‹ Autour du Catholicism socialChapitre 58 sur 106 · Esprit de la Société de Marie, p · texte numérisé non relu

Esprit de la Société de Marie, p

qu'il ne voulait. On lui proposait d'entrer, par une porte royale, dans le cortège des fondateurs d’ordres ; il aspirait à débuter petitement. Il aimait que Rome fût pour lui, non qu’elle fit du bruit autour de lui. D'un mouvement discret mais décidé, l'abbé Colin s’'effaça, rentra à Cerdon, qui dès Lors appartenait au nouveau diocèse de Belley, et écrivit au nonce pour que les vicaires généraux de Lyon et l’évêque de Belley permissent aux futurs Maristes d’aller s’installer dans le diocèse du Puy, où il escomptait un bon accueil. Mais soudainement, à la veille de ce premier effort où son rêve allait s'incarner, l’abbé Colin eut presque peur.

Il avait espéré qu'un autre surgirait, qui fonderait la société de Marie; et cet autre tardait à venir. Il aurait voulu, lui, n'être qu'un messager, et puiss’en aller ensuite dans un désert, dans le désert qui toujours s’étendait devant son rêve, mais qui toujours aussi semblait reculer sur l'horizon. Il croyait aux communications de Dieu, mais avait encore du mal à croire que ces communications le requéraient, lui Jean-Claude-Marie Colin, comme agent du plan suprême. Il était désolé de ce regard divin qui s’arrétait sur lui, et qui semblait le sacrer comme ouvrier. Ses prières et ses soupirs voulaient détourner une telle insistance. Il cherchait de toute son âme un autre que lui, ayant plus de goût pour être un chef, un homme d'éclat et de gloire, auquel l’histoire ferait la réputation d’initiateur, et dont 1l ne serait, lui, que le précurseur; — encore ce mot de précurseur devait-il lui paraître trop accablant. Mais ses recherches demeuraient stériles ; et les jours succédant aux joursluirépétaient clairement que Dieu voulait sonac-

tion. Alors seslèvres disaientoui, mais sa volonté disait encore non, et il pleurait; et toute sa vie, lorsqu'il se rappellera ces heures d'angoisse, Fabbé Colin pleurera.

I] avait des défaillances qui l'entraînaient vers le désert, et puis des élans qui l'exaltaient jusqu'à la demi-acceptation des injonctions divines ; c'était avec l'illusion de mieux chercher Dieu, de le mieux trouver dans la solitude, qu'à certains instants 1l semblait marcher comme à reculons, loin du poste d'action dans lequel Dieu l’attendait. Dans un de ces moments de recul, il rencontra, sur un quai de Lyon, Mlle Jaricot, qui peu d'années auparavant avait fondé l'œuvre dela Propagation de la Foi. « Monsieur l'abbé, lui dit-elle mystérieusement, les pensées que vour roulez en ce moment dans votre esprit déplaisent singulièrement à Dieu. Sa bonté vous a fait trois grandes grâces dans votre vie. » Et Mile Jaricot entra dans certains détails que l'abbé Colin reconnut vrais. « Dieu peut vous faire de plus grandes grâces encore, continua-t-elle; ayez donc ‘courage et confiance. » « Merci, Madame », dit-il tout simplement ; et il s’en alla. Mais peu après, il faisait le voyage de Belley pour aller causer avec l'évêque : ses irrésolutions morales étaient vaincues.

Alors survint sur la route une étrange désobéissance de ses énergies physiques: ses jambes ne le portaient plus. Irait-il jusqu'à Belley ? rentreraitil à Cerdon ? Le petit drame d'âme qui se déroula sur la route solitaire dans l'âme de ce prêtre de campagne ne fut connu que de lui; d’humbles questions, plustard adressées par ses fils spirituels, l’amenérent à laisser voir que des forces puissantes avaient

Joué un rôle, et que l'une de ces forces, la Vierge, avait vaincu. Mais on ne put jamais en savoir plus; car tout de suite, lorsqu'il pensait à cet épisode, ses pleurs commandaient le silence. « Hélas ! s’écriait-il, moi qui croyais ensevelir toutes ces choses avec moi dans la tombe ! J'aimerais mieux confesser mes péchés t. » Tout ce que dès lors on peut dire, c’est que l’abbé Colin, souverainement fortifié et « léger comme un pinson », continu son chemin vers Belley; il obtint bientôt de l'évêque que son frère et deux autres prêtres du diocèse devinssent avec lui les premiers Maristes, et qu'auprès d’eux quelques vocations d’un autre ordre fussent l'origine des Frères coadjuteurs, des Sœurs, et du Tiers-Ordre de Marie.

Décidément Jean-Claude-Marie Colin était un fondateur; mais plus tard, rappelant ce dénouement de tant d’incertitudes, il disait avec instance : « La sainte Vierge est l'unique fondatrice. C’est parce que j'étais le plus indigne de tous qu'elle s’est servie de moi. » Dans cette communauté rudimentaire, sa première souffrance fut de s’entendre appeler Monsieur le Supérieur : 1l ne savait où se mettre, pour échapper à l'éclat dont ce mot l’éblouissait ; il avait un tel besoin de se sentir le dernier, qu'on lui infligeait une sorte de malaise en le traitant comme le premier. « Je voudrais au moins que le Supérieur cherchât à s'effacer toujours,expliquait-1l; le Supérieur n’est pas pour éclipser ?. »

À la lumière souvent incomplète des expériences humaines, on conclurait sans doute qu’un tel carac-

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