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lettres ouvertes, avait polémiqué contre le prélat : entre lui, Lamennais, et cet archevêque soupçonné d’être gallican, Rome n'intervenait pas, Rome se taisait. Alors quelques menaisiens eurent l'idée que la faute en était au nonce de Paris, Lambruschini, et dénoncèrent à Rome ce diplomate. Ce fut par une longue lettre sur Lamennais et le menaisianisme, adressée au cardinal Capellari, que Lambruschini se défendit victorieusement auprès de Pie VIII. Grégoire XVI connaissait ainsi, comme cardinal, toutes les complexités de l'action menaisienne, deux ans avant de recevoir, comme Pape, les indications de Saint-Aulaire, ambassadeur de Louis-Philippe, ou celles de Lutzow, ambassadeur de Metternich, mettant Rome en garde contre les « pèlerins de l'Église et de la liberté ».
Tous les textes relatifs à ces démarches diplomatiques sont publiés par M. Paul Dudon; ils peuvent servir de commentaire à ces lignes du livre de Lamennais : « On pressait le Pape de se prononcer contre ces révolutionnaires, ces audacieux, ces impies, séducteurs des peuples, qu'ils poussaient à la révolte au nom de la religion. » Mais ce qui résulte aussi des textes mêmes, tels que M. Dudon nous les livre, c’est que le Pape fit savoir à ces diplomates que son jugement était déjà formé, et c'est que le Pape refusa de s'expliquer avec eux sur la conduite pratique qu’il tiendrait. Lamennais venait à Rome pour chercher une approbation; il ne croyait pas possible qu'elle lui fût refusée. Les chancelleries, alarmées par la certitude même qu'il affichait, pensaient nécessaire de remontrer à la Curie les inconvénients politiques qu’entraînerait un
tel verdict. Et ni Lamennais dans sa confiance, ni les chancelleries dans leurs alarmes, ne se rendaient compte que Grégoire XVI avait, au point de vue théologique, une opinion déjà faite sur certaines doctrines menaisiennes. On lui parlait politique, il répondait théologie, consultait des théologiens.
Lamennais, dans les Affaires de Rome, mentionne le Mémoire que le 2 février 1832 les trois pèlerins remirent au cardinal Pacca pour défendre les doctrines de l'Avenir. « Jamais, que nous sachions, écrit-1l, cette exposition n'a été examinée. Il ne paraît pas qu'on éprouvât un désir excessivement vif de connaître nos pensées et d’en occuper les consulteurs romains. » Mais, tout au contraire, M. Paul Dudon a ressaisi, dans les archives, le détail très précis de plusieurs consultations successives. Avant méme l’arrivée de Lamennais à Rome, Grégoire XVI consultait Ventura, Baraldi, Lambruschini, et n’ignorait pas, en les questionnant, que les avis des deux premiers seraient certainement empreints de beaucoup de bienveillance. Lorsqu'on sut à Rome qu’une liste de censures dirigées contre les propositions menaisiennes était préparée par un certain nombre d'évêques français, la congrégation des affaires extraordinaires fut réunie; quatre consulteurs étrangers au Sacré-Collège furent désignés pour donner leur volo. M. Dudon a eu entre les mains leurs quatre consultations: tous demandèrent que, dans un acte public, le Pape signalât le péril de certaines idées
menaisiennes ; ils jugèrent en général qu'il valait mieux ne pas désigner nommément Lamennais.
Ainsi préparée par ces travaux théologiques, l’Encyclique Mirari vos parut. Metternich ne fut qu'à demi content ; il aurait voulu une condamnation plus directe du radicalisme politique. Saint-Aulaire, lui aussi, ne fut qu'à demi content; il trouva que le Pape était peut-être trop inflexible à l'endroit des idées du siècle : 1l eût souhaité constater, dans le langage pontifical, « quelques progrès philosophiques » ; il ne les entrevoyait pas. À vrai dire, si Rome s'était préoccupée d'écouter le représentant de l'Autriche légitimiste et le représentant de la royauté, toute neuve, qui régnait sur les Français, et de satisfaire, à la fois, l'Autriche conservatrice et la libérale monarchie de Juillet, l'Encychique Mirart vos eût risqué de produire l'impression d’une cacophonie.
Quelques mois se passèrent : les démarches de l’'épiscopat et l'attitude de certains partisans de Lamennais amenèrent Rome à se demander si elle ne devait pas parler de nouveau. A cette heure d'histoire, il y eut un prélat qui, si l’on doit croire l’auteur des À ffaires de Rome, précipita les catastrophes, par un zèle intempestif et malveillant ; ce fut le cardinal di Gregorio. M. Paul Dudon, dans ses recherches, rencontre souvent la signature de ce prélat, et di Gregorio joua bien effectivement un rôle, mais ce fut le rôle contraire, ou peu s’en faut, de celui que lui impute Lamennais. Gregorio signe,
le 17 août 1832, une lettre à l'archevêque d’Astros, qui eût voulu que tout de suite la congrégation compétente ratifiât les censures épiscopales contre le menaisianisme ; c'est une lettre calmante, pacifiante, priant l'archevêque d'attendre l'effet de la parole papale, et le conviant à de communes prières « pour qu'un grand talent se persuade qu'en rétractant ses erreurs, il ne s’humiliera pas, mais au contraire se remplira de gloire ». Près de trois mois durant, d'Astros patiente ; il revient à la charge, en novembre, auprès de Gregorio ; le cardinal redit qu'il faut temporiser, ménager l’amour-propre du chef et de ses disciples. Mais d'Astros ensuite s’impatiente, demande quele Saint-Siège réponde à la communication des évêques : la congrégation des affaires extraordinaires, dont fait partie Gregorio, est d'avis qu'il ne faut pas examiner les censures épiscopales, et que le Pape doit simplement, par lettre privée adressée à d’Astros, rappeler les jugements portés dans l’Encyclique Mirari. Gregorio, à ce moment même, était donc d'avis de faire le moins de bruit possible, et lorsque d’Astros crut opportun de faire du bruit en publiant le bref de mai 1833, ce fut vraisemblablement après avoir consulté sa conscience et les besoins de l'Église de France, mais ce fut assurément sans consulter Gregorio et sans consulter le Pape. Les évêques insistaient et Rome différait ; les évêques se montraient pressants et Rome indulgente ; les évêques dénonçaient Lamennais comme insoumis, et Rome voulait le croire soumis, ou, du moins escomptait, pour un prochain avenir, sa plus complète soumission.
Mais, dès le mois de mai 1833, sept mois avant les négociations que tenta l'archevêque Quélen pour obtenir de Lamennais des déclarations plus décisives, Lamennais écrivait à Ventura :
« Votre foi dans le Saint-Siège et dans les éclatants privilèges de la papauté est entière et inébranlable. Je vois là un nouvel effort de la vertu qui, après avoir incliné le cœur au sacrifice, y incline encore la raison. La mienne, je le confesse, s'y refuse invinciblement. Les doctrines qui furent les miennes, que j'ai défendues avec une sincère et pleine conviction, pour lesquelles j'ai souffert et aurais voulu souffrir davantage, ces doctrines sont aujourd’hui bien loin de moi: non, je l'avoue, qu'aucun sentiment personnel m'en détourne, au contraire, 1l m'en a coûté plus que je ne puis dire pour y renoncer. Mais, en réfléchissant sur ce que je voyais, j'ai conçu la nécessité d'étudier de nouveau attentivement l'histoire , pour déterminer sans prévention, et comme en présence de Dieu même, mon opinion sur plusieurs points d'une importance extrême en soi et par leurs conséquences. Il est résulté de ce travail de profonds changements dans toutes mes idées. »
En découvrant cette lettre, M. Paul Dudon a contraint les futurs historiens de Lamennais d'avancer jusqu'en mai 1833 le moment où le futur auteur des Paroles d’un Croyant préparait son adieu à l’Église, à cette papauté qu'il avait voulue si grande.
Lamennais avait eu, pour exalter la papauté, d’impérieux accents, et comme un ton de commande-
ment, qui s'adressait non pas seulement au monde, mais à elle-même. Elle devait être grande parce qu'il la voulait grande, et à la façon dont 1l voulait qu'elle le fût; et c'est de la papauté, telle qu'il la rêvait, qu'il aimait à se dire le fils obéissant. Son obéissance, ainsi comprise, élait comme un détail de son rêve; pareil à ces sculpteurs du moyen âge qui se représentaient accroupis et prosternés sous la chaire qu'ils construisaient, 1] se prosternait sous la chaire de Pierre — mais sous une chaire que ses mains souveraines de prophète eussent relevée, transfigurée, étayée sur de nouveaux appuis. Il proposait à l'Église, non les services qu'elle demandait, mais ceux qu'il exigeait qu’elle acceptât. Il considéra le blâme dont il fut l’objet comme une mise en disponibilité ; et prenant ses audacieux outils, l’ouvrier s’en fut travailler ailleurs, avec une amertume qui ne le quitta plus.
Il fut un bon chrétien, un bon agriculteur, et, durant quelques mois rapides, un très habile homme d'État. En mai 1911, à l'occasion de son centenaire, cette terre d'Anjou, qu’il aimait, montra qu’elle sait encore prier. La France catholique tout entière eut raison de commémorer ce souvenir, car la loi qui perpétue le nom de Falloux demeure une gêne suprême pour les projets qui achèveraient d’essouffler la légitime respiration de nos âmes.
Il y a trois quarts de siècle, au crépuscule de chaque dimanche, se faufilaient, dans une église de Paris, des centaines d'ouvriers ; un jeune homme, debout au banc d'œuvre, les haranguaïit. C'était Falloux. Fervent serviteur des Bourbons déchus, il ne mettait pas en interdit le monde nouveau ; il racontait aux prolétaires, souverains du lendemain, de belles histoires de sainteté. Ainsi devint-il éloquent : il s’aperçut, en parlant des saints, qu'il parlait déjà
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bien. Il constata aussi que « sans déclarer la guerre à aucun parli, sans mêler aucun apostolat politique à l’apostolat charitable », on pouvait « secourir, 1nstruire, christianiser la société telle que le cours des siècles l’avait formée ! ». Dans cette besogne de prédicateur laïque, dont Mme Swetchine le félicitait, 1l avait acquis une expérience qui devait maîtriser sa vie politique. Futur membre d'un gouvernement issu du peuple, il convenait qu'il eût ainsi, sous la voûte des églises, pris contact, cœur à cœur, avec le peuple.
L'année 18/8 survint: dénouement logique de cinquante ans d'histoire, elle eut cependant l'éclat d’un coup de foudre. Les vieux cadres sautèrent en l'air. Sous la rosée bénite dont l'Église aspergeait les arbres de la Liberté, les anciens pillards de Saint- Germain l’Auxerrois courbèrent leurs fronts. L'attitude de Pie IX, magnanime et souriante, enthousiasmait alors Falloux : il convoqua tout Angers dans le Palais des Marchands pour faire applaudir par le quatrième État l’éloge du Pape. Il se rappela toujours cet instant qui paraissait être une aurore, cet instant où l’on « pouvait ouvrir son esprit à toutes les aspirations modernes en faisant le signe de la croix ? ».
Soudainement, il fut chargé de diriger ces aspirations ; le prince Président l’appela au pouvoir. « Vous serez le premier ministre catholique que la France ait eu depuis soixante ans », lui écrivait Lacordaire. C'était faire bon marché des hommes de la
1. Mémoires d'un royaliste, I, p. 172. (4° édit. Paris, Perrin,