Mémoires d'un royaliste, I, p
Restauration : l’école Menaisienne, si dévotement qu'ils eussent escorté l’ostensoir, ne leur pardonnait pas certaines façons qu'ils avaient eues d’adosser l’un contre l’autre l’autel et le trône, et de les compromettre tous deux. L’autel maintenant restait seul debout, sans tuteur, sans autre appui que l'opinion. « Dieu aujourd’hui, écrivait Falloux, est à découvert dans l'Église, l'Apôtre est à nu dans le prêtre. » Dans les démarches nouvelles de l'Église, il y avait quelque chose de libre, de chaste et de fier, quelque chose d'émancipé et, tout ensemble, d'émancipateur, qui plaisait aux âmes.
Royaliste, Falloux se trouvait être, sous une République, ministre d’un futur empereur : celte situaüon singulière l’élevait au-dessus des partis poliüques et l'invitait à faire une œuvre qui planât, œuvre large, éclectique, et qui ne devait même pas, dans sa pensée, arborer l'étiquette militante d’un gouvernement confessionnel. Le parti catholique était né, vers 1840, parce qu'à l'Église, qui voulait enseigner, l'État avait répondu non : Falloux, Montalembert, Louis Veuillot, avaient exigé que la réponse changeât. Mais Falloux ne voulait pas qu'au jour où l'État dirait oui, cette réponse nouvelle apparût comme une revanche « cléricale ».
Falloux sentit — et tout l’homme est là — que pour être durable, la défaite du monopole universitaire ne devait pas être « le triomphe exclusif de son parti et de sa personne ». « Appeler les représentants de tous les partis sincères à une œuvre collective dans laquelle chacun eût son propre ouvrage et sa propre solidarité à protéger », tel fut son plan. Thiers et Cousin se laissèrent séduire, embrigader ;
c'étaient d'anciens ministres d’un régime qui avait maintenu le monopole, mais Falloux tenait à ce qu'ils ne fussent pas des vaincus; à ce que, ralliés à ses idées, ils devinssent avec lui des vainqueurs. Voir M. Coquerel, pasteur protestant, marcher d'accord avec l’évêque de Langres, c'était pour Falloux l'idéal. I] rêvait d’un vote qui serait la sanction d'un vaste accord entre des bonnes volontés infiniment diverses ,
Je ne suis même pas sûr qu'il eût aimé le mot de victoire. Il détestait les fanfares belliqueuses : 1l eût détesté, plus encore, que l’on abusât des avantages remportés et que la liberté devint une sorte de « mol oreiller » sur lequel s’endormiraient les heureux conquérants. Il avait trouvé, dans l’histoire de Prusse, l'anecdote de deux jeunes Chinois qui, venus à Potsdam, avaient obtenu, du grand Frédéric, le droit d'entretenir ses jardins, et qui, pour user de leur droit, se contentaient de s'y promener paresseusement. « Les catholiques, commentait Falloux, ne veulent pas et ne doivent pas être des jardiniers chinois. Ils n'auront pas conquis, au prix d'aussi longues luttes, le champ de la liberté, pour s’y promener en oisifs, avec un parasol sur la tête. Ils l’auront conquis pour le labourer à la sueur de leur front, le défricher et le féconder ?. » Ainsi prétendait-il leur ouvrir un champ d'activité que, sans arrogance ni mollesse, 1ls devaient exploiter. C'était là tout ce qu'il souhaitait, il avait confiance que cette idée : « l’enseignement doit être libre », deviendrait
1. Voir FaALLoOUx, Discours el mélanges politiques, II, p.43 (Paris, Plon, 1882); et cf. Mémoires d'un royaliste, 1, pp. 421-422. 2. Mémoires d'un royalisie, 1, p. 486.
bientôt un lieu commun, une acquisition définitive de l'esprit public, un élément de l’atmosphère nalionale.
Ainsi s’élabora l’œuvre législative qui devait être baptisée par Lacordaire l'Édit de Nantes du dix-neuvième siècle. [Il y eut des accrocs, des retards ; les circonstances évincèrent Falloux du ministère avant que le projet ne fût devenu loi. L'ingéniosité même avec laquelle 1l voilait toute préoccupation strictement confessionnelle effraya certains de ses coreligionnaires : ils attendaient plus d’éclat, plus d'ampleur aussi, pour la victoire de Dieu... Mais Falloux n'avait encore que dix-huit ans, lorsqu'un certain «instinct de bon sens » l'avait averti qu'on devait «se garder de pousser trop loin ou d'exercer trop légèrement le droit de la couronne » ; il avait vu Charles X succomber, faute d’un tel instinct. Le premier ministre catholique que la France eût connu depuis 1789, ne voulait pas « exercer trop légèrement » le droit même de Dieu. « Vous aurez pour vous, lui écrivait l’évêque de Montpellier, l’assentiment de tous ceux qui se souviennent qu’un homme d'État n’est pas tenu plus que tout autre à tout le bien désirable, mais seulement au bien possible ?. »
Sans jamais laisser les principes s'émousser, Falloux avait mis une magistrale adresse à effacer son rôle personnel. La loi votée, fille posthume de son ministère, garda pourtant son nom. Il en reste aujourd'hui des tronçons de pages, à demi déchirés déjà ; ils ont la vertu de s’insurger encore contre