvre. Elle s’en fut à Amiens, avec deux « religieuses »; à peine encore osail-on redire ce mot! Et ces trois suspectes ouvrirent un pensionnat pour les jeunes filles de la ville, une école pour les enfants pauvres : le Sacré- Cœur était fondé.
Tout de suite cent soixante fillettes du peuple répondirent à l'invitation de Sophie Barat. Elle aimait cette clientèle. Elle voulut, toute sa vie, qu’à côté de chaque pensionnat du Sacré-Cœur existât quelque institution pour les pauvres. Écoles primaires, orphelinats, asiles de sourds-muets sortirent ainsi du sol, à l'ombre même des maisons de plus haute culture où se distribuait un enseignement secondaire. Rien n’était plus étranger à la pensée de Mme Barat que de découper arüficiellement une fraction de la France féminine et de l’élever en serre chaude, un peu distante, un peu altière. Elle se serait reproché de limiter ainsi son horizon et de limiter surtout l'horizon de cette élite parmi laquelle se recrutaient ses pupilles. Elle jugeait utile que près de leur rêve de bonheur s’évoquât la réalité même
de l’indigence, de cette indigence à laquelle plus tard leur bonheur devrait sourire et subvenir.
Moins de quinze ans après la discrète tentative d'Amiens, le Sacré-Cœur, devenu une puissance, inaugurait la conquête du Nouveau-Monde. L'œuvre de Sophie Barat bravait avec un succès égal les vicissitudes des climats et celles de la politique. La victorieuse fondatrice avait encore près d'un demisiècle à vivre. Elle avait quatorze ans lorsque la chute d’une tête royale avait ému les peuples; elle en avait trente-six quand l'exode impérial vers Sainte-Hélène les avait fait se reposer, d'un repos qui n'avait rien de grand. Il lui restait à voir encore deux révolutions, deux monarchies, une république, un empire.
Mais les vertiges politiques, avec leur cortège de passions, troublaient autour d’elle beaucoup de têtes sans inquiéter la sienne. « Quel siècle d'imagination que le nôtre! écrivait la future Bienheureuse en décembre 1831. Si j'avais le temps de vous raconter les ragots des dévotes, vous en ririez de pitié. Ce sont de vraies folies. Les prophéties annonçaient des troubles. Comme de coutume, elles ont trompé les crédules, mais non votre Mère, qui se renferme dans son Credo. Je pense que c’est le plus sage. »
Ainsi recluse dans son Credo, elle avait une grandiose façon de saisir, dans l’histoire, de multiples leçons de mort et une leçon unique de vie. « Les connaissances historiques, expliquait-elle, auront
leurs fruits pour les élèves. Nos jeunes filles comprendront mieux le sic {ransil gloria mundi du moment présent; elles planeront de plus haut sur leurs chagrins, et un Jour peut-être elles voudront appartenir à Celui qui reste immuable au milieu du monde, dont elles verront l'instabilité et le néant, » Et de cette philosophie de l'histoire se déduisait sa philosophie de l’action : « Les appuis humains, reprenaitelle, ne sont que des brins de paille séchés au soleil; ne voyons que Dieu. » La maxime était efficace, puisque à sa mort, en 1865, Sophie Barat laissait derrière elle 89 maisons et 3.500 religieuses dans les deux mondes.
Quelque attrait qu’elle éprouvât à enregistrer dans l'histoire une succession de glas, il y avait une apparition historique qu’elle aurait voulu dérober à toutes les catastrophes : c'était la France. Les heures les plus amères de sa vie furent celles où, parmi ses sœurs, un certain nombre désiraient transporter la maison mère hors de notre pays. Après des luttes ardentes, elle obtint de Grégoire XVI que la supérieure du Sacré-Cœur pût fixer en France sa résidence ordinaire, et, joyeuse, elle considéra que son œuvre était sauve. « Partout on demande une Française pour être à la tête et remplir les premiers emplois », écrivait-elle au sujet de ses maisons de l'étranger. S'enraciner en France et puis expédier des Françaises pour enraciner au dehors un peu de la France : c'était là son bonheur.
De ces deux pages de son programme, la première
aujourd'hui est comme déchirée: la loi française, qui ne permet plus au Sacré-Cœur d’être en France, a rendu stérile la patriotique victoire remportée jadis par Mme Barat sur certaines sollicitations italiennes. Quant à la seconde page, la page qui semblait faire cadeau d’une religieuse française à toutes les maisons exotiques, la voilà tristement accomplie dans une mesure qui dépasse singulièrement les intentions de Sophie Barat: la France gaspilleuse offre aux nations étrangères toutes les Françaises du Sacré-Cœur, toutes jusqu'à la dernière.
Elles ont, pour se consoler, une prophétie de Sophie Barat. « Le bon Dieu, proclamait-elle, secoue le petit arbre de la société comme le vent des tempêtes ébranle en hiver les arbres des forêts; ceux qui sont solides s’affermissent davantage. » Mais plus se vérifiera le pronostic, plus on regrettera, chez nous, l'absence du solide petit arbre qui, là-bas au loin, s’affermira.
Ce sont de bons riches, décidément, que les archivistes du Saint-Siège ; ce sont des riches qui ne sont point avares. Ils ont mis sous les yeux de M. Paul Dudon, avec une libéralité dépassant toutes les espérances, les liasses du « dossier Lamennais » ; et M. Dudon, tenant d'une main le livre fameux qui s'intitule : Affaires de Rome, et fouillant de l’autre main ce dossier jusqu'ici fermé, a pu renouveler complètement l’histoire toujours émouvante des rapports entre Lamennais et le Saint-Siège. Les plaidoyers pro domo (et tel est le livre Affaires de Rome) supportent mal, en général, d’être confrontés avec les pièces d'archives : l'ouvrage de Lamennais, si passionnant et si passionné, n'a pas échappé à cette loi.
Non pas que M. Paul Dudon, au cours de sa