‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 11 sur 97 · Cité dans Gide, Solidarité et charité, p · texte numérisé non relu

Cité dans Gide, Solidarité et charité, p

2. Voir à ce sujet, dans Bougie, Solidarisme et Libéralisme (Paris, Gornély), TindicatiQn très nuancée des évolutions que subit le solidarisme, et par Teffet desqueUes, abandonnant ses c prétentions naturalistes » et son ancienne ambition d'être c une pure et simple application de la science », il prend peu à peu Tallure d'une philosophie morale quasi-spiritualiste. Toute cette conférence : VÈvolution du solidarisme, est à lire.

3. Edouard Petit. Uécole de demain, p. 357. (Paris, Picard et Kahn.)

4. Payot. Aux instituteurs et aux institutrices, p. 280. (Paris, Colin, 1897).

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de solidarité soit susceptible d'applications innombrables, nous n'y contredirons pas ; mais s'il afBrmaity par surcroît, qu'elle est suffisante pour fonder l'obligation même du devoir social, nous ne lui ferions pas crédit de ses preuves, et nous douterions fort qu'elles pussent paraître convaincantes.

M. Bougie, je le sais, tranche la question en don* nant aux exigences du « solidarisme » un caractère formellement légal et juridique.

« Élever des devoirs larges, dit-il, des devoirs dont l'exercice est laissé au bon vouloir des individus, au rang de devoirs stricts, dont la collectivité puisse imposer l'accomplissement, donner en un mot à ceux envers qui on se reconnaît ces devoirs un titre reconnu par la loi, un droit véritable, n'estce pas la pensée centrale du solidarisme ? » M. Bougie rappelle à ce propos cette observation de M .Ândler : « Il y a question sociale, quand un grand nombre d'hommes dans une société commence à trouver qu'une part nouvelle de ce qui était, jusque-là^ pur idéal moral, doit passer dans la réalité des codes > ; et il conclut : « Le solidarisme est une des preuves que ce besoin de passer à l'acte légal est ressenti en effet par un nombre croissant de consciences. C'est de la besogne pour les codes de demain qu'elles entendent préparer '. » Et certes la, perspective ne manque ni de grandeur ni de beauté, mais au nom de quelle commune mesure la solidarité, devenue ainsi une sorte de considérant juridique, se comparerait-elle ou se préférerait-elle encore à la vertu morale de charité? L'amour, que le solidarisme n'ose ni ne peut commander, demeurera nécessaire pour faire accomplir sans fraude ni réticence les injonctions futures de la légalité « solidariste » ; et cet amour, qu'est-il autre que la charité

1. Revue de Métaphysique et de morale, mars 1906, p. 262-26 4.

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diflfaméeîLe christianisme, par sa prédication de charité, revendique et garde une prise sur le for intime de Tâme, sur nos dispositions cachées, sur notre esprit de conduite sociale; de notre conduite sociale, au contraire, le « solidarisme » ne considère et n'atteint que l'extérieur. Entre le € solidarisme », tel que le conçoit M. Bougie, et l'esprit de charité, il y aura la même dififérence qu'entre l'obéissance aux Codes et l'état moral de « vertu ». Le droit positif ne fonde pas l'obligation morale ; le solidarisme, développé dans des articles de code, ne la fondera pas davantage.

Le solidarisme, en dernière analyse, tombe sous les critiques qu'adressent depuis longtemps les philosophes aux « morales de rintérét ».

Car, ainsi que Ta très bien observé, dans la Revue internationale de renseignement^ M. Tlnspecteur général Evellin, le solidarisme n'est, en dernière analyse, qu' « une sorte de mélange des doctrines de la sympathie et de l'intérêt général, tant de fois critiquées. > Malgré Bentham et malgré Stuart Mill, on a renoncé à fonder l'obligation morale, soit sur la sympathie, soit sur la considération de l'intérêt général: M. Evellin, qui depuis longtemps analyse l'enseignement de la morale à Técole primaire et qui scrute avec scrupule l'efficacité de cet enseignement, redoute que le solidarisme ne réserve dépareilles déceptions. « Tu profiles du dévouement de l'humanité ; donc, donne-lui toi-même ton dévouement »: c'est en ce commandement qu'on pourrait résumer la morale solidariste. M. Evellin craint que cette morale, dans la pratique, « ne nous donne que des âmes étroites, égoïstes, occupées surtout à éluder le devoir. > D'où l'impératif solidariste tire-t-il son caractère obliga-

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loire ? Notre philosophe le cherche et ne le trouve point. Membres de la société, nous bénéficierons forcément des avantages de l'institution sociale ; dès lors, pour l'égoïste, où est la nécessité de payer sa dette à cette institution? « Ne peut-on, demande M. EveIlin,pour en bénéficier deux fois, se soustraire discrètement aux lois de la solidarité humaine, et ajouter ainsi son profit personnel aux profits qu'on estime devoir toujours obtenir de la sincérité des âmes honnêtes et de la candeur de ceux qui veulent bien jouer franc jeu ? » *.

On ne saurait mieux dire : ceux-là qui, sincèrement, franchement, s'efforceront de rendre au corps social service pour service, seront peut-être honorés pour leur dévouée candeur ; mais, que vous pratiquiez ou non ce qu'il est de mode d'appeler le devoir de solidarité, vous profiterez pareillement, également, de ce qu'a de bienfaisant pour tous les membres du corps social le fait de, la solidarité ; et si vous vous soustrayez au devoir, qui est en somme une charge, vous pouvez espérer, par surcroît, une jouissance de plus. Lorsque le solidarisme s'essaie à nous montrer que nous aurions intérêt à lui obéir, il ne persuade que les désintéressés ; à l'avance, leur cœur a des raisons que la raison ne connaît point.

Vainement, en effet, les champions de cette doctrine s'essaieront à sortir du dilemme où les accule, dans la Revue politique et parlementaire , M. Malapert. « Si votre solidarité est nécessaire, leur fait observer le professeur de philosophie du lycée Louis-le-Grand, elle se produira bien sans moi, et * je n'ai pas besoin de peiner pour aider la nature à poursuivre et atteindre ses fins ; mon intérêt m'est plus proche, plus cher, plus facile, je m'enferme

1. Revue interneUionale de V enseignement ^ 1001, II, p. 296.

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dans mon égoïsme* Si, par contre, c'est seulement par ma libre collaboration que la solidarité peut enfin passer du domaine du possible dans le domaine du réel, présentez-la-moi, non comme un fait, maiscomme un idéal qu'il vous faut alors légitimer naoralement, dont vous êtes tenu de me démontrer, par une autre voie, que je suis obligé d'y suspendre ma volonté, d'y travailler de toute mon énergie et de tout mon cœur ; car si vous vous reconnaissez impuissant à me fournir la démonstration que je réclame, je me sépare de vous, je refuse de sacrifier mes intérêts immédiats à de lointaines chimères *. »

Uniquement préoccupé des relations de Tindividu avec l'ensemble du corps social, le solidarisme est sans autorité pour faire prévaloir Tidée de justice dans les rapports personnels entre individus.

Ainsi le solidarisme achoppe devant l'écueil habituel où viennent se heurter toutes les morales fondées sur l'intérêt; et l'homme ne trouve pas, dans le solidarisme même, des raisons décisives de pratiquer à l'endroit du corps social le devoir de solidarité.

Par surcroît — et c'est là une autre lacune — le solidarisme est impuissant à offrir les éléments d'une morale régissant les rapports personnels entre les individus.

De quoi nous parlent les solidaristes ? Exclusivement et uniquement, de nos relations avec l'ensemble du corps social, et des charges que chacun de nous doit accepter en vue du relèvement ou du soulagement légal des déshérités de la vie. Ce n'est là, en définitive, qu'un paragraphe dans la série de nos

1. Revue politique et parlementaire , septembre 1901, p^ 586.

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devoirs envers autrui. Le solidarisme ne nous enseigne rien et ne nous commande rien au sujet des rapports d'homme à homme. De quels arguments feraitil parade pour nous interdire de traiter le travailleur comme un outil et d'exploiter, au sens cruel du mot, la faiblesse de l'indigence ? Tout au plus les solidaristes pourront-ils nous conseiller de veiller aux conditions hygiéniques des logements ouvriers, de peur que, par contagion, les germes morbides qui s'y développeraient ne contaminent les quartiers voisins. Mais lorsqu'il s'agit de concerter un contrat de travail avec un être infortuné que sa situation économique contraint de tout subir, lorsque l'employeur se sent investi d'une souveraineté absolue^ il n'y a d'autre frein, pour contenir les excès de cette souveraineté, que l'esprit de fraternité chrétienne, qui lui montre dans ce pauvre un « prochain >, un semblable, un égal. Libre au solidarisme d'adresser des appels, souvent très éloquents, à la conscience collective du corps social ; mais en vain demanderions-nous à cette doctrine une règle complète d'action, pour guider la conscience de l'individu dans ses rapports avec les autres individus. L'idée de justice est comme dépaysée dans le solidarisme ; elle n'y trouve pas de racine.

Enfin le solidarisme, de son propre aveu, à une portée moindre que ridée chrétienne de charité.

Mais un autre malaise attend les solidaristes : il y a sous leur ciel quelque chose d'aride ; la charité manque ^ En ramenant leur idéal au paiement

1. « La solidarité, dit M. Gabriel Tarde, a pour certains esprits le précieux avantage d'être la charité laïcisée. A ce point de vue, nous ne gagnons rien au change, et nous n'avons fait

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d'une dette, ils s'imaginent le préciser, et ne font que le rétrécir. Il y a plus d'au-delà, plus d'horizons, plus d'épanouissement, dans l'âme du catholique qui, sans compter, se dépense pour ses frères, et qui, insouciant d'établir une sorte de balance entre les services que lui demande la société et ceux qu'il attend d'elle, se fait tout à tous. Pris au pied de la lettre, les ordres purement arbitraires du solidarisme ne peuvent commander qu'un don partiel de l'être ; mais quant aux donations pléniëres, absolues, aux donations par lesquelles on s'immole, il est impuissant à les faire comprendre, incapable de les inspirer, et c'est à ces donations, pourtant, que l'histoire des gloires humaines accorde le plus de valeur.

Il semble que M. Léon Bourgeois ait exactement senti cette sorte d'essoufflement du solidarisme, lorsqu'il disait, au Congrès de 1900, que « la fraternité sera toujours le complément nécessaire de toute formule sociale vraiment humaine \ > Il y avait, dans ces paroles, je ne sais quel appel évasif du solidarisme à l'idée chrétienne de fraternité. « Le domaine de l'amour et de la charité, reprenait ailleurs M. Léon Bourgeois, ne sera pas diminué par Tidée de solidarité, car il est infini, il y aura toujours du bien, toujours plus de bien à faire *. > Ainsi, au delà des exigences limitées que ïe solidarisme se croit en mesure de faire prévaloir, il reste place pour un surcroît, pour un superflu, pour un sentiment qui, suivant le mot de M. Gide, «nous pousse à donner à nos

que substituer un mot juridique et froid à un mot tout imprégné de tendresse humaine. » Et il ajoute que la solidarité doit être conçue plutôt comme la charité mutualLsée, celle qui fait sentir aux hommes qu'ils ont des devoirs réciproqu6S.»(D*Eichthaï et Bruno t, op. cit., p. 141.)

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