‹ Autour du Catholicism socialChapitre 71 sur 106 · FRIEDRICH, op. cil., pp · texte numérisé non relu

FRIEDRICH, op. cil., pp

dans l’ensemble de l’histoire, je devais savoir quel était le point d'attache des apparitions historiques postérieures ; si j'aimais mieux ne rien savoir de l’ensemble de l’histoire, que de ne pas croire à un développement interne permanent, il me fallait connaître le point de départ du développement, le germe solide et durable. Or cette connaissance me manquait, dans cet état de flottement où je me trouvais relativement à la primitive histoire. Cependant je n'avais pas étudié les sources moi-même, mais j'avais seulement lu ce que d'autres croyaient avoir trouvé, qui pour la plupart, d’ailleurs, n'avaient pas étudié les sources. Le meilleur parti, le seul secourable, semblait donc être, ici comme tou- Jours, de voir moi-même et de chercher moi-même ; J'interrompis aussitôt mon travail, et je lus les écrits des anciens Pères. Ce qui en est résulté pour moi, je le communique ici au public, sur le conseil d’un connaisseur éclairé, à qui j'ai soumis mon manuscrit.

En sachant l’ensemble de ma méthode, quelqu'un, peut-être, m'objectera les vers du poète : « Ce que vous appelez l’esprit d’une époque, ce n’est, au fond, que l'esprit propre de Messieurs les historiens, dans lequel l’époque se reflète. » À cela, je répondrais à peu près que je n’ai pas seulement cité les sources avec soin, mais que je les ai mentionnées motà mot,afin que chacun puisse apprécier lui-même la vérité ou la fausseté des jugements qui s'y rattachent. J'avais le projet de laisser de côté beaucoup de citations, mais le pénétrant conseiller qui jugea mon manuscrit m'en dissuada très sagement. Je répondrais, par surcroît, que, dans l'esprit de l'historien, les époques ou les personnalités dont il traite doivent se refléter; car autrement, comment en voudrait-il tracer un tableau? Mais avec l'histoire de l’Église chrétienne, une autre particularité s'ajoute : non seulement, ici, nous devons avoir en nous une image claire de notre sujet, comme celui qui voudrait écrire une histoire des Grecs doit avoir, de cette histoire, une image claire; mais nous devons vivre dans le christianisme de l’époque, et ce christianisme doit vivre en nous, car le christianisme est sur-

vV 12

tout une chose de vie, et l'histoire de l'Église est un développement de la vie.

Quiconque a l'opinion que le christianisme puisse disparaître à un moment quelconque, où qu ‘il soit disparu, ou que l'Église soit jamais devenue autre qu’elle n’était, ou qu ‘elle puisse être ou devenir autre, celuilà ne peut pas écrire l’histoire. A toute époque depuis que le Christ fonda l'Église, le christianisme et l'Église furent toujours identiques, parce qu'il était, et est, et sera toujours le même. Aussi, celui qui vit maintenant dans l'Église, qui y vit véritablement, celui-là vivra aussi dans le premier temps de l'Église, et la comprendra; et quiconque ne vit pas dans l’ Église actuelle ne vivra pas dans la primitive Église et ne la comprendra pas, parce que toutes deux sont une seule et même chose. Ainsi, dans l’esprit personnel des historiens, non seulement les temps doivent se refléter, mais ils doivent y vivre.

Mais est-ce ainsi que nous pénétrons dans l’histoire de l'Église? Quiconque est issu de l'Église n'y introduit rien d'étranger; même, l'Église l’a élevé, elle lui a inculqué son propre être à elle, sa propre essence à elle; elle s’est donc, tout d’abord, installée en lui; et ca que l’Église a mis en lui, C’est cela seulement que, de son côté, 1l exprimeau dehors; il doitdoncreproduire la véritable image de l'Église, c'est elle-même qui se décrit, qui expose son essence. Cette essence, qui la connaîtra mieux qu'elle ?

Quiconque, au contraire, croit devoir prendre son point de vue hors de l'Églisé, ou quiconque a l'opinion qu'elle peut, qu'elle doit même devenir autre qu'elle n’a été, quiconque, par là même, écrit l'histoire de l Église hors de l'Église ou l'écrit dans une Église devenue autre, celui-là devra y apporter quelque chose d’étranger, où bien ne pas comprendre la personnalité même de l'Église. En admettant que l’Église puisse devenir autre qu ‘elle n'a été, on a, du même coup, exprimé l'impossibilité de pouvoir en écrire l'histoire véritable. Que je n’attache pas grand prix au principe, d’après

le juel quic onque voudrait écrire une histoire véritable

RÉ

devrait être sans religion, sans patrie, etc., c'est ce que déjà l’on voit. Car ce que par là l’on voudrait dire, qu'il faut être impartial, cela est vrai, mais on ne peut l'être que si on a de la religion, et ce doit être une religion déterminée, parce qu'il n'y a pas de religion indéterminée.

Le catholique donc écrira l’histoire en catholique, le protestant en protestant. Mais peut-être me dira-t-on : « Pour votre but, l'étude de la vieille Église était super- « flue, car vous deviez avoir tiré auclair, préalablement, «ce que vous voulez, par le moyen de cette histoire, «tirer au clair, et vous ne pouviez écrire que ce que « vous avez écrit. » Cela est vrai en quelque mesure; mais, par l’histoire, j'ai rendu conscient, pour la première fois, ce que déjà je portais en moi sans une claire conscience : de là résultait le flottement, la possibilité de me sentir en contradiction avec moi-même.

Quelques-uns trouveront peut-être étrange que j'aie commencé par le Saint-Esprit, alors que j'aurais pu prendre le Christ pour point de départ. J'aurais pu dire, d’abord, que le Christ est venu comme messager divin et qu'il a enseigné, mais je pensais que je pouvais le présupposer. La raison plus profonde d’un tel ordre des matières sortira du sujet lui-même : le Père envoie le Fils, et celui-ci l'Esprit, mais c’est par l’'Esprit que nous venons au Fils et par le Fils au Père. Voilà pourquoi j'ai commencé par le Saint-Esprit 1.

1. La préface qu'imprima finalement Moehler en tête de son livre ne fait à peu près que reproduire, en le développant un peu, ce dernier paragraphe. Il ajoute — et cette précaution témoigne quil n’était pas complètement assuré de la correction parfaite de toutes ses propositions — : « Je prie les personnes qui voudraient quelquefois se donner la peine de publier une critique de mon travail, de la baser sur des raisons et de ne pas prendre un ton tranchant; je ne le fais pas non plus, mais je cherche à prouver ce que j'avance. Ce qui serait pour moi le comble du désagrément, ce serait de voir qu’en mettant l'essentiel de côté, on ne s’arrêterait qu’à l’accessoire, ou qu’on s’attacherait à relever quelques-unes de mes idées et de mes opinions, sans

Ces pages inédites font grand honneur à Moehler; la lumière qu'elles jettent sur sa personnalité a quelque chose d’imposant. Il aurait pu, à brûle-pourpoint, choisir un épisode de l'histoire de l'Église, et le traiter en savant correct : les beaux sujets ne faisaient pas défaut à ses rêves ; il songeait à une histoire de l'introduction du christianisme en Germanie, dont son article de 182% sur le synode de Mayence de l’année 813 apparaît comme un fragment; 1l souhaitait d'écrire — Beda Weber en reçut plus tard la confidence ! — une histoire de l’ordre des Bénédictins ; et les importants travaux qu'il nous a laissés sur saint Anselme, sur le rôle du christianisme dans l'abolition de l'esclavage, sur les rapports du christianisme et de l'Islam, sur les origines du gnosticisme, sur la genèse du monachisme ?, subsistent comme des pierres éparses, solides et bien taillées, pour l'édifice historique que Moehler eût pu élever.

Mais pour lui, l’histoire de l’Église était la vie de l'Église ; on ne pouvait s'attacher à une période de cette histoire sans avoir pénétré les arcanes de cette vie ; et, de toute nécessité, il fallaitremonter au point de départ, au germe, pour être en mesure de comprendre, ensuite, l'épisode choisi spécialement pour sujet d'étude, et qui ne pouvait être envisagé que

les considérer dans leur ensemble ; dans ce cas, elles peuvent paraître étranges, forcées ou vides de sens : toutes les parties sont dans un rapport intime avec le tout, du moins je le pense ainsi; aussi faut-il examiner et peser le tout dans ce rapport. »

Page 1