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Mais à ce moment de son évolution, la pensée de devenir catholique ne traversait même pas l'esprit de M. de Ruville; il avait gardé, de son éducation, de multiples préventions contre l'Église romaine. Jaloux de servir Dieu toujours plus pleinement et toujours mieux, il était déterminé à passer aux yeux de ses proches et de ses coreligionnaires protestants pour un bigot et même pour un « crypto-catholique », mais non point à se détacher d’eux. Se blottissant aux pieds du Christ, très humblement, très pieusement, il serait un protestant dont parfois les autres protestants se moqueraient : c'était la seule perspective d'avenir que pour l'heure son âme envisageât; par amour du Christ elle s’y résignait ; et si M. de Ruville n'avait eu d’autre souci que le salut personnel de M. de Ruville. il se fût vraisemblablement fixé dans
cette attitude, à jamais.
Cependant, lorsqu'il méditait sur les étapes traversées, ce chrétien sincère et subtil se faisait à luimême une remarque. Ses conviclions religieuses, telles qu'elles venaient de reprendre racine, étaient le fruit de sa méditation; parce que lecteur de Harnack et parce que logicien, 1l était redevenu croyant. Lorsque, au milieu de ses coreligionnaires, il se rendait à la cène, c’est au prix d'un effort intellectuei qu’il sentait de quelles réalités mystérieuses cette cène était le symbole; à l’origine du profit moral qu'il en tirait, 11 y avait, nécessairement, un travail de réflexion; elle n’avait, par elle-même, n1 valeur ni efficacité; mais c'est en arrêtant longuement sa pensée sur le symbole et sur les choses symbolisées, et en se les assimilant, qu'il en recueil-
LE PROFESSEUR ALBERT DE RUVILLE LRU À
lait un bien pour son âme. Et M. de Ruville, alors, se mit à songer à la masse inculte, aux peuples sauvages encore; si pour venir vraiment à la foi, si pour en jouir vraiment, un tel travail de réflexion était indispensable, quel pouvait donc être leur lot?
Était-il admissible, écrit-il, de faire dépendre de ce seul travail de réflexion la jouissance des bienfaits de la religion ? Cette masse inculte, ces peuples barbares, devaient-ils être privés de la véritable conviction religieuse, des bénédictions divines, jusqu’au moment où l'instruction les aurait rendus capables d'en comprendre complètement la signification et la nature intime? C'était là un inconvénient d'une irrécusable évidence. Et si les âmes des gens du peuple arrivaient réellement à une intelligence suffisante, étaient-elles armées contre les influences des docteurs hétérodoxes, des théologiens libres-penseurs, qui cherchaient à troubler par de nouveaux doutes la foi de ces âmes”? Car assurément, ces influences ne pourraient être éternellement tenues à l'écart. On ne pouvait guère demander à des gens insuffisamment instruits de suivre la même route difficile que j'avais parcourue avec peine, de conserver ou de recouvrer par leurs propres lumières les biens de la foit,
D'autres que M. de Ruville se fussent bornés, peut-être, à remercier Dieu de leur avoir donné, tout ensemble, la force et le loisir de penser, et par là même la possibilité de la conviction chrétienne; mais M. de Ruville, lui, regardant vers lebas des nefs, et surtout au dehors, songeait à la foule des pauvres publicains, intelligences médiocres, ou biendistraites par les corvées banales et nécessaires de la vie; et au lieu de s’enorgueillir des méthodes intellectuelles