Eludes el souvenirs, p. 203. (Paris, Perrin
el la Politique, sont comme les Géorgiques, en prose, d'un homme d'opposition, qui trouva tour à tour que l’Empire et la République ne marchaient pas à son gré, et qui ne se gêna pas pour le dire, mais qui voulait quand même continuer d’être utile, et qui n'aurait jugé digne, ni de lui ni du Christ, de faire expier à l'État, par une abdication boudeuse de tout rôle social, les disgrâces infligées soit à son Credo politique, soit à son Credo religieux.
Falloux quadragénaire avait appris aux catholiques à user de leur force; Falloux quinquagénaire, sexagénaire, sepluagénaire, leur apprit à user de leur faiblesse ; 1l leur montra comment certaines énergies pouvaient devenir socialement efficaces, au moment même où des accidents politiques, se prolongeant sans qu'on en vit le terme, risquaient de les stériliser. Une victoire, dont l'effet dure encore ; certaines méthodes de vaincre, vérifiées à l’épreuve, et trop appropriées d’ailleurs aux nécessités passagères pour qu'on en veuille ou qu'on en puisse déduire quelque thèse doctrinale ; une méthode, enfin, pour le bon usage des défaites : voilà ce que doivent à Falloux les catholiques de France. C’en est assez, j'espère, pour qu'ils jugent son nom digne de quelque gloire.
Qui, parmi les catholiques épris de l'action sociale, s'attarde à saluer dans Montalembert un maître et un précurseur ? Nous connaissons mal nos propres gloires.
(Comte ALBERT DE MUüN, Correspondant, 1897, IX, p. 594.)
Montalembert réapprit à l'opinion publique française à respecter l’Église, et réapprit aux hommes d'État français à respecter la liberté de l'Église ; et pour ce double apprentissage, moins de vingt ans lui suffirent. Dix-neuf ans s’écoulent entre le procès de l'École libre et le vote de la loi de 1850, qui transformait en législateurs victorieux les accusés de 1831. Dix-sept ans s'écoulent entre le sac de Saint- Germain l’Auxerrois, où la foule parisienne insultait le Christ, et les journées de 1848, où cette même
foule convoquait les prêtres à bénir les arbres de la
liberté, dressés au nom du Christ. Ce revirement des pouvoirs parlementaires, ce revirement de l’esprit populaire, furent dus à Montalembert. Il voulut mieux encore, 1l fit plus encore ; il sut gagner à la cause du Saint-Siège, dans la France républicaine de 1848, l'esprit public et les conseils du gouvernement , et ce fut grâce à lui que, durant quelques instants, la France, en tant qu'État dépositaire d’une force, en tant que puissance qualifiée pour faire entendre une parole à l’Europe, fit retentir cette parole et s'ébranler cette force pour la protection du Saint- Siège, c’est-à-dire pour l'intérêt suprême de l'Église universelle. Ainsi s’ébauchait, par l'initiative de la France, un troisième revirement, le revirement des consciences nationales en faveur de la grande puissance internationale de la papauté; et ce troisième revirement encore — il ne fut, hélas! que de courte durée — était préparé, accentué, commenté, par l’ascendant de Montalembert.
Voilà l’œuvre de cet homme dans l’histoire de notre pays et dans l'histoire de notre foi : elle s’est insérée de telle façon, dans ces deux histoires, qu’on ne pourra Jamais les écrire sans parler de lui. En Europe aussi, il avait ses clients, dont les intérêts obsédaient sans cesse son âme généreuse : c’étaient les peuples malheureux, victimes des cruautés de la politique ; les catholiques de la Suisse, menacés sur leur sol même par l'assaut brutal du radicalisme révolutionnaire ; les [rlandais, sur qui la constilutionnelle Angleterre faisait peser une oppression de
1. Voir dans la Revue Montalembert du 25 décembre 1910 la lettre de S. Em. le cardinal Mercier et le discours de Mgr Breton : Montalembert et l’action catholique en France.
fer; les populations italiennes, où la vieille idée guelfe fermentait en face du germanisme autrichien; la Pologne enfin, confisquée, puis écartelée par des monarchies absolutistes, qui visaient à la supprimer des mémoires non moins que des cartes. La même voix qui, pendant vingt-deux ans, défendit devant la France et devant l’Europe l’auguste faiblesse de Pie IX et revendiqua les droits du pape contre les fantaisies arbitraires de la politique, s'était de tout temps donné pour mission de réveiller ou de créer, en Europe, une sorte de conscience internationale, avocate de tous les peuples parias !. L'idée guelfe et médiévale d’une certaine solidarité entre la cause du pape et la cause des opprimés était, en plein dixneuvième siècle, mise en relief et en action, avec un éclat incomparable, par ce moderne fils des croisés. Les démarches de Montalembert en faveur de l'Église et ses démarches en faveur des peuples ne formaient pas, dans sa pensée ni dans sa vie, deux séries disüinctes et parallèles; elles étaient commandées, toutes ensemble, elles étaient unifiées entre elles, par sa conscience même de chrétien, j'allais dire — car 11 eût aimé ce synonyme de chrétien — par sa conscience de chevalier.
En quelque lieu que souffrit l'Église, en quelque Heu qu'une nation s'affliget, la parole et la plume 1. Voir sur l’action de Montalembert en Europe, les arti-
cles de MM. Hogan, Gallavresi et Tarnowski dans la Revue Monlalembert du 25 décembre 1910.
de Montalembert survenaient, messagères des réparations nécessaires. Son apostolat de justice aimait à arborer le drapeau du Christ. D'être soutenu et même devancé par l'Église du Christ dans toutes les campagnes d'émancipation qu'il entreprenait, voilà le plus ardent de ses rêves. C’étaient des campagnes faites au pas de course, avec une intrépidité qui volontiers aurait taxé de lâches certaines temporisations et cerlaines patiences; mais quelle que fût sa fougue, il aurait voulu que l’Église, championne séculaire des droits lésés, vint à la rescousse et courût à l’aide, plus vite encore que lui-même. Il n’aspirait pas à la vanité d’être un homme d’avant-garde, un ürailleur. Ses plus douces heures, au contraire, étaient celles où son éloquence intervenait comme une auxiliaire pour défendre et pour imposer certaines revendications sociales déjà présentées par l'Église sa mère. Une telle joie lui échut lorsque l'infortune des esclaves qui peuplaient nos colonies des Antilles occupa la chambre des Pairs. Une première fois, le 6 janvier 1836, 1l avait obtenu de cette assemblée que deux pétitions réclamant l’'émancipation des noirs fussent renvoyées au gouvernement !; puis, une seconde fois, le 7 avril 14845, on l'avait entendu, de toute son âme, plaider pour un projet de loi du baron de Mackau, qui visait à préparer cette fraternelle réforme ?. Mais la préparation tardait;
1. MONTALEMBERT, Discours (édition de 1860), [, pp. 65-67. (Paris, Lecoffre.)
2. MONTALEMBERT, Discours, II, pp. 58-92. Plus tard, dans un long article du Correspondant, il applaudira à la victoire des États du Nord dans la guerre de Sécession, victoire qui assurait la suppression de l’esclavage. (MONTALEMBERT, Œuures polémiques, III, pp. 295-307.)
elle était compliquée, peut-être entravée; et l'on apprit, au printemps de 1847, que l'évèque de Nancy et un grand nombre de prêtres pétitionnaient derechef pour obtenir, sans retard, la liberté des nègres. De quoi se mêlent-ils ? parut demander Dupin; légiste habile à manier les textes, il objecta des passages de saint Paul, dont il lui semblait résulter qu'il appartient à la prédication, et à elle seule, de supprimer peu à peu l'esclavage dans les mœurs‘. Dupin, peut-être, aurait volontiers imposé silence à cet évêque et à ces prêtres, coupables de vouloir faire passer l'idéal du Christ dans les lois.
« Tout le monde doit sentir, lui riposta Montalembert, qu'il y a une immense différence entre la position prise par l’Église catholique au sujet de l’esclavage, quand elle a commencé à naître, quand elle s'est introduite dans une société dont l'esclavage était une des bases fondamentales, à l’époque où parlait saint Paul, et la position qu’elle prend de nos jours. Oui, dans ses commencements, l'Église, trouvant alors une société établie sur la base de l’esclavage, n a songé à renverser celte base que par les moyens qu'il a lui-même indiqués, et elle y a réussi au bout de trois siècles. Mais l’Église a le droit d’envisager tout autrement l'esclavage païen et l’esclavage comme 1! existe aux colonies, et c'est précisément ceite différence que les pélitionnaires ont fait
1. Sur cette question très délicate, et parfois subtile, de l'attitude de l'Eglise primitive et médiévale à l’endroit de l'esclavage, nous possédons désormais une étude approfondie, où d’une science très sûre jaillit une lumière très nette : c’est le long article : Esclavage, publié par M. Paul Allard dans le Dictionnaire d'apologétique de M. Adhémar d’Alès. (Paris, Beauchesne.)
entrevoir. Il y a une immense différence entre l’esclavage tel que le christianisme l'a trouvé au sein du monde antique et l'esclavage introduit au sein des nations chréliennes par des chrétiens, au mépris des lois de l'Évangile, non pas seulement par les Français, mais par tous les Européens, dans les colonies de l’autre monde. C’est Ià ce que les pétitionnaires ont sévèrement blâmé, ce qu'ils ont qualifié de crime: et 1ls n'ont fait en cela que répéter le langage tenu constamment par les souverains pontifes !. »
Montalembert émancipateur, réformateur et même révolutionnaire — car l’affranchissement des noirs, était-ce quelque chose de moins qu’une révolution ? — se complaisait à n’être que l'écho de l'Église, à répercuter la voix de cette Église, parfois suppliante, parfois exigeante, pressante toujours.
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Plus proche que les Polonais, plus proche que les Irlandais, plus proche que les noirs, il y avait, dans les grandes villes de France, des foules ouvrières auxquelles n'étaient pas épargnées, à leur tour, certaines détresses d’esclavage; sous la monarchie de juillet, la question sociale commençait de se poser. Les hommes politiques s'en occupaient peu. Les agitateurs qui s’attachaient à la résoudre, tantôt leur demeuraient inaperçus, et tantôt étaient, purement et simplement, qualifiés de perturbateurs et traités