LE CURÉ DE LA SÉPARATION : UN ROMAN DE M. JEAN NESMY
Ce curé vient de trouver son peintre, qui s'appelle M. Jean Nesmy. La Lumière de la Maison, dernier roman de cet attachant écrivain t, est une superbe page de conquête sacerdotale. On y voit deux forces agir, l’une extérieure, l’autre intérieure, l'une publique, l’autre secrète : l’action d’un prêtre et la grâce de Dieu; et ce livre de M. Jean Nesmy nous est une double révélation; il nous apprend tout ce qu’un romancier trouve d’enrichissement pour son art dans la notion de la grâce et dans l’observation de la grâce; et il nous apprend comment se relèvent les paroisses que l’on croyait déchues.
La grâce circule à travers ce roman : on la sent caresser les âmes, les assiéger doucement, y péné-
1. Paris, Grasset, 1910, et Tourcoing, Duvivier, 1912. La libr. Duvivier a aussi publié, en 1910, des Pages choisies de M. Jean Nesmy.
trer. Nous assistons à la rentrée de Dieu dans une famille de pauvres gens qui l'avaient oublié; il n’y rentre point comme le Deus ex machina du théâtre antique, par un heureux hasard, par un coup de la fortune ; il y rentre, à la suite d’une longue et mûre collaboration avec son ministre, avec l’apostolique abbé Herluison. Pour M. Jean Nesmy, le progrès chrétien dans les âmes est un fait palpable, observable, un fait dont la foi même nous enseigne les conditions et les lois : et ce romancier n’a qu’à consulter sa propre foi pour voir s'ouvrir devant son regard un immense champ nouveau, dont il ne fait encore que commencer l'exploration.
La plupart des héros de la plupart de nos romans sont des baptisés; qui le dirait ? Le ferment religieux,
dans ces âmes de héros de romans, — âmes rache-
tées, pourtant, âmes libérées, pourtant, de la tache originelle — n'apparaît ni ne transparaît jamais. Et tous ces troubles de cœur, et tous ces conflits de sentiments, et toutes ces poussées de nerfs, et toutes ces turbulences charnelles, seraient exactement les mêmes, si les héros et les héroïnes, au lieu de porter des noms chrétiens et français, élaient issus, tout droit, de quelque civilisation païenne. Il y a un fait que bien souvent nos romanciers ignorent : c’est le fait chrétien dans l'âme humaine, fait qui pourtant survit, dans celle âme, à toutes les défaillances, et qui est susceptible de merveilleuses revanches sur ces défaillances elles-mêmes. Tout un aspect de l'âme moderne est méconnu, dès lors qu’on oublie le fait chrétien; l'étude de la grâce entre comme élément essentiel dans la psychologie de tout homme « né chrétien et Français » et s'imposerait, à ce titre, à
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tout romancier. M. Jean Nesmy vient de donner un exemple dont incalculable est la portée.
J'ai dit ce qu'il enseigne aux romanciers; et Je sais trop sa modestie pour me figurer un seul instant qu'il ait pris pour mission d'enseigner quelque chose aux curés... Non, c'est à nous, laïques, qu'il a voulu montrer, par un portrait qui se grave, que l'abbé Constantin n'est plus, et que l'abbé Herluison est le curé du présent et de l'avenir.
Cet abbé Herluison ne ressemble jamais à l’abbé Constantin. Avant de nous apparaître comme un admirable apôtre, c'était plutôt un sauvage, qui se mortifiait tranquillement dans une tour d'ivoire un peu farouche, et qui sans doute, constamment, voisinait par ses ardentes prières avec les détresses spirituelles de ses paroissiens. Mais les paroissiens, dupes des apparences, croyaient que ce mystique effacé, solitaire, vivait loin d’eux.
Et je ne voudrais pas qu'on fût trop sévère pour cette première manière de l’abbé Herluison. Car, dans ces prières solitaires, que d’aucuns pouvaient critiquer comme les longues paresses d’un mysticisme égotisle, je suis bien sûr que l'abbé Herluison forgeait son âme pour l’action, et qu'il préparait et parachevait l'instrument destiné à être mis tôt ou tard, d’une façon plus efficace, au service des hommes et au service de Dieu. Et puis ces mystérieuses prières d'apparence boudeuse, elles accumulèrent certainement, sans que l'œil humain l’aperçût, Jene sais quelles gouttes de rosée, planant dans l’atmosphère d'une paroisse desséchée, et qui devaient plus tard se condenser, et puis tomber, lorsque l’action de l'abbé Herluison aiderait à ce prodige.
« Un jour vint, écrit M. Jean Nesmy, où l'abbé Herluison prit une intelligence plus vive des besoins de son temps, comprit que les devoirs comme les âmes se transforment, que le ministère des prêtres d’hier n'était plus celui des prêtres d’aujourd’hui, que tout être, toute institution, toute chose vivante est soumise à la loi d’une évolution raisonnable. Et ce jour fut quand, nommé à la tête d’une petite cure de banlieue, il devint, sans guide et sans témoin que Dieu, l'unique pasteur d’un troupeau débandé.
« Son cœur, ami de la solitude, trouvait la solitude toute faite: l’église ne résonnait sourdement qu’à ses pas et au pas plus léger de quelques vieilles dévotes; le silence des voûtes n’était pas seulement religieux ni l'ombre recueillie : l'ombre était funéraire; le silence était mort. Les araignées tissaient en paix leur voile gris dans le confessionnal; parfois, durant l'office, un oiseau entrait sans frayeur par un vitrail cassé; et il n’y avait plus qu'un enfant du hameau qui voulût porter la soutanelle et la calotte rouges et le rochet brodé, servir le vin de messe et dire les réponses.
« Mais une telle solitude sentant l'abandon et la désolation, au lieu de bercer sa rêverie mystique, tout de suite fut insoutenable et pénible à son cœur. Il connut sous un jour éclatant le prompt et misérable effet des négligences et des fautes commises; il comprit que la prière était bien, que l'action, signe et ralliement de vie, était mieux, qu'il importait même au besoin de ne pas se constituer l'ennemi des rêves dans un pays où tant de gens dorment el ne rêvent pas. Il vit dans toute sa grandeur, son étendue, et sa difficulté, l'œuvre
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d’apostolat et de préparation qui s'imposait à lui.
« Et il se prépara à « vivre dangereusement »..
« Il commence par renoncer à la douceur de la vie intérieure ; 1l rompt avec ses pratiques d'isolement, de calme et de retraite; il se jette hardiment dans la lutte sociale; il fait son arme de l'amour.
« Par-dessus tout il apprend à produire cet amour sous l'espèce vivante. Il ne prêche pas seulement du haut de la chaire; il va parmi son troupeau dispersé; il traduit ses paroles en action, et son exemple chaque jour illustre sa doctrine. Il console ceux qui n’ont plus d'espoir; il plaint ceux qui souffrent; 1l aide ceux qui peinent; il entend d’où viennent les gémissements et écoute d’où monte le silence attristé; 1l exhorte à la vaillance les pauvres qui défaillent; 1l enseigne aux aveugles que la route se perd dans l’infini à l'heure où le soleil décroît. Son Verbe s’est fait chair et habite parmi les hommes... »
Le voilà devant nos yeux, l’apôtre qui sait comprendre et pénétrer tous les besoins, étudier et appuyer toutes les justes revendications,se mêler à tous les mouvements dont le point de départ, conscient ou inconscient, est l'idéal chrétien, et dont le but est le règne de la justice, c’est-à-dire le règne de Dieu. Il est d’abord seul, ou à peu près; il a contre lui certains catholiques, réfractaires, apparemment, aux conseils qui pourtant viennent de haut et qui les invitent à marcher derrière leur curé. Mais l'abbé Herluison marche tout seul, et derrière lui, bientôt, d’autres se rangeront, ceux-là même, peut-être, qui criaient naguère : À bas la calotte ! lorsqu'un prêtre passait. Et si les catholiques qui brisaient.l’union en refusant de suivre ce curé « social » se plaignent un
jour d’être dépassés, s'ils se plaignent que dans cette église dont ils avaient fait une chapelle il y ait maintenant des courants d’air et des courants de foule, l'abbé Herluison, qui connaît son Évangile et qui n’a jamais considéré comme entaché de mauvais esprit le verset du Magnificat sur l’exaltation des humbles, redira à ces catholiques « influents », la parabole du Bon Pasteur en main, que Jésus aimait, d’une prédilection spéciale, les brebis perdues et retrouvées.
Le voilà, dans un saisissant relief, le curé de la séparation, qui ne trouvant plus son appui dans l'État, le trouve dans la vaste société humaine, et qui s'en va, méthodique, audacieux, à travers cette société, disant aux uns, qui souvent écoutent : «Soyez chrétiens », disant aux autres, qui parfois regimbent : « Comportez-vous en chrétiens ». Et les premiers, mieux éclairés par ce pasteur, découvriront qu'ils étaient chrétiens sans le savoir, qu'ils étaient des écoliers du Christ qui n'avaient pas reconnu leur maitre: c'est un phénomène qui se vit à Emmaüs il y a vingt siècles, et quise reverra Jusqu'à la fin des temps. Et les seconds, mieux éclairés, eux aussi, découvriront peut-être que, sans le savoir, ils étaient païens, que leur conception de la propriété était païenne, et que tout dans leur vie, ou presque tout, offusquait l'esprit chrétien de fraternité.
Car l'abbé Herluison, tel que M. Jean Nesmy nous le fait aimer, n’est point un rénovateur de facade, un réformateur superficiel; c'est aux âmes qu'il vise ; et c'est elles, elles toutes, qu'il veut dépouiller du vieil homme et restaurer en Christ, La lecture assidue, l'étude attentive de publications comme celles de l'Action populaire de Reims, le contact familier avec
les innombrables brochures sociales et religieuses que propage cet inestimable groupement, ne sont pas, pour les prêtres comme l'abbé Herluison, une occupation d'à côté, mais bien un élément même de leur besogne sacerdotale; leur travail social est l'épanouissement de leur ministère spirituel, en même temps que, Dieu aidant, il en garantit le succès. Ils ont tous un ancêtre : c’est le célèbre curé de campagne dont il y a dix-huit ans Yves Le Querdec publiait les lettres décisives et prophétiques !, — le curé de campagne auquel le cardinal Rampolla, écrivant à M. Fonsegrive au nom de Léon XIIT, savait gré d’ « exciter le clergé paroissial à prendre une attitude plus conforme aux besoins actuels du peuple français ».
Je vous parlais, en commençant, du roman de M. Jean Nesmy. Roman : j'avais tort. Les Lettres d'un curé de campagne et le Journal d'un Évéque, c'était de la préhistoire ; et le beau livre de M. Jean Nesmy, c’est déjà de l’histoire; la paroisse de l'abbé Herluison, c’est déjà l'image de ce que pourra devenir la France.
1. Yves LE QUERDEC, Lettres d'un curé de campagne. (Paris, Lecoffre, 1894.)