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MONTALEMBERT, Diseours, III, p

Son tempérament, ses études, son expérience des « Libertés anglaises », tout en lui l’inclinait à une grande défiance à l'endroit de l'État. Son héroïque aventure de jeunesse, le procès de l'École Libre, fut un défi à l'État, suivi plus tard d'une victoire sur l'État : la première brèche dans la bâtisse napoléonienne, ce fut lui qui la fit, aux dépens de l'Université, [1 y avait là comme une impulsion, que lui avait donnée son propre courage, et qu’accélérait sa propre gloire; 1! devait être enclin, facilement, à voir dans l'État centralisé, je n'ose dire un ennemi, mais du moins un suspect. De là, en avril 1840, son discours contre le droit que s’arrogeait l'État d'installer dans les hospices, à côté des congrégations religieuses, des économes dépendant de l'administration laïque *: il voyait là une menace pour la liberté de cette charité chrétienne, dont il avait,à Lyon, en 1851,admiré les magnifiques créations ?. De là son demi-mépris pour la bienfaisance officielle, pour les deux fléaux qu'elle entraïnait : centralisation et bureaucratie, et son affirmation solennelle, en 1849, d'après laquelle «toute loi d'assistance publique qui ne prendrait pas pour base la charité privée serait une loi insensée et aveugle * ». De là, aussi, son horreur contre les monopoles, éloquemment exprimée, en 1848, dans son remerciement aux électeurs du Doubs et dans

1. MONTALEMBERT, Discours, 1, pp. 205-211 (6 avril 1840). 2. MONTALEMBERT, Œuvres polémiques, I, pp. 229-330. 3. MONTALEMBERT, Discours, III, pp. 200-201 (21 juillet 1849}.

un discours contre le rachat des chemins de fer *. De là, enfin, son hostililé sans merci, non seulement contre « le communisme proprement dit, qui n'osera pas se produire dans sa nudité repoussante », mais encore contre ce « communisme bien plus dangereux qui se dessine sous la forme de lois fiscales, d'impôts excessifs, d’expropriations forcées, de monopoles nouveaux; qui tend partout à substituer l'État à l'in dividu, à accaparer graduellement tous les produits el toutes les forces du pays entre les mains du pouvoir, et qui, s’il pouvait triompher, tarirait les sources de l'industrie, de l’art, de l'intelligence, du travail spontané, irait porter le désordre et la misère jusque dans nos moindres chaumières, et ferait de la France appauvrie et asservie la risée de l'Europe ? ».

Que l'État, revendiquant je ne sais quel monopole de la philanthropie, voulût installer une bienfaisance officielle sur les ruines de toute charité privée ; que l'État, jouant au patron, tentât des expériences industrielles ; que l'État enfin, visant à certains nivellements, corrigeât les inégalités sociales par des systèmes fiscaux d’une menaçante élasticité : Montalembert se refusait à y consentir; et sur ces divers terrains il poursuivait l'État, comme il l'avait fait sur le terrain de l'enseignement. En 1849, devant la Commission d'assistance, 1l réclama, pour l'épanouissement de la charité privée, les prérogatives les plus somptueuses, les plus libératrices : « Il faut restituer aux associalions, déclarait-il, le droit de pos-

1. MONTALEMBERT, Discours, If, p. 19, et III, p.27 (22 juin 1848).

2. Aux électeurs du Doubs, 26 avril 1848 (MONTALEMBERT, Discours LIT, DA).

séder, ne plus obliger la charité libre de verser ses ressources dans les bureaux de bienfaisance, ne pas maintenir le monopole de l'assistance publique qui, comme le monopole universitaire, a usurpéles droits de l'Église chargée autrefois de l'enseignement et de l'assistance et qui y pourvoyait admirablement : ce système ancien avait été en bonnes mains, pendant dix siècles ; il a suffi à sa tâche. Erspoliant l'Église et la charité, on s'est jeté dans les bras de l'État, et, en cinquante ans, on est arrivé à ce degré de misère que nous cherchons à combattre. Aujourd’hui il n'y a pas de milieu; il faut ou céder au socialisme ou appeler au secours de la société loutes les forces de la charité religieuse et libre !. »

Lorsque Montalembert parlait ainsi, ce n’était pas seulement parce que des congrégations étaient en jeu, pour lesquelles battait son cœur de chrétien ; mais c'était au nom d’une théorie sociale d'après laquelle devaient s'organiser, en toute liberté, des associations autonomes, instigairices d'initiative ou garantes de défensive.

« En économie sociale comme en politique, annonçait-1l aux électeurs du Doubs, j'ai une foi profonde dans le principe de l'association, le seul qui n'ait pas encore été essayé dans la France moderne, le seul peut-être qui puisse féconder et concilier tous les intérêts. »

« Le despotisme est à craindre toujours, reprenaitil devant l’Assemblée Constituante, en combattant le rachat des chemins de fer. Il faut toujours un frein

1. FERDINAND DREYFUS, l'Assistance sous la seconde République, pp. 137-138. (Paris, Cornély, 1907.)

à l’homme. II faut surtout un frein au pouvoir démocratique comme aux autres, même plus qu'aux autres. Il faut toujours, à l’homme privé, quelque chose entre lui et l’État, pour empêcher les simples citoyens de n'être plus qu'une poussière sans cesse broyée par le niveau impitoyable de l'État, et pour empêcher l'État lui-même d'être sans cesse victime d’un coup de main heureux *, »

S1 donc 1l semblait à Montalembert que le pouvoir central voulût parachever, avec un surcroît de raffinement, la destruction des autonomies, que le pouvoir central cherchât la mort de ces organisations indépendantes qui poursuivent, à l'écart de sa tutelle, certaines fins d'intérêt général, l’éloquence de Montalembert faisait barrière à ces invasions, et sommait l'État, non seulement de s'arrêter, mais de reculer.

Mais il y avait un terrain, et un seul, sur lequel Montalembert accordait à cette puissance, volontiers qualifiée d’intruse, un plus large et plus facile accès : c'était le terrain économique. Ici, soudainement, son aversion coutumière contre les ingérences de l'État paraissait fléchir et désarmer, 11 cessait de leur crier halte ; il inclinait plutôt à les souhaiter, à les appeler, à les organiser. Il aurait pu, glissant sur la pente perfide d’une logique abstraite, rejoindre la troupe, alors très forte et très contente d’elle-même, des économistes libéraux ; il aurait pu, avec eux, barrica-

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