‹ Autour du Catholicism socialChapitre 61 sur 106 · Summa theologica, IE If, quæst. CXXIX, art · texte numérisé non relu

Summa theologica, IE If, quæst. CXXIX, art

même et à souffrir d’être bafoué, à accumuler sur lui-même et contre lui-même tous les motifs de dédain et presque d’outrage. Jamais l’orgueil humain sous toutes ses formes — celle qui se cache comme celle qui s'affiche — ne fut visé par un ennemi plus méthodique, plus acharné, plus passionnément logique, plus captieusement inquisiteur; 1l y avait l'étoffe d’un pamphlétaire chez cet auteur ascétique, qui, pour nous convaincre d'être néant, nous conviait à devenir néant !. Or le P. Colin aimait ce livre; il l’analysait, 1l déclarait que cette lecture avait eu une grande influence sur toute sa vie. « Il faut en arriver dans le mépris de soi-même, disaitil, jusqu'au point d’être très joyeux intérieurement de souffrir des humiliations : si lorsqu'on vous dit quelque chose de rude et d’humiliant, si lorsqu'on vous fait endurer quelque injure, vous y êtes trop sensible, vous avez tort, ce n’est pas ce que Dieu veut. » II eût compris cette ironie presque héroïque qui dicte à certains saints, en certaines heures, d'étonnantes bizarreries : pour se châtier, sans doute, d’avoir recherché l'honneur du monde ou pour se défendre contre un tel attrait, on les voit aspirer à passer pour des simples, ou même pour des moitiés de fous, et récolter ainsi à coup sûr les sarcarmes du monde; tel saint Philippe de Néri, vagabondant à travers les rues de Rome, dans un accoutrement risible, et se diminuant ainsi volontairement aux regards de ces Romains sur lesquels Dieu voulait

1. Trailé de l'amour du mépris de soi-même, composé en italien par le R. P. Ignace Joseph Franchi, supérieur des Philippiens de Florence, traductien française. Lyon, Ballanche, 1803, | |

qu'il eût prise. Ainsi le P. Colin semblait-il faire effort pour se diminuer aux regards de ses religieux, que Dieu l’appelait à gouverner. Lorsqu'une épreuve survenait à ses confrères : « Ce sont mes péchés, criait-il, qui attirent ces maux sur la Société de Marie »; fidèle écolier du P. Franchi, il était tout prêt, lui, à se déclarer un être néfaste.

Mais la pression de Dieu, développant en lui la magnanimité, l’écartait, bon gré mal gré — et plutôt malgré lui — de certaines conclusions extrêmes vers lesquelles aurait pu le faire glisser le terrible livre du P. Franchi. « Il ne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier », dit quelque part Bossuet. Et sainte Thérèse, de son côté, persifle très finement certaines déviations de l'humilité. « Il est des personnes, écrit-elle, qui croient faire acte d'humilité en refusant de reconnaître les dons que le Seigneur leur accorde. Comprenons-le bien, oui, comprenons-le bien, Dieu nous les accorde sans que nous les ayons aucunement mérités. Ensuite, témoignons-lui en notre reconnaissance. Si le présent que nous avons reçu nous reste inconnu, comment ferat-il naître l'amour dans notre cœur ? Il est hors de doute que plus nous nous voyons riches, alors que notre indigence personnelle nous est connue, plus aussi nous avançons dans la vertu et dans la véritable humilité. Tout le reste n’est bon qu'à abattre l'âme, en lui persuadant qu'elle n’est pas capable de grands biens. C'est précisément ce qui arrive lorsque, au moment où le Seigneur commence à les lui départir, elle se met à avoir peur de la vaine gloire. Soyons-en persuadés, si le démon nous tente sur ce point, celui qui nous donne ces biens nous donnera, ei la grâce

de reconnaître dans cette suggestion l’œuvre de l’ennemi, et la force nécessaire pour lui résister !. » Je ne sais si cet admirable passage de la mystique d’Avila tomba jamais sous les yeux du P. Colin, mais ce que l’on peut dire, c’est que la vie du P. Colin pourrait avoir comme épigraphe ces lignes de sainte Thérèse. Elles aident à comprendre et à résoudre l’apparente contradiction, toujours dépassée mais toujours renaissante, entre son esprit d’effacement et son esprit d'initiative, entre son humilité et ce que saint Thomas eût appelé sa magnanimité, entre son besoin d’abaissement et son auguste métier de créateur de grandes œuvres.

Ces grandes œuvres furent fécondes. Durant les dix-huit années pendant lesquelles 1l fut à la tête de la Société de Marie (1836-1854), Jean-Claude-Marie Colin vit cette société multiplier en France les fondations ; il entendit les évêques la réclamer sans cesse pour diriger des grands séminaires, des pèlerinages ou des maisons d'enseignement; il assisla à l'épanouissement des Sœurs Maristes; il centralisa dans ses timides et puissantes mains l’apostolat de l'Océanie; il connut la joie très ardemment souhaitée de voir les missions des Maristes donner à l’Église un martyr, le P. Chanel, en même temps qu'elles donnaient à la France une colonie, la Nouvelle-Calédonie, et à la Société même une leçon perpétuelle de souffrance et d'action ?; il obtint enfin de Rome,

1. Œuvres complètes de sainte Thérèse de Jésus, trad. nouvelle par les Carmélites du premier monastère de Paris, [, pp.136-137. (Paris, Retaux, 1907.)

2. Voir dans le livre Esprit de la Société de Marie, p.288, le parti que le P. Colin tira un jour d'une lettre du P. Roul-

sans autres artifices que sa « simplicité » et sa « bonhomie », l'institution d’un Tiers Ordre de Marie, grâce auquel on verrait à la fin des siècles ce qu'on avait vu au début du christianisme, « une multitude de croyants ne formant qu'un cœur et qu'une âme »; et de même que le bref de Grégoire XVI sur la Société de Marie avait ouvert à cette Société l'infini de l’espace, de même 1il semblait au P. Colin qu'après le bref de Pie IX sur le Tiers Ordre, ce groupement avait devant lui Finfini du temps... !.

C'élaient plus de succès qu'il n'en désirait, c'étaient trop de succès pour qu'il ne fût point comme gêné. I] assurait que, s'il avait été libre, la Société de Marie aurait eu, dans ses débuts, singulièrement moins d'éclat : « Nous nous serions ensuite étendus petit à pelit, expliquait-il, et nous n’aurions pris notre essor qu'après nous être bien fortifiés dans l'esprit d’oraison et de mortification. Mais notre société est venue dans un temps où l'Église de France avait besoin d'ouvriers; nous étions sous la main des évêques qui nous ont aussitôt lancés dans l'action. Notre formaüion n’a pu être qu'ébauchée ?. » « Nous avons commencé dans l'ombre, disait-1l encore; nous avons toujours tenu à être dans l’ombre. Puis, depuis que

leaux sur les îles Fidji, pour conjurer les Maristes de n'être point « des délicats, des esclaves de leurs aises ».

1. Voir la brochure anonyme : le Tiers Ordre de Marie. (Lyon. Vitte, 1909.)

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