‹ Autour du Catholicism socialChapitre 56 sur 106 · LECANUET, Montalembert, IT, p · texte numérisé non relu

LECANUET, Montalembert, IT, p

3. M. l'abbé Calippe, sous le titre : Les lendances sociales des catholiques libéraux (Paris, Bloud, 1911) vient de publier un livre très nouveau, où sont remis à jour un certain nombre de textes intéressant l'histoire du catholicisme s0cial. Cf. HENRI LoriN, Comple rendu de la Semaine sociale de Lyon, 1910, pp. 60-65. (Lyon, bureaux de la Chronique sociale.)

I fut, pour l'Église et pour la France, un conquérant. Sans lui, notre domaine Océanien ne serait pas ce qu'il est; sans lui, les missions catholiques manaueralent d'une force, la Société de Marie, — l’une des plus glorieuses forces parmi celles que le dixneuvième siècle mit à leur service.

Sa biographie est écrite; c’est un livre longuement attachant, où l'on trouve tout ce qu'on peut sa- Pour:

Mais on n’y trouve pas, hélas ! tout ce qu'on voudrait savoir ; et ce n’est pas au biographe, mais au « Vénérable » lui-même, qu'il faut imputer ces lacunes, Jean-Claude-Marie Colin a véritablement dé-

1. Le Très Révérend Père Colin, fondateur et premier supérieur général de la Société de Marie, par un religieux de la même Société. Lyon, Vitte, 1900. Tous les faits ou citations pour lesquels nous ne donnons aucune référence sont empruntés à ce livre.

joué et défié la curiosité de l’histoire. Vivant, il aimalt la vie secrète ; mort il l'aime encore. A l’origine de ses projets et de ses fondations, un nuage plane, volontairement épaissi par son humilité. S'il avait pu, tout en laissant après lui l'édifice que Dieu l'avait chargé d'élever, bannir son propre nom du souvenir des hommes, sa joie sans doute aurait été complète. « Je ne voudrais pas que mon nom parût, disait-1l. Si l’on m'en croyait, ni avant ni après ma mort, on n’écrirait une seule ligne sur ceux qui ont commencé la société !. »

Du moins supprima-t-il la plupart des documents dont la piété, plus tard, aurait pu se servir, comme d'un piédestal pour sa mémoire. Il voulait que ses œuvres fissent connaître Dieu, et non pas lui, qu’elles glorifiassent Dieu, et non pas lui. La décision romaine de 1908, par laquelle l'Église fit de lui un Vénérable, a commencé de jeter sur sa gloire, que tous ses efforts n'ont pu éteindre, quelques reflets de la gloire de Dieu.

Il fut enfant sous la Terreur. Dieu semblait alors se cacher, et devenait d'autant plus attirant. Dans le Haut-Beaujolais comme presque partout en France, la course à Dieu nécessitait l’effort du sacrifice el parfois celui de la ruse, et elle entraînait, même, des périls plus graves : pour avoir abrité des prêtres qui venaient lui parler du Christ ou lui ap-

1. Esprit de la Société de Marie dans sa fondation, p. 134. (Paris, Dumoulin, 1905.)

portaient le Christ, le père du petit Colin avait connu la prison. C’est parmi les aspérités des circonstances que germent les grandes vocations ; le souffle des difficultés les épanouïit, loin de les flétrir ; et peut-être Dieu n'aime-t-1l être persécuté, traqué, que parce que sous cet aspect il est plus fascinant pour certaines âmes, pour les âmes de son choix.

Telle était celle de Jean-Claude-Marie Colin.

C’est dans un désert que, tout jeune, il voulait chercher Dieu ; la vie d’ermite le tentait ; et lorsqu'il part pour le petit séminaire, où 1l devait prendre quelque notion de la culture humaine, 1l aspirait naïvement au jour où, seul « dans un bois », rien d'humain ne le séparerait de son Maître. Avait-il lu les Vies des Pères du désert? Rien ne le fait croire. Mais de son âme aux leurs, on discerne une sorte de filiation : la peur du monde, le goût de l'effacement, la défiance de lui-même, l'aspiration à être inconnu, furent toute sa vie le trait distinctif de sa nature.

À deux reprises, avant d'entrer au grand séminaire de Lyon et avant de recevoir le sous-diaconat, il recula. Et cependant, au moment même où il esquissait ces mouvements de retraite, heureusement conjurés par de sages directeurs, il entretenait déjà précieusement, tout au fond de son esprit, une idée dont son esprit n’était pas l’auteur ; il sentait que dans son siècle et dans son milieu une œuvre était à faire, qui s’appellerait la Société de Marie. Il la concevait comme une « chose petite, intérieure, et toute consacrée à la Sainte Vierge ». Il estimait qu'assurément il n’était pas l’homme voulu de Dieu pour accomplir cette œuvre, mais qu’apparemment la Providence avait eu ses vues, — il ne savait les

138 THAIÏS ËT PORTRAITS DU PASSÉE

quelles — en livrant à son imagination tenace un pareil projet. Il y avait là comme un dépôt, que Dieu lui avait confié, et qui sans doute fructifierait un jour, grâce à d’autres que lui.

À quelle date remontait ce mystérieux dépôt ? Lui-même n’en savait rien : c'était « un désir de toute ma vie », dira-t-1il plus tard. Il ne conservait aucun souvenir de l’heure précise où ce désir avait surgi. Non plus que l'être humain ne se rappelle l'instant exact, capital pourtant dans toute existence, où 1l a pris conscience d'être et de vivre, Jean-Claude- Marie Colin ne se rappelait la minute où son âme avait commencé d’être mise en branle par une impulsion de l’au-delà. Mais cette impulsion était vivante, agissante, c'élait, comme nous dirions aujourd’hui, une idée-force. Après la physionomie de l’œuvre, se dessinèrent devant son regard intérieur certaines physionomies humaines, ét c'étaient des hommes qu'il ne connaissait pas encore, mais que plus tard 11 rencontra, el qu'il reconnut tous, et qui tous collaborèrent avec lui sans qu'un seul fit défaut. Il doutait toujours s’il devait être prêtre, mais déjà les futurs débuts de la Société de Marie étaient présents à sa pensée ; et pour que fût complète l’image qu'il s’en faisait, 1] n'y manquait que la prescience du rôle personnel pour lequel lui-même était marqué.

Ce petit clerc qui se croyait, à certaines heures, indigne du sacerdoce, avait ainsisousles yeux, d'avance, . par une anticipalion singulière, la fondation qui devait être la sienne. Mais sa propre destinée lui demeurait obscure; et pressentant vaguement que Dieu voulait et ferait des merveilles, à peine entrevoyait-il que

lui, Jean Claude-Marie, en serait le principal ouvrier. Car si Dieu l’acheminait vers quelque chose de très grand, il se voyait lui-même tout petit ; et du heurt entre la grandeur du but et la faiblesse de linstrument résullèrent les incertitudes, les hésitations, les tâtonnements intérieurs, au travers desquels s’insinua, puis finit par s'imposer, le vouloir suprême d'en haut.

Jean-Claude-Marie resta au séminaire par obéissance à ses directeurs ; et, le 23 juin 185, il fut ordonné diacre. Jean-Baptiste Vianney, le futur curé d’Ars, et Marcellin-Joseph-Benoît Champagnat, qui devait être le fondateur des Petits Frères de Marie, l’'accompagnèrent à l'autel; son nom, plus tard, suivra le leur dans la liste des personnages dont l'Église étudie et consacre l'héroïsme. Bientôt ces diacres devenaient prêtres ; et l’un des jeunes clers récemment ordonnés, nommé Courveille, organisait en. 1816, avec une douzaine d’autres, une petite société de Marie. L'abbé Collin, l'abbé Champagnat figuraient eux-mêmes parmi ces douze ;1ls montèrent tous à Notre-Damede Fourvières, pour soumettre leur projet à la Madone et lui promettre leur effort; et dans cette initiative dont il semblait qu'aux yeux des hommes l'abbé Courveille aurait tout l'honneur, le jeune abbé Colin salua la réalisation de l'idée dont Dieu l’obsédait lui-même. Il Iui semblait voir le rêve divin tout proche de passer dans les faits, sans que lui-même eût besoin de se mettre en avant; sans que lui-même fût requis pour être le flambeau sur lequel ce rêve resplendirait ; l'abbé Colin était heureux.

Ce genre de bonheur ne dura pas : l'administration

diocésaine n'accorda pas à cette douzaine d’âmes pieuses le droit de s'organiser en communauté ; la Société de Marie qu'avait voulu fonder l'abbé Courveille était une société mort-née. Mais d'autant plus impérieuse, d'autant plus pressante, survivait dans le cerveau de l'abbé Colin la pensée d’une telle société, et lorsqu'il s’en fut en 1816 dans la petite paroisse de Cerdon, comme vicaire de son propre frère, il y portait avec lui, dans son corps malade auquel parfois semblait se refuser l'énergie de vivre, cette impérissable pensée, dont, à proprement parler, 1l vivait.

Plusieurs années durant, il réfléchit, écouta, écrivit. Comment écoutait-1] ? Comment écrivait-1l ? Sous quelle dictée remplissait-1l, Jusqu'à une heure avancée de Ja nuit, les pages d’un volumineux cahier ? Le brasier dans lequel plus tard l’abbé Colin jeta ce cahier nous a dérobé les moyens de répondre. Nous savons qu'il y avait griffonné les premiers Hnéaments de la règle future des Pères et des Frères coadjuteurs, qu'il y avait amassé des matériaux pour la future règle des sœurs et du Tiers Ordre ; et que tous ces matériaux n'étaient « extraits d'aucun livre, ni d'aucune autre règle ».

«Je n'avais d'autre secours, disait-1l plus tard, que ce que l'Évangile nous a laissé sur la vie de la Sante Famille à Nazareth et sur les premières missions des Apôtres. » Voilà tout ce que nous savons sur les sources où puisait Jean-Claude-Marie Colin, lorsque, dans sa chambrette de Cerdon, il rédigeait les règles de la future Société. Aux moments d’embarras, confiait-1l, « je me plaçais au milieu de la maison de Nazareth, et là je voyais tout ce que

j'avais à faire. /nconnu et caché dans le monde : toute la Société et ses constitutions m'apparaissaient dans ces paroles t ». | C'est vers la même maison de Nazareth que tant de vieux peintres aimèrent à porter leur regard méditatif pour y deviner l’obscure et prodigieuse scène de l’Annonciation. Ils rêvèrent, chacun à sa facon, l'attitude de Marie, en cette minute où l'ange vint lui imposer un immense fardeau de gloire; et les uns insistèrent sur la surprise effrayée qu’elle dut laisser paraître; les autres, sur son obéissance émue. Et le geste d’effarement que lui prêtaient ceux-là, et l’'agenouillement docile que dessinaient ceux-ci, avaient l'air, peut-être, de deuxmouvementsinverses ; mais ces deux mouvements, qui sous le regard de l'ange durent se produire presque en même temps, et puis se fondre et s’harmoniser, tout de suite, en un décisif Amen, n'étaient, en définitive, que le reflux et le flux d’une même vague d'humilité. En étudiant Nazareth, le jeune abbé Colin dut constater que l'humilité n’élève pas seulement des retranchements, mais qu’elle impose aussi des élans; et la contemplation où il s’attardait lui ménageait des lumières, non pas seulement pour écrire la loi future de sa société, mais, tout d’abord, pour lire en lui. Quand l'humilité devient audacieuse, elle dépasse toute imagination. Ce petit vicaire qui rédigeait des règles, n'avait jamais lu la règle d'aucun ordre, et ne connaissait, en fait d'écrit sur l’état religieux, que celui de Rodriguez. Les expériences antérieures de tant de fondations célèbres n'entraient pour rien

Page 1