Paris, Colin, 1897; 3»« édition en
2. Voir Fouillée, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1901, p. 390 et suivantes.
3. Voir à ce sujet Goyau, Autour du Catholicisme socialy Ir* série, p. 47-65; et surtout Gide, Solidarité et Charité^ p. 38 (éditions de Foi et Vie, Paris 1904) : « Le forçat, du temps où ils étaient attachés deux à deux, aimait-il son compagnon de
L'interdépendance des hommes entre eux, c'estj pour emprunter l'expression de M. Alfred Fouillée, une « solidarité naturelle > ; Tobligation d'aide mutuelle entre les hommes ne peut résulter, — pour continuer d'employer son langage — que d'une < solidarité volontaire >. Or, la grande erreur du « solidarisme », c'est de sauter, sans transition aucune, de la solidarité naturelle à la solidarité volontaire.
Nous sommes liés par des liens de solidarité naturelle, non pas seulement avec les autres hommes, mais avec les animaux que nous mangeons : de la mort de ces animaux dépend notre vie. Voilà un cas de solidarité qui ne crée pour nous aucuns devoirs. Pareillement, je ne conteste pas que Pemployeur soit lié par des liens de solidarité naturelle avec les pauvres gens qu'il emploie : du travail de ces pauvres gens dépend son enrichissement, celgi est évident. Mais pouvons-nous affirmer que cette solidarité naturelle crée pour lui quelque devoir? Pouvons-nous établir qu'en vertu de cette solidarité naturelle il doive pratiquer à l'endroit de ces humbles les obligations de la solidarité volontaire, les maximes du solidarisme ?
La solidarité, reprend avec une vraie pénétration M. Fouillée, « vaut ce que valent les êtres solidaires. Il y aura toujours action et réaction inévitable des
chaîne ? Or, la solidarité nous fait tous compagnons de chaîne. ,. On a constaté récemment une curieuse solidarité entre les rats et nous; c'est que ce sont les rats qui nous donnent la peste. Croyez-vous que cette découverte nous les ait rendus sympathiques? »
Tous les ^ phénomènes de contagion, tels que les étudie M. Duclaux dans son livre : L'Hygiène sociale (Paris, Alcan, 1902) sont une conséquence des rapports d*intérdépendance et de solidarité natureUe qui nous lient aux autres hommes, mais qu'ont de commun ces faits avec la loi d'amour ?
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uns sur les autres ; mais, si ces êtres s'aiment préalablement entre eux, ce sera une solidarité d'amour; s'ils se détestent, ce sera une solidarité de haine. » Ainsi, pour que la constatation de la solidarité naturelle amène l'âme humaine à l'acceptation d'une solidarité volontaire, il faut que cette âme soit soulevée par un élan de « charité > — je parle, ici, de la vertu théologale de ce nom — , et le « solidarisme > lui-môme, tout sec et tout cru, est impuissant à inspirer et à justifier cet élan ^
La notion d'obligation à laquelle prétend arriver le solidarisme n'est susceptible ni de précision ni de sanction.
' Les solidaristes, d'ailleurs, paraissent eux-mêmes sentir combien est fragile et précaire l'obligation qu'ils affirment.
Il était très curieux, au Congrès de 1900, de voir avec quelle discrétion presque timide M. Léon Bourgeois usait des grands mots classiques de « devoir » et d' 4c obligation >; il préférait parler d'une « dette > résultant d'un quasi-contrat social ; il exposait longuement la créance qu'a la société sur chacun de •nous, et passait plus rapidement sur les raisons
1. « La solidarité que le solidarisme érige en dogme, écrit de son côté M. Boutroux, c'est, dans le fond, un sentiment, une croyance, une aspiration. C'est la sympathie, tendant à venir en aide aux désliérités, et à utiliser pour cet objet les forces de la société, puisque celles des individus sont insuffisantes. C'est la volonté commune de transporter plus ou moins à la société organisée le devoir de bienfaisance que se reconnaissent les individus. Que l'on tienne compte au solidarisme de cette volonté, de cette croyance, et ses raisonnements reprennent figure et validité. Sa logique est concluante, pourvu que Ton reconnaisse qu'elle est pipée . » (D'Eichthal et Brunot, op. cit.j p. 124-125.)
SOLIDARISME ET CHRISTIANISME 11
morales impératives, qui nous commanderaient de nous montrer solyables en nous montrant serviables. Il parvenait peut-être à prouver, ou à peu près, que nous sommes des quasi-débiteurs ; mais à peine essayait-il de trouver une argumentation logique pour nous contraindre, en conscience, à nous acquitter. Autant que possible, il prêtait un caractère juridique à cette dette sociale qu*il nous imposait *■ ; mais, tout le premier, ensuite, il était forcé de faire voter qu' € aucune disposition législative n*est suffisante pour établir le compte et assurer le paiement exact de cette dette * », et d'admettre ainsi, implicitement, que le droit au nom duquel elle peut être réclamée est un droit qui n'a pas de sanction.
« J'ai le premier emprunté aux légistes le terme de solidarité, écrivait en 1863 Pierre Leroux, pour l'introduire dans la philosophie, c'est-à-dire, suivant
1. Encore M. Paul Gaultier fait-il quelques objections, qui ne sont point faciles à évincer, contre le caractère juridique de cette dette: « Suivant l'article 1371 du Gode civil, tout quasicontrat, en effet, s'il résulte d'un fait, résulte d'un fait volontaire, autrement dit d*un acte de volonté, où est impliquée rintention de donner ou de recevoir. Or, dans le fait de solidarité sociale, qui fait profiter chacun des efforts de tous, il n'y a trace d'aucune volonté de cette sorte, ni d'un côté ni de l'autre. Je bénéficie du travail de tous ; mais puis-je faire autrement du moment que je vis d'une vie, que je n'ai certes pas sollicitée ? Ai-je demandé à naître ? Ai-je eu le loisir d*accepter ou de refuser ? Gette vie, d'ailleurs, est-elle un bien dont je doive être reconnaissant?» (Paul Gaultier, La crise de la charité^ Revue Bleue^ 22 juillet 1905, p. 126.) Cf. même auteur. Revue Bleue, 5 août 1905, p. 190: « Quand M. Léon Bourgeois nous parle d'une dette sociale, il ne fait pas autre chose que de donner des raisons à notre charité pour l'émouvoir, car enfin ce quasi-contrat, qui en est le principe, n'en devient véritablement un que du fait de notre acceptation volontaire, qui est Tacte d'une volonté charitable, puisqu'elle s'estime débitrice de son propre mouvement, sans y être contrainte ni obligée par rien. »