LE PHÉNOMÈNE DE LA COMMUNION DES SALNTS
l'histoire, les récompenses ou les châtiments qu'a voulus la Providence et les considérants de ses mystérieux arrêts, un personnage du dernier roman de M. Huysmans : En route, explique, avec une dignité sereine, comment les fléaux suspendus sur la terre et mérités par elle sofU conjurés ou précipités selon la conduite qu'observent les moniales, les moines et autres gens de bien. « Le monde, dit cet abbé de la Trappe, ne conçoit même pas que les austérités des abbayes puissent lui profiter. La doctrine de la suppléance mystique lui échappe complètement. Il ne peut se figurer que la substitution de l'innocent au coupable, alors qu'il s'agit de subir une peine méritée, est nécessaire. Il ne s'explique pas davantage qu'en voulant pâtir pour les autres, les moines détournent les colères du ciel et établissent une solidarité dans le bien qui fait contre-poids à la fédération du mal. Et Dieu sait pourtant de quels cataclysmes ce monde inconscient serait menacé si, par suite d'une disparition soudaine de tous les cloîtres, cet équilibre qui le sauve était rompu. » Et plus loin, faisant allusion à la catastrophe révolutionnaire, l'abbé de la Trappe ajoute : « Ce sont les monastères, hélas ! qui, par le relâchement de leurs mœurs, ont fait pencher la balance et attiré sur ce pays la foudre. La Terreur n'a été qu'une conséquence de leur impiété. Dieu, que rien ne retenait plus, a laissé faire (i). ^
(1) Huysmans, I^n route^ p. 440-441 (Paris, Tresse
Le dogme catholique, en effet, nous fait entrevoir une véritable organisation de la solidarité surnaturelle ; en quelque mesure, il nous en fait pénétrer les lois ; il nous iaitie à l'économie de la vie des âmes, ici-bas et ailleurs, et à cette répercussion qu'elles exercent les unes sur les autres; il permet à chacun de nous, par ses mérites, par ses prières, de prendre, dans cette économie même, une place appréciable, et de contraindre Dieu à tenir quelque compte de l'obscure personnalité que nous sommes, dans les jugements et les arrêts qu'il suspend sur l'humanité. Dix justes inconnus des hommes, mais connus de Dieu, auraient pu sauver Sodome et Gomorrhe : c'est l'Ecriture qui l'atteste. Et nombreux aujourd'hui sont ceux qui savent gré au catholicisme d'avoir ainsi lissé sa dogmatique, qu'il réserve un rôle souverainement elficace aux dizaines de justes qui sauvent des milliers d'hommes.
« Vous avez ri mille fois, écrit Joseph de Maistre, de la sotte balance qu'Homère a mise dans les mains de son Jupiter, apparemment pour le rendre ridicule. Le christianisme nous montre une bien autre balance. D'un côté, tous les crimes, de l'autre, toutes les satisfactions : de ce côté, les bonnes œuvres de tous les hommes, le sang des martvrs, les sacrifices et les larmes de l'innocence, s'accumulent sans relâche pour faire équilibre au mal, qui, depuis l'origine des choses, verse dans l'autre bassin ses flots empoisonnés... » (i).
(0 Joseph db Maisthe, Soirées de Saint-Pétersbourg, dixième entretien.