‹ Autour du Catholicism socialChapitre 79 sur 106 · RosENTHAL, op. cit., I, 3, p · texte numérisé non relu

RosENTHAL, op. cit., I, 3, p

3. M. le prince Emmanuel de Broglie a bien voulu nous admettre à la confidence de ces deux précieux écrits de son aieul ; nous tenons à l'en remercier.

sous le regard même de ces âmes, salué dans le Credo catholique l'expression authentique du christianisme : l'influence de leurs « prières », de leurs « entretiens », de leurs « exemples » avait été complétée et parachevée par l’action de la Symbolique de Moehler.

Seuls, les livres dans lesquels la minutie du détail ne préjudicie pas à la netteté et à l'ampleur des grandes lignes peuvent posséder une pareille puissance; et précisément la Symbolique, par sa belle simplicité, rappelle ces systèmes théologiques du moyen âge, qui, sur les murailles de la chapelle des Espagnols, à Florence, se traduisaient en des fresques savamment ordonnancées, leçons vivantes et parlantes, leçons révélatrices de la terre et du ciel.

Il s’agit de savoir comment s'opère l’œuvre du salut, quelle part Dieu y prend, quelle part Fhomme est admis à y prétendre. Le protestantisme rationaliste supprime Dieu, nie la grâce, exalte l'homme comme l'artisan du bien. Le protestantisme piétiste supprime l’action humaine, nie la liberté humaine, exalte Dieu comme l’ouvrier gratuit et capricieux du salut de l’âme. Ainsi se contredisent, se heurtent et se démentent les deux fractions du protestantisme : suivant le parti que prendra dans cette lutte la conscience de chaque chrétien, elle s’exaltera jusqu’à un optimisme omnipotent, ou bien au contraire s’abaissera jusqu’à l'impuissante annihilation d’un quiéüsme oisif et fataliste. Et voici que le catholicisme, tel que le conçoit la pensée de Mochler, survient entre ces deux frères ennemis, issus l’un et l'autre de Luther... Il survient comme une puissance de paix.

Il dit aux rationalistes qu'une part doit être faite à Dieu; aux piétistes, qu'une part doit être laissée à l'initiative humaine ; il donne, aux uns comme aux autres, à demi raison et à demi tort; 1ltient compte, dans sa doctrine, de la réalité concrète et vivante, et par là même il concilie les contrastes en comblant les lacunes. Le catholicisme enveloppe dans une sorte d'unité supérieure les deux théories inverses, et toutes deux erronées, entre lesquelles le protestantisme s'est partagé; 1l surplombe les irrémédiables divisions du protestantisme. Une ordonnance picturale dans laquelle on verrait, d'un côté, l'homme exiler le Christ, d’un autre côté, le Christ fouler l'homme aux pieds, d'un côté, Dieu proscrit, de l’autre côté Dieu tyran, et, par-dessus ces deux extrêmes, Dieu et l’homme s’aimant librement entre eux, s'entr'aidant et collaborant, reproduirait avec exactitude l’originale conclusion de Moehler; et si l’on nous donnait licence, pour résumer sa pensée, d'emprunter quelques bribes de cette phraséologie hégélienne dont il ne dédaignait pas toujours l’emploi, volontiers dirions-nous qu'au-dessus de la /hèse piétiste et de l’antithèse ralionaliste, — on les eût nommées, deux siècles plus tôt, la {hèse janséniste et l’antithèse pélagienne, — le catholicisme apparaît à Moehler comme la synthèse.

L'Allemagne politique et savante, dans l'été de 1909, fit grand bruit autour d'un ouvrage d'histoire, et ce bruit était justifié. L'ouvrage s'appelait : La Bavière et le rétablissement de l'empire allemand *; il nous reportait vers ces années 1869 et 1870, où la Prusse protestante releva le vieux nom d’Empire germanique qui, depuis Austerlitz, élaitsanstitulaire, et vint jusqu'à Versailles pour s’en parer. L'auteur, M. Albert de Ruville, professeur à l'université de Halle, déjà connu par une biographie de William Pitt, éclairait d'une intense lumière un événement dont l'histoire diplomatique s'était jusque-là médiocrement souciée : la confiscation des papiers de M. Rouher, au château de Cerçay, par l’envahisseur allemand. Le comte de Bismarck avait trouvé, dans

1. Bayern und die Wiederaufrichtung des deutschen Reiches. Berlin, Walther, 1909 ; une traduction française de l’ouvrage a été publiée en 1911 (Paris, Alcan).

ces papiers, les éléments d’un procès éventuel contre plusieurs cabinets de l'Allemagne; et ces cabinets, dès lors intimidés par les armes mêmes dont il disposait, étaient devenus dociles à ses désirs. Ils avaient tremblé devant lui comme devant un journaliste qui possède des dossiers, et la conception bismarckienne de l’unilé allemande avait triomphé. Innombrables furent les commentaires auxquels donna lieu l’œuvre de M. de Ruville : on y puisa des leçons d'histoire; on en tira des conclusions, aussi, sur la nécessité pour les hommes publics de mettre en lieu sûr leurs correspondances ou même sur le droit qu'aurait l'État d'en revendiquer la garde. Les familles de diplomates, qui possèdent des archives personnelles et qui s'en font justement gloire, purent un instant se croire menacées dans la tranquille et secrète jouissance de leurs trésors, à cause du parti qu'avait tiré le roi de Prusse des liasses gardées à Cerçay. Cependant qu'en Allemagne et même en France on épiloguait et qu'on bataillait autour de ces révélations, une nouvelle se faisait jour dans les cercles savants de Halle; depuis quelques mois, disait-on, cet historien s'était fait catholique. La société protestante de la ville saxonne ne laissait pas d’en être émue. Les alarmes grandirent lorsqu'on apprit que M. de Ruville allait bientôt, dans un opuscule, expliquer et justifier cette démarche de son âme. Tout ce qu'écrit un universitaire allemand participe en quelque mesure de l’éclat de sa chaire et du prestige de son titre; et certaines menaces se murmurèrent aux oreilles de l’ « ultramontain ». Il avait l'ascendant d'un professeur; allait-il, de propos délibéré, exploiter cet ascendant pour l'Église et l'humilier v 14

devant l'Église ? M. de Ruville laissa dire et passa outre; au risque de perdre sa situation, 1l laissa parler sa conscience, très haut et très net.

Le livre qu'il publiait en novembre 1909 sous le titre : Retour à la sainte Église, expérience d'un converdi, et dont M. l'abbé Lapeyre a donné en 1910 une traduction française *, racontait ses premiers contacts avec la vérité intégrale. La presse du Centre fut d’abord à peu près seule à parler de cet écrit; puis des ripostes y furent opposées, l’une par M. le pasteur Meinhof de Halle; l’autre par un ancien prêtre évadé de la communion romaine, M. Joseph Leute. Si M. de Ruville s'était incliné devant l’autoritaire (€ papisme », c'était, au dire de M. Leute, parce qu'il avait jusqu’en 1888 servi comme officier dans l'artillerie de la garde à Berlin; 1l devait, « dès lors, trouver sa joie dans l'Église militante, et le militaire devait imposer silence à l'historien ». Plus sérieux, M. Meinhof rendit du moins hommage à la sincérité et à la loyauté de son ancien coreligionnaire; et, faisant honneur à la première Église de M. de Ruville pour cette plénitude d'esprit chrétien qui distinguait le professeur de Halle, et dont désormais bénéficierait une autre confession, M. Meinhof ne pouvait se défendre de souhaiter que le protestanusme forgeût beaucoup d'âmes pareilles.

Tel fut l’adieu de la Réforme à cette conscience de choix; 1l nous paraît intéressant d'examiner de plus près quel avait été inversement l’adieu de M. de Ruville à la Réforme. C’est qu'en effet, si pour tous les mouvements de conversion le point d'arrivée est le

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