‹ Autour du Catholicism socialChapitre 57 sur 106 · Esprit de la Société de Marie, p · texte numérisé non relu

Esprit de la Société de Marie, p

dans ses propres élaborations ; il écrivait comme s'il eût été le premier à concevoir la vie religieuse, le premier à vouloir organiser en essaim certaines âmes éprises de cette vie. Mais si la légèreté de quelque témoin l'avait taxé d'improvisateur ignorant, c’est dans le sentiment même de son néant qu'il aurait trouvé une réponse à ce reproche. « Je ne suis pas maître de la matière, répliquait-il; ces idées ne sont pas de moi. Il n’y a de moi que le style et l’arrangement des phrases. Les points principaux, presque tous, étaient de Dieu. » Il y avait tel paragraphe que, plus de quarante jours durant, il avait médité, à l'autel même de Dieu, avant de le rédiger. Il se comparait à un frère coadjuleur qui écrit sous la dictée sans bien comprendre; « ce frère, continuaitil, est pour celui qui dicte comme j'ai été pour la Sainte Vierge. Je ne comprenais pas toujours, mais une voix me disait: Tu comprendras plus tard. » Et tout le long de sa vie, au fur et à mesure de ses expériences, il constala avec une sorte d’allégresse accablée, que le vrai sens et la vraie portée de certains paragraphes qu'il avait jadis écrils se révélaient à lui tardivement, Il avait donc, parfois, écrit sans pleinement comprendre. Quoi de surprenant ? Il les aurait bien compris, ces paragraphes, si lui-même les avait conçus; mais un autre avait conçu. Et cet autre (c'est de Dieu qu'il parlait) « vous montre la chose si parfaite, que lorsque vous voulez lPexprimer dans la langue humaine, vous vous servez souvent de lermes qui faussent le sens ou l’exagèrent ». Ainsi souffrait-1l de la débilité du verbe humain, qui parfois, en traduisant le Verbe divin, risque de le trahir. Mais en vain lui eussiez-vous demandé des

explications plus longues et plus précises : « Les grâces intérieures, objectait-il, cela ne se dit pas *. »

IT

Ainsi griffonnés, dans un secret que volontiers nous appellerions Ie secret de Dieu, ses premiers brouillons étaient en français; il en reprit ensuite la rédaction en latin; mais ils demeurèrent encore, pour ce nouveau travail, son unique canevas.

Il raconta, dans la suite, qu’ « un ordre » lui avait été donné, de ne pas chercher ailleurs. Il travaillait à l'écart, dans le silence, sans fièvre mais sans paresse; et suivant ses propres paroles, « le mouvement qui {e portait à cette occupation était moins un mouvement volontaire et de son choix qu'un mouvement intérieur presque irrésistible, avec une conviction que la Société était dans les desseins de Dieu, qu'elle réussirait, sans savoir comment et par quel moyen, ni si son travail servirait un jour à quelque chose ». Mais la joie qu'il éprouvait lorsqu'il s’abandonnait à ce mouvement était accompagnée d’une « confiance équivalente à une cerlitude ». Un Jour vint où son frère le curé partagea cette confiance; el tous deux, e:semble, résolurent de soumettre aux autorités de l'Église un programme de fondation dont Jean-Claude Marie, avec quelque confusion, avec beaucoup de crainte encore, se réputait le greffier plutôt que l'inventeur.

Les vicaires généraux de Lyon furent peu accueil-

1, Esprit de la Sociélé de Marie, p. 15,

lants; l’évêque de Grenoble, l'évêque du Puy, l'évêque de Pignerol, encouragèrent. Un premier message de l'abbé Colin à Pie VIT resta sans réponse; un second, trois ans plus tard, fut enfin décisif. Un bref du pape au jeune vicaire, daté du 9 mars 1822, l'invitait à s'entretenir à Paris même, avec le nonce, du projet de fondation. De mars à novembre, l'abbé Colin, par des lettres instantes, requit des vicaires généraux de Lyon la permission d'aller à Paris: chacune de ces lettres se heurtait à leur silence. Enfin, sur l’avis de l'évêque de Pignerol, 1l cessa d'insister, et de lui-même, il partit. Trois jours et trois nuits, sur l’impériale de la diligence qui reliait alors Lyon à Paris, Jean-Claude-Marie Colin, grelottant mais confiant, se réchauffait à cette flamme intérieure qu'allume au fond d’un cœur lirradiation d’une grande idée.

Il remit au nonce Macchi les manuscrits rédigés à Cerdon; 1l se glissa inaperçu, et bientôt oublié, dans l’'antichambre de l'archevêque Quélen, et fut enfin reçu, après huit heures d'attente, par le prélat tout confus; 1l visita Lamennais, avec lequel il se sentit en médiocre accord, Jui trouvant des idées « trop pompeuses !» ;1l vit leministre Frayssinousetemporta des raisons d'espoir. Huit mois plus tard, en juin 1823, 11 revint à Paris pour savoir ce que le nonce pensait. Le nonce lui dit que dès maintenant lemanuscrit pouvait être présenté à l'approbation du Saint-Siège.

C'était un trop grand et trop rapide honneur ; c'était plus que n’en demandait l'abbé Colin, plus

Page 1