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neuves et fraiches, ses expériences de croyant et de communiant, cela ne suffisait pas à M. de Ruville; il fut tenté, bientôt, par une autre besogne d’apologiste. On connaît la sceptique parabole des trois anneaux, par laquelle Lessing prétend mettre sur le même plan et gratifier d’une égale valeur les grandes religions qui se partagent le globe. Il en est qui, transposant cette parabole, l’appliqueraient volontiers aux diverses confessions chrétiennes, aux diverses façons d’être chrétien. C’est à ceux-là que M. de Ruville vient de destiner un volume nouveau : La marque du véritable anneau ‘, tel en est le titre.
On est troublé parfois, et comme éloigné, par certaines pages d'apologétique; elles trahissent une telle certitude d’être irréfutables, une assurance si hautaine, une telle morgue de logique, qu'on se demande si les auteurs, à leur insu, ne seraient pas plus impatients de faire admirer l'efficacité de leurs argumentations que de faire goûter et toucher la foi, ce don de Dieu. M. de Ruville est modeste; il n’a pas dans le raisonnement humain une excessive confiance; 1l croit d’une foi trop vive à la nécessité souveraine de la grâce, pour avoir un seul instant l'illusion que ses arguments soient absolument contraignants; et ce qu'il y a de mystérieux dans toute conversion demeure si présent à son souvenir, si vivant dans son cœur, que pour gagner des âmes à l'Église il attend, peut-être, quelque chose de son livre, mais beaucoup plus de Dieu. Etc’estassurément une excellente attitude. Trop diverses sont les consciences, tropinverses parfois sont leurs besoins, trop
1. Das Zeichen des echten Ringes. Berlin, Walter, 1910. Trad. Lapeyre (Paris, Beauchesne, 1912).
variés leurs malaises, pour qu'un apologiste puisse se flatter d'apporter je ne sais quelle panacée contre le scepticisme. Ce fut sur les rives de la mer Morte et du Jourdain que l'apologétique chrétienne fit entendre ses premiers accents; 1ls résonnèrent sur Îles lèvres de saint Jean-Baptiste; et si glorieuse que fût sa mission, ce précurseur des apologistes ne se donnait point comme «la lumière » ; il était venu, tout simplement, pour rendre témoignage à celui qui est la Lumière. Tout apologiste laisse beaucoup à faire à Dieu, un peu à faire à ses lecteurs. Il aide Dieu à se faire connaître, mais réciproquement 1l faut que Dieu l’aide à se faire comprendre. Jésus fut d’abord connu grâce au Baptiste ; mais le Baptiste ne fut pleinement compris que lorsqu'on eut vu surgir Jésus. M. de Ruville, historien et converti, d’abord homme de science, et puis catholique d'expérience, était doublement qualifié pour parler en témoin de ce que fut l'Église, en témoin de ce qu’elle est. L'humilité, telle est pour lui la marque de la vraie religion; telle est pour lui, historiquement, la marque du christianisme; historiquement, aussi, la marque du catholicisme; et lorsqu'il s'en porte garant, il parle en témoin très informé, très affirmatif, qui prétend faire encore œuvre de science, et qui défie la science de contester sa parole.
Tous les témoignages qu'il rend, soit au nom de sa connaissance du passé, soit au nom de ses propres expériences, composent par leur assemblage une esquisse d'histoire qui jusqu'ici nous manquait; on aurait intitulé ce curieux volume, au dix-septième siècle : Discours sur l'humilité el sur la place de cette vertu dans la suile de la religion. Au début de l'his-
toire humaine, l'humilité périclita, et dès lors, pour presque toute l'humanité, la vérité religieuse se voila ; l'intelligence humaine, avec des moyens purement humains, s’efforca vainement de faire violence au mystère; la science du transcendant, telle que par ses propres forces elle l’atteignait, demeurait stérile en espérances, stérile en leçons pour la conduite de la vie;la connaissance du transcendant, telle qu'Israël la gardait, était inaccessible aux autres peuples et, jusqu’à ce qu'elle fût ratifiée par le Christ, elle manqua d’ailleurs de titres évidents pour s’imposer à leur créance. Il fallait que celui qui rendrait au monde la vérité lui rendît en même temps l’humilité. Or ce personnage ne pouvait être un homme, car sa fonction même de messager du vrai l’exalteterait trop au-dessus des autres hommes pour qu'il pût, tout en même temps, leur apparaître comme un type vivant d’humilité. Il était indispensable que sa mission d’annonciateur coïncidât, non point avec son ascension en gloire, mais avec son abaissement; ce ne pouvait être un mortel, élevé par une grâce spéciale jusqu’à la participation des secrets divins; il devait être un Dieu, qui, d’un élan gratuit de bonté, s’humilierait parmi les hommes, se laisserait humilier par eux, et leur enseignerait par ses discours la vérité, et par son exemple l'humilité, c'est-à-dire l'attitude que la vérité même postule. Il parut et s’appela le Christ. Ce ne fut pas lui-même qui tout d'abord prit l'initiative d'affirmer sa divinité; ce fut son disciple Pierre, qui, pourvu d’une immédiate révélation par une grâce spéciale de Dieu le Père, eut la gloire de définir pour la première fois l’auguste secret, et d’attester ainsi pour tous les âges à
venir la suprême grandeur et la suprême humilité du maître. Ainsi favorisé par Dieu le Père de la vision très nette de ces deux abîmes, Pierre, qui avait été le premier témoin en date, devint dans la jeune Église, de par la volonté du Christ, le premier en dignité. Cette constitution de la primatie garantissait la religion nouvelle contre la dispersion, la dislocation, à laquelle l’eussent exposée les disputes des hommes, même les mieux intentionnés ; et dans l'Église unifiée par Pierre, l'humilité veillerait autour de la vérité retrouvée. Humilité totale, humilité des grands et des petits, du chef et des membres, du prêtre et du laïque; et cette humilité, d'un bout à l’autre de l’histoire, rendrait le chef inflexible pour défendre avec une ténacité que le monde qualifierait d’orgueil l'héritage de vérités légué par Jésus, el pour s'opposer à ce qu’on en relranchât un 1ota; elle rendrait les prêtres assidus pour honorertout d'abord
et avant tout, non pas seulement le Christ céleste et
glorieux, mais le Christ historique, terrestre, errant, souffrant, le Christ humilié dans sa chair, le Christ humilié dans son Eucharistie; et elle aiderait les fidèles à comprendre que l'Église, ce Christ continué — ici M. de Ruville s'inspire de Moehler — devait être pour eux ce que Jésus était lui-même pour ses apôtres.
Mais en face de cet édifice que l'humilité cimenta, des philosophies religieuses s'essayèrent à vivre; l'une, au début, s’appela la Gnose, l’autre, plus tard, se nomma la Réforme. M. de Ruville n’est pas sévère pour elles; il est tout prêt à leur rendre justice. « Le protestantisme tout entier, écrit-1l, n’est rien qu'une philosophie de la religion, qui a admis et
exploité dans ses constructions des fragments plus ou moins considérables des articles de foi chrétiens. Il contient assurément beaucoup de données qui sont justes, mais pour leur justesse il ne peut fournir aucune garantie. Chacun peut, au gré de son libre examen,accepter ou nier,comme on admet ou comme on répudie un exposé scientifique. » Au point de départ de la Réforme, à la base de l'établissement protestant, il n’y a point l'humilité,cette humilité sans cesse agissante dans l'histoire du catholicisme, qui faisait s'agenouiller Jésus devant son Père et Pierre devant Jésus, et les fidèles devant les apôtres, et le sens propre de chacun devant la tradition de l'Église, — de l'Église assistée de Dieu. Par une évolution logiquement conforme à ses débuts, le protestantisme est devenu une science, et cette science ne présente plus le caractère surnaturel d’une Église; l’intelligence humaine s’est dressée, la garantie divine s’est retirée. Tel fut l'effet de la « protestation » du seizième siècle et des dispositions qu'elle créa parmi ies adhérents du mouvement protestataire, tandis qu’au contraire l’humilité, dont le catholicisme demeure le gardien, amène l'âme à se subordonner, à s'insérer dans la communion des autres âmes, à prendre conscience de la filiation directe qui unit sa foi à celle des apôtres et du Christ.
Marie, l’'humble Marie, type d’humilité, qui n’est intelligible que pour l'humilité, cessa tout de suite d'être comprise dans l’Église de la Réforme.
Umile ed alta più che creatura,
disait d'elle l’auteur de la Divine Comédie; il fallait mesurer l'humilité de Marie pour mesurer sa gran-
deur. Mais la docte Réforme préféra d’autres méthodes. La grande rareté des apparitions de la Vierge dans l'histoire évangélique fut pour les réformés une objection; assurément, si elle se fût plus souvent montrée, si elle eût aimé les premiers plans, si l'on voyait fréquemment à travers les Évangiles la traine de son manteau faire ombre sur le passage de son Fils, la pointilleuse science de l’Église évangélique attribuerait une importance à cette mère qui aurait su ne pas se laisser oublier. Mais tant pis pour Marie si la perfection même de son humilité voila son rôle aux yeux des hommes; elle devait pâtir pour sa vertu même; la Réforme se refuserait à l’honorer. Seule, l'humilité de l’Église catholique, qui voit plus loin que l’érudition protestante, sut deviner tout ce qui se cache d'invisible grandeur derrière l’humilité de Marie, umnile ed alta. Garante du maintien de la vérité, l'humilité de l’Église catholique entrevoit par surcroît, au delà de la lettre du Livre, des réalités non écrites, des mystères de vie cachée; elle honore Marie pour ses silences non moins que pour ses paroles, pour ses effacements non moins que pour ses mamifestations; et les pieuses divinations de l'humilité catholique, qui peuvent être le partage d’un chacun, dépassent en portée les sèches constatations de la science protestante, réservée à quelques-uns.
Que la certitude religieuse, dans l'Église actuelle de la Réforme, se cueillît sur l'arbre de la science, cela tout d’abord avait déplu à M. de Ruville; il avait redouté qu'il n’y eût là une prime pour l'orgueil intellectuel vis-à-vis de la masse des simples; il avait rêvé d'une Église qui offrit à la foule des intelligences
plus de facilités d'accès versles vérités chrétiennes, qui fût, si l'on peut ainsi dire, plus humble vis-àvis des humbles; le mot d’Église protestante avait commencé de lui apparaître comme un synonyme du mot de « science protestante », et ce savant s’en était choqué. De fait, il s'était peut-être rappelé que dans plusieurs régions de l'Europela Réforme jadispritune place au soleil comme une sorte de démocratie reli gieuse ; et trois siècles et demi plus tard 1l constatait l'échec de ces prétentions novatrices, en observant que s’il était redevenu un protestant orthodoxe, ou, pour parler plus simplement, un croyant, c'était parce qu'intellectuel, parce que savant, parce qu’aristocrate de la pensée; son premier livre avait traduit cet étonnement, j'allais dire cette douleur. Alors, poussant plus loin ses recherches, il constata, — et ce fut le but de son second volume, — qu’une autre humilité, distinctive de l'Église de Rome, manquait à celle de la Réforme : l'humilité devant la tradition, devant le dépôt divin, devant le Christ. Il y eut ou il y a, sans nul doute, dans l'établissement protestant, des âmes humbles. Le sens aigu du péché, et l’absence complète de tout signe visible du pardon; la défiance du libre arbitre poussée même jusqu’à la négalion; l'attente éperdue des souveraines décisions divines relatives au salut, ou bien au malheur éternel; l'inquiétude même dont l’âme prédestinée se sent comme oppressée, et qui alourdit et retarde les élans de confiance vers Dieu : voilà, certes, tout un ensemble de dispositions et de circonstances sous le poids desquelles il est naturel que l’âme protestante s’affaisse et s'écrase, dans une posture humiliée. Très sincèrement, la Réforme pouvait faire étalage de ces
courbatures d’humilité que la dureté de ses opinions théologiques imposait à certaines consciences dociles, parfois sereines, plus souvent terrifiées. Mais en face même de ce phénomène, M. de Ruville a su rajeunir avec originalité, par des arguments d’historien, une thèse bien connue, coutumière chez les apologistes catholiques, d'après laquelle la Réforme fut essentiellement le fruit de l’orgueil; et pour la renouveler et l'étayer, 1l luia suffi d'opposer à l’histoire du protestantisme le tableau de l'édifice catholique, fondé sur l'humilité, maintenu par elle, éclairé par elle.
C'était une grande calomniée que l'humilité. On la disait passive, nonchalante, habile à se faire honneur de l’inaction, à déguiser le Far niente sous des apparences méritoires; et voici qu'un représentant de la science allemande nous montre en elle une ouvrière ou, pour mieux dire, une conductrice d'histoire ; voici qu'il écrit un livre entier pour nous faire voir comment elle forge, maintient, prolonge le mystérieux chaînon qui sert de point d'attache à toutes nos âmes, et comment elle érige l’axe autour duquel se déroule la vie spirituelle de l'univers chrétien.
S'il n’y avait quelque heurt entre l’idée de triomphe et celle d’humilité, l’on rêverait d'admirer en tête de ce livre quelqu'une de ces belles allégories qu'aimaient les artistes du quinzième siècle et par lesquelles ils faisaient « triompher » les vertus; quelque Dame Humilité trônant sur un char et, d’une main sûre, le guidant, sous les regards du Christ, toujours planant, et de la Vierge, toujours effacée.
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