‹ Autour du Catholicism socialChapitre 59 sur 106 · Esprit de la Société de Marie, p · texte numérisé non relu

Esprit de la Société de Marie, p

tère était peu fait pour gouverner des hommes. D’apparentes contradictions semblaient le paralyser : des démarches qui malgré lui-même le mettaient en avant coïncidaient, chez lui, avec une soif de plus en plus ardente d’être oublié; un désir très pressant d'exposer et de faire vaincre une idée qu'il réputait venir de Dieu s'unissait, au fond de son cœur, avec un parti pris d'effacer sa personnalité dans la lutte qu'il soutenait pour cette idée; et quoi qu'il advint de la Sociélé de Marie, qu'elle réussit ou qu'elle avortât, 1l était également destiné à souffrir, soit dans son zèle, qu'un échec mortüfierait, soit dans son humilité, qu'un succès risquait d’offusquer. La besogne de fondateur, de supérieur, de personnage en vedette et en vue, froissait toutes ses aspirations; mais, à la longue, cette incompatibilité même entre son caractère et sa mission lui apparaissait comme quelque chose de tellement merveilleux, qu'il finissait par y voir un signe de Dieu. Credo quia absurdum. Un manieur d'hommes quelconque, préoccupé des moyens humains de faire prospérer une œuvre, eût trouvé contraire aux lois d’une courte et rigide logique, absurdum, le choix de Jean-Claude-Marie Colin; mais dans ce paradoxe même, l'abbé Colin, sans doute, finissait par reconnaître une de ces fantaisies du Très-Haut qui sont l’inexplicable et souveraine sagesse.

Victime élue de ces conseils d’en haut, Jean-Claude- Marie “olin se livra d'abord à l’évèque de Belley pour

les diverses tâches auxquellesdes Maristes pouvaient servir; ce furent, de 1825 à 1829, des missions dans les campagnes, puis, après cette date, la direction du petit séminaire du diocèse. Il aimait ces tâches comme des fardeaux, les craignait comme des honneurs; et voici que le succès même de l'idée dont il avait été le héraut lui ménageait, bientôt, un fardeau plus lourd et un honneur plus grand.

Elle avait müri, cette idée, dans d’autres cerveaux; et le diocèse de Lyon, parallèlement à celui de Belley, possédait depuis quelques années une autre réunion de prêtres, mise également sous le patronage de Marie, et groupée autour de l'abbé Champagnat, de ce même abbé Champagnat, qui s'était en 1816, avec l'abbé Colin, associé aux premières initiatives de l’abbé Courveille, et qui, vicaire à Lavalla, avait dès 1817 créé l’Institut des Petits- Frères de Marie. A l'issue de cette retraite commune que firent ensemble à Belley, en 1830, les deux petits groupes sacerdotaux de l’abbé Colin et de l'abbé Champaganat, l'abbé Colin fut nommé « supérieur central » de ces deux essaims d'élite.

Le voilà qui régnait, désormais, sur les Maristes de plusieurs diocèses : et pour sa personne cette dignité l’épouvantait. Mais d'autre part il sentait, chez l’évêque de Belley, un effort très persévérant pour ramener les Maristes à n'être qu'une congrégalion diocésaine; et pour son dessein, ou plutôt, pour le dessein de Dieu, ce désir épiscopal, aussi, l’épouvantait. C’est avec ces étranges complexités que l’œuvre de Dieu continuait de se faire, et en lui, et par lui, c’est ainsi qu'il y avait lutte, encore et toujours, entre les exigences que l'appel divin lui

imposait et les répugnances de son humilité — de cette humilité même par laquelle il avait mérité cet appel. Pour achever de mieux connaître l'intention d'en haut, il fit vœu de faire célébrer trois mille messes pour les âmes du purgatoire, quand Ja Société contiendrait trente profès ;et pour convaincre de cette intention l’évêque de Belley, il permit au prélat, dans un entretien très secret, d’entrevoir certains mystères d'inspiration, demeurés inconnus pour nous, dont avait été favorisé, jadis, le petit vicaire de Cerdon !. C'était avec une sorte de violence qu'il s’arrachait à lui-même ces confidences, qui plaidaient contre la volonté de l’évêque pour la volonté de Dieu.

Il s’'évada de celte lutte par un voyage à Rome. Dès la fin de 1831, le cardinal Macchi l'invitait à s'y rendre; par égard pour l’'évèque de Belley, le P. Colin ajournait. En mai 1833, il crut nécessaire de ne pas différer davantage : « Nous sentons le besoin, écrivit-1l au cardinal Macchi, de soumettre le plus tôt possible notre plan à Notre Saint-Père le Pape, quand ce ne serait que pour fixer les idées de nos

1. Quels étaient ces mystères ? Quelles étaient ces gràces? Le P, Colin mourut en laissant « cette déclaration solennelle, que la circonstance qui fut pour lui le signe de sa mission divine était son secret, et que les autres Maristes ne la connaïîtraient qu’au Ciel ». Les suppositions que fait à cet égard l’auteur du livre : Esprit de la Sociélé de Marie, pp. 17-18, ne pourront dès lors jamais être considérées comme des documents pour la théologie mystique, pour cette théologie dont le P. Poulain, dans son beau livre: Des grâces d'oraison (6® édit. Paris, Retaux, 1909), dessine admirablement les mystérieuses perspectives ; mais du moins ne saurait-on nier que ces suppositions, si elles étaient prouvées, soulèveraient le voile de beaucoup de mystères, et qu'elles sont très attachantes,

supérieurs ecclésiastiques, qui quelquefois veulent la Société, les uns d’une manière, les autres d’une autre. » Le mois de septembre achemina le P, Colin vers Rome. Deux demandes d'audience échouèrent ; la troisième réussit. Grégoire XVI fut encourageant, mais sans rien de décisif; une étude s'imposait. Le P. Colin travailla, pria, compléta les exposés qu'il avait apportés au Saint-Siège ; et puis, avec des détails que jamais on ne saura, il laissa voir au cardinal Odescalchi, et à lui seul, le caractère auguste, irrésistible, de ces impulsions et de ces contraintes surnaturelles qui, tout en même temps, alarmaient son humilité et justifiaient son audacieuse ténacité. Finalement Rome permit au petit essaim d’élire un Supérieur général, avec la réserve expresse qu'une telle concession n'entraînerait nullement l'approbation de l'Institut.

Était-ce un échec ? Rome faisait-elleattendre Dieu? Le P. Colin ne le crut pas; ce que Rome accordait le satisfaisait. [1 savait, en revenant, que pour obtenir l’approbation il devait préparer une rédaction complète et définitive des règles ; 1l avait le dessein de s'attacher à ce travail. Dès maintenant — et c'était l'essentiel — le péril qui avait poussé le P. Colin jusqu'aux pieds de Grégoire XVI était conjuré. En confondant sa vie avec celle du diocèse de Belley, la jeune Société n’eût pas gardé cette largeur d'horizons à laquelle certains signes lui faisaient un devoir de prétendre : la décision prise par Rome était, à cet égard, une définitive sauvegarde. Et le P. Colin, sans impatience, reprit la route de France, laissant derrière lui, là-bas, un ecclésiastique de ses amis, l'abbé Trinchant, qui, fasciné par la personnalité du Jeune

prêtre, allait travailler, sans que tout d'abord l'abbé Colin s’en doutât, à parachever le succès.

Oui certes, ils allaient rester larges, les horizons de la jeune Société; ils allaient atteindre une extension dont jamais le P. Colin n’eût lui-même rêvé. Au cours de 1835, Rome écrivit à l’archevêché de Lyon, réclamant quelques sujets pour les missions d'Océanie; et l'abbé Pompallier, tout de suite présenté par l’archevêché pour la dignité de vicaire apostolique de l'Océanie occidentale, n'accepta de partir que s’il emmenait avec lui quelques Maristes. Ces mêmes hommes sur lesquels, trois ans plus tôt, les portes du diocèse de Belley semblaient se refermer jalousement, étaient appelés, déjà, dans la lointaine Océanie. Le P. Colin eut peur, 1l écrivit à Rome, demanda qu'on ajournât. Mais le geste du pape avait pris les devants; un bref de Grégoire XVI, se croisant avec la lettre du P. Colin, ouvrait l'Océanie à la Société de Marie, et approuvait et confirmait, avant même que les règles n’eussent été définitivement rédigées, le petit groupement auquel d'immenses archipels étaient immédiatement donnés en partage. Le bref stipulait que le but de ce groupement était « d'accroître la gloire de Dieu et l'honneur de sa Très Sainte Mère, et aussi de propager l'Église romaine, soit par l'éducation chrétienne des enfants, soit par les missions, jusque sur les plages les plus reculées de la terre. » Le 24 septembre 1836, la nomination du P. Colin comme supérieur général

congsacrait, tout à la fois, la victoire et la défaite de son exceptionnelle humilité.

D'aucuns réputent passive cette vertu très discutée ; ils la considèrent comme une sorte de déguisement, passablement fallacieux, dont se couvriraient l'impuissance, l’inertie, la paresse, et dont elles essaieraient de tirer gloire. À les entendre, l'humilité comprimerait les énergies humaines; elle les mutilerait, même, et les amputerait; elle serait, peut-être, une qualité d'esclaves, mais non point une vertu virile. Elle imposerait à l’âme une laide et vile attitude; elle énerverait les facultés d'action, couperait la racine de toute initiative, stériliserait le vouloir humain. A force de se faire petite, Pâme se rendrait incapable, et de voir grand, et de faire grand. Saint Thomas, déjà, pressentait ce grief. Parmi les objections contre lesquelles il défendait la notion d'humilité, je relève celle-ci: Une vertu ne peut pas s'opposer à une autre vertu; or, lhumilité paraît s'opposer à la vertu de magnanimité qui tend vers les grandes choses, tandis que l'humilité les fuit; donc il semble que l'humilité n’est pas une vertu‘. Ainsi saint Thomas faisait-1l aux ennemis du christianisme le coquet honneur d’habiller en beaux syllogismes leurs erreurs; mais c'était une toilette provisoire, dont rapidement il les dévêtait. « L'humilité, répliquait-il bientôt, réprime l’Appelitus, pour empêcher que contre la droite raison il n'ait de hautes ambitions; mais la magnanimité pousse l'esprit vers les grandes choses conformément à la droite raison : d’où il résulte que ces vertus

Page 1