‹ Autour du Catholicism socialChapitre 80 sur 106 · Paris, Beauchesne · texte numérisé non relu

Paris, Beauchesne

même, les points de départ varient singulièrement. Un israélite silésien, devenu catholique, le docteur Rosenthal, a pu jadis consacrer trois gros volumes à tous les convertis allemands du dix-neuvième siècle; sans monotonie, sans répétition, leurs biographies s’y succèdent, ne se ressemblant jamais entre elles et n'ayant de commun que cet Alleluia final où chacun d’eux épanche sa gratitude pour la vérité conquise. Ce n’est qu’en respectant l’originalité des âmes, si je puis ainsi dire, que Dieu les appelle à lui : les physionomies des convertis sont aussi richement nuancées que les physionomies des saints. L'évolution religieuse de M. de Ruville ajoute une page nouvelle à l’attachante compilation de M. Rosenthal. Au moment même où son renom d’historien franchissait les frontières, son avenir de professeur risquait d’être compromis par des affirmations religieuses imprévues, que beaucoup de ses collègues devaient interpréter comme un acte d’asservissement intellectuel. Quelles voies l'avaient conduit vers ces affirmations religieuses, quelle jouissance 1l y trouva et de quels commentaires, ensuite, il les enrichit : voilà ce qu'il convient d'étudier. Les surprises de la grâce et de l'amour divin permettent que tous les chemins mènent à Rome; celui que prend un historien tel que M. de Ruville vaut la peine d’être décrit.

L’atmosphère où grandit son enfance était imprégnée d’un protestantisme positif, tranchant et rigide ; le petit Albert de Ruville croyait tel dogme et puis

tel autre encore, parce qu'ainsi le prescrivaient sa famille et son Église; sa foi était une adhésion à une autorité. Avec les années, cette adhésion chancela, le prestige de cette autorité diminua; lorsque la foi n’est rien de plus qu’une forme de l'obéissance, l’âge où l'on cesse d’obéir est souvent, aussi, l'âge où l’on finit de croire. Mais un jour, dans cette conscience où le vide se creusait, survint un phénomène inédit; c'était une émotion religieuse, véritablement personrelle et profondément troublante; elle succédait à la lecture de ce livre de M. Harnack sur l'Essence du christianisme qui, dans une certaine mesure, a rétabli le contact entre de nombreuses âmes protestantes et la personnalité du Christ. Dans le Jésus que M. Harnack dessinait, M. Albert de Ruville saluait une personnalité jusqu'alors insoupçonnée; jamais les docteurs de l’orthodoxie protestante n'avaient su lui tracer du Maître un aussi imposant portrait. Mais si ce portrait méritait créance, comment admettre que la religion apportée dans le monde par un tel fondateur eût effectivement fait faillite ? Ainsi l’admiration même qu'éprouvait M. de Ruville pour le Christ de M. Harnack l'amenait à s’écarter pour toujours de cette nuance de protestantisme que M. Harnack représente et qui ne redoute ni la dissolution de l’idée de dogme, ni l'amoindrissement de la notion d’Église. Aussitôt M. de Ruville s’en retourna vers l'orthodoxie protestante, impatient d’y ressaisir, pour les étudier et les honorer, les survivances des leçons données par le Christ et les institutions établies par le Christ. Jadis, aux heures de sa crise religieuse, il avait marchandé, puis finalement refusé à l'orthodoxie protestante une foi qui ne lui parais-

sait avoir d’autre fondement que la nécessité d'obéir; aujourd'hui, la foi toute nouvelle et vraiment intime, avec laquelle il se rapprochait de cette orthodoxie, était une foi fondée sur la réflexion; c'était un mouvement de logique auquel la lecture de M. Harnack avait donné le branle et dont M. de Ruville ne pressentait pas encore la direction suprême... Sur l'océan des idées, le christianisme avait-il fait naufrage ? Non, certes, se répondait àlui-même le professeurde Halle; cette destinée serait incompatible avec la merveilleuse grandeur de Jésus. Les dogmes et les usages pieux que conservait le protestantisme positif étaient pour lui les bienvenus, car ils attestaient que le christianisme restait vivant. Et c’est parce que ses études personnelles avaient fait de lui un disciple du Christ, que M. de Ruville, rectifiant dans son Église l'attitude de sa conscience, redevenait un orthodoxe.

Mais une fois réintégré dans cette orthodoxie, il y trouvait de multiples insuffisances, dont il souffrait. Il avait l'impression qu'il manquait de liberté. Les « libéraux » aussi, ces libéraux qu'il avait quittés, prétendent que dans les lisières du conservatisme théologique périclite l’autonomie de l'esprit; mais le mot de liberté avait dès lors pour M. de Ruville un sens tout différent; et le reproche qu’à part lui il commença d'adresser au protestantisme orthodoxe n'avait rien de commun avec ce genre d'accusations dont les libéraux sont prodigues. La « liberté », au sens libéral du mot, il y en avait encore trop et beaucoup trop dans l’orthodoxie, au gré de M. de Ruville; car il constatait que, même dans ces austères fractions de l’évangélisme, les obligations religieuses effectives demeuraient très restreintes ; qu'à l'égard

des préceptes cultuelsles fidèles pouvaient en prendre fort à leur aise; et qu'ils étaient tout à fait libres d'être lièdes, et tout à fait libres d’être indévots. Mais c’est à une tout autre liberté, à une liberté tout inverse, qu'aspirait sa soif de piété.

Le protestant, constatait-il, ne peut aller à l'église chaque jour ou même quand il lui plaît; car l’église est fermée en dehors du temps prescrit. Il ne peut pas assister chaque jour à un office divin. C’est à peine s'il lui est permis de prendre part à la Cène au gré de ses désirs; on lui fixe pour cela des échéances parcimonieusement mesurées. Il ne peut pas recevoir le vrai corps du Seigneur. La confession auriculaire lui est rendue difficile. On regarde comme inconvenant de s'occuper dans l’église d’autres exercices de dévotion, de faire d’autres prières que celles de la communauté, par exemple, de s’agenouiller devant les images ou devant l’autel, quelque puissant que soit le sentiment religieux par lequel on y est poussé. Le protestant ne doit pas vénérer les reliques, même authentiques, quelques pieuses pensées qu'elles puissent éveiller en lui. Il ne doit jamais implorer l’intercession des saints personnages, fût-ce celle des apôtres et même de la Très Sainte Vierge. Il ne doit pas faire de vœux ou fonder des œuvres qui ont des vœux à leur base, si noble qu'en soit le but. Il ne doit organiser ni pèlerinages, n1 processions, quand bien même il en espérerait de grands fruits pour son avancement dans la sainteté. Toutes ces initiatives, et bien d’autres encore, lui sont rendues impossibles ou lui sont interdites. Avant tout, il est obligé de s'abstenir de ce qui est particulièrement considéré comme catholique f.

Avec des regrets croissants, avec un sentiment de

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