LE PHENOMENE DE LA COMMUNION DES SAINTS ^H
douleur même lui peut devenir une source de grâces, et il sera l'actif dispensateur de ces grâces ; victime, le voilà qui devient agent ; paralysé, anéanti, il se transforme en un moteur dans l'ordre surnaturel ; son impuissance, héroïquement acceptée, lui devient une cause de puissance ; il peut dire, comme saint Paul : Quiira infirmor tune potens sum ; et n'est-il pas, somme toute, un Christ à sa façon, puisqu'il peut tirer de ses tourments mêmes, quelques germes de rédemption, et les intercaler dans l'histoire de l'un de ses semblables? Chacun de nous a dans sa vie des pages qu'il ne connaît pas, et qui sont écrites par les mérites des autres.
Il est une liberté que le persécuteur, si omnipotent soit-il, n'enlèvera jamais à ses victimes : c'est celle de prier pour son salut et d'expier, en quelque façon, par l'alfectation qu'elles font de leurs souffrances, la faute quil commet en les leur infligeant. Il suffisait au stoïcien, docteur et spécimen d'individualisme, d'opposer à ses bourreaux l'imprenable citadelle de sa liberté intérieure, sûre d'elle-même, pleine d'elle-même aussi; mais aux heures mêmes où le chrétien parait le plus annihilé, il peut, surnaturellement parlant, exercer une action sociale ; et plus heureuse que le stoïcien à qui ses bourreaux ne pouvaient disputer l'âpre joie de souffrir et d'en être fier l'âme chrétienne, en leur présence, à leur encontre, conserve intacte la généreuse joie d'agir
parfois à leur profit.
Qu'il soit nécessaire d'être chrétien pour avoir
Tassidue volonté de servir ses semblables, ce serait témérité de l'affirmer ; on oublierait ainsi cette multitude de chrétiens inconscients qui pratiquent la loi d'amour du Christ sans reconnaître un Dieu dans la personne du législateur. Mais pour découvrir en nous, parmi les circonstances mêmes qui sembleraient nous condamner à l'inaction, les moyens et la puissance de servir nos semblables jusqu'au dernier souffle, il est nécessaire — et cela suffit d'ailleurs — d'être catholique et de connaître les mystiques ressources que chaque membre de l'Eglise est appelé à exploiter, et ont la société chrétienne tout entière est appelée à profiter ( 1 ) .
(i) On peut lire, sur le même sujet, la très belle vie de sainte Lydwine que vient de publier M. Huysmans, et, dans notre volume : Autour du catholicisme social, seconde série, le chapitre intitulé : « La guérison par le dogme. »
LE DEVOIR DE L'APOSTOLAT : LE LIVRE DE L'APOTRE DE M°^« DE LA GIREiN- NERIE
Le livre de V Apôtre (i) : voilà un titre qui, dans certaines sphères, provoquera des suspicions effrayées. Assez élégant en son format pour être admis sans honte au boudoir, on trouvera peut-être qu'il n'y saurait entrer sans péril ; car il n'est point un de ces livres édifiants qui aident à s'endormir; et si vous l'avez à vo're chevet, c'est l'action chrétienne qu'il vous prêchera. D'affronter les maussaderies et les duretés inséparables de beaucoup de réveils, c'est là, pour ce petit volume, une ingrate et vaillante mission. Mais vous savez par ouï-dire, peut-être même par expérience, que la sonnerie successive des heures, dans la journée d'un grand nombre de chrétiens, scande les étapes d'un perpétuel ennui: et le livre de l'Apôtre^ en proposant une plus mile conception de l'existence, en enseignant les raisons et les moyens d'utihser une vie chrétienne, aspire à la reconnaissante intimité des
(i) Ze livre de l'Apôtre^ fragments, r«cueillis par Maiic- Thérèse de La Gire.n.nerie, avec lettres de son Eminence le cardinal Ferrata et de S. G. Mgr Denéchau, et lettre-prclace de S. G. Myr iionnefoy. Paris, Lecoffre^ i8y6.
personnes qui, — pour employer les expressions de Fauteur, — « se repliant sur elles-mêmes ou s'enveloppant d'une sorte de vide, cherchent vainement à tromper l'ennui ».
Quels sont les enseignements, et quelle est la portée d'un manuel d'initiative chrétienne approprié aux nécessités de notre époque, et comment Tattraction vers l'apostolat et le besoin d'exercer une influence religieuse, qui travaillent aujourd'hui beaucoup d'âmes, coïncident avec la disgrâce des doctrines individualistes et résultent d'une plus juste et d'une plus exacte notion de la société et de l'Eglise : voilà ce que nous voudrions chercher. M. l'abbé Cloud, l'éminent prédicateur de Saint-Sulpice, écrit en son récent opuscule sur la Crise religieuse et le devoir de la. jeunesse chrétienne (1) : « Le prêtre n'est plus seul, grâce à Dieu, à prêcher la vérité ; il en demeure le défenseur officiel, mais non l'unique témoin... Les simples chrétiens se sentent, eux aussi, revêtus, en un sens, du sacerdoce de Jésus- Christ et appelés, comme aux premiers jours, sous l'impulsion de l'esprit, à lui rendre témoignage devant le siècle... N'est-ce point à cet apostolat qu'il est réservé, en grande partie, de faire cesser le malentendu funeste qui divise l'Eglise et la société?... Il s'est rencontré que le simple fidèle était quelquefois, mieux encore que le prêtre, en mesure d'exercer cette nécessaire médiation... Initié par l'Eglise aux enseignements
(1) Paris, Lelouzey et Ané, 1896.
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et aux pratiques du christianisme, confirmé dans sa foi par ses expériences personnelles, et, d'un autre côté, mêlé à la société dont aucun préjugé ne le sépare, il réalise les deux conditions exigées par le rôle difficile de pacificateur. » De ce grand fait, l'un des plus frappants de l'heure actuelle : l'importance, toujours progressante, de Tapostolat laïque, veut-on connaître les raisons, les conditions et les lois ? On ne saurait trouver un meilleur guide pour cette étude, que le recueil de M™® de la Girennerie.
Qu'on fasse abstraction de Dieu dans la vie sociale ; que chacun, à part soi, traite avec le Très- Haut ses affaires ; que les catholiques, unité par unité, entretiennent discrètement, là-haut, quelques amitiés particulières en vue d'une bonne mort; que, de cette bonne mort, l'Eglise, sans éclat de voix d'ailleurs, règle l'apprentissage ; et que l'action catholique se renferme prudemment dans ces limites et s'astreigne soigneusement à cette visée : tel est l'ultimatum du laïcisme mondain ; à ces conditions, les catholiques échapperont au reproche d'intolérance ; on conviendra, dans les Parlements, qu'ils sont de bonne composition, et dansles salons^ qu'ils sont de bonne compagnie. Tout en laissant traîner sur leurs lèvres, comme des épaves d'un autre âge où Ton comprenait ce que l'on disait et où l'on disait ce que l'on pensait, de légitimes protestations contre le «malheur des temps » et les « erreurs révolutionnaires )), un certain nombre de catholiques, par le caractère individualiste de leur dévotion,
deviennent précisément les complices, voire même les adeptes, de ce système de laïcisation de la société. Ils se croient quittes envers Dieu lorsque, « prenant, à certains moments convenus, leur foi dans un coin de leur cerveau », ils entrent en tête à tête avec les invisibles interlocuteurs du paradis ; et pour tout le reste du temps, ils « laissent leur foi en fourrière » (ces expressions sont du P. Lacordaire).La préoccupation du salut personnel, se dépravant en leur âme, si Ton ose dire, par le caractère mesquin, presque mercantile, qu'elle affecte, dérobe à leurs regards l'économie générale du salut de l'humanité : ils ne comprennent ni le bien qu'ils peuvent attendre des autres ni 1» bien qu'ils peuvent faire aux autres ; ils ne sentent poiî:t, en priant, que leur prière fait résonner sa note, détachée mais fondue, distincte mais harmonique, clans le rythme de supplications et d'hommages qui soulève l'ensemble des consciences chrétiennes, et que, parlant à Dieu, ils accompagnent tous ceux qui prient, représentent tous ceux qui ne prient pas ; d'être les membres de la communauté chrétienne et d'avoir, par ce fait même, un rôle dans cette communauté, des devoirs sociaux envers les autres chrétiens, ils n'en ont point conscience ; la salutaire pensée de la mort, mal interprétée par eux, leur fait oublier que l'Eglise est appelée à vivre ici-bas, que pour prolonger son existence inaugurée par le Christ, elle compte sur le concours de tous ses fidèles, que son immortelle vitalité requiert la coopération, successive et constante, des générations
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mortelles, que mourir, après tout, veut dire avoir vécu, et que travailler à la vie de TÉglise est la façon chrétienne de bien vivre, donc de bien mourir. De ces ignorances et de ces lacunes résulte leur étonnement, toujours défiant, souvent hostile, lorsque des initiatives religieuses, des nouveautés apostoliques, des œuvres inspirées par une foi agissante, des tentatives destinées à faire pénétrer Dieu plus profondément dans l'humanité, se présentent à leurs yeux. « Pourquoi ces innovations, s écrient-ils, etpourquoi ces orgueilleuses audaces? En fait, dans cette Eglise, même méconnue, même désertée par les masses, ils arrivent, eux, ces « bien pensants » de marque, à faire leur salut : que leur faut-il de plus ? Ils ne s'aperçoivent pas que par leur façon de pratiquer la religion, d'évincer la notion d'Église, et de condamner l'action sociale des catholiques, ils sont les héritiers de cette Révolution qui voulut ramener la religion à n être qu'une chose privée : ici, comme dans l'ordre économique, un certain nombre d'idées, qui font parade d'être « conservatrices », se viennent emboîter, avec un désespérant servilisme, dans le système de doctrines issu de 1789. En face de ces théories et de ces pratiques d'inertie catholique, le Livre de VApôtre restaure une conception saine, généreuse et vivante.
A d'aucuns, peut-être, il paraîtra subversif. Puisse-t-il en effet détruire cette fausse sécurité, qui leur cache leur responsabilité dans les crises religieuses et sociales ; et puisse-t-il être effi-
cacement subversif, tout comme le christianisme lui-même, à Tégard de ce qu'il y a, dans notre société contemporaine, de consciemment ou d'inconsciemment antichrétien ! Ce ne sont pas d'ailleurs des aventuriers obscurs de la pensée catholique, des inconnus ou des suspects, que l'auteur du Livre de F Apôtre a appelés en témoignage : ce sont de très vieux docteurs comme saint Chrysostome ou saint Bernard, des mystiques comme sainte Catherine de Sieime et sainte Thérèse, — afin de bien montrer que les maîtres de la vie contemplative, loin de fournir des arguments à la dévotion individualiste, prêchent l'action apostoHque, — et des Jésuites enfin, comme Bourdaloue, — afin de bien montrer qu'une Eglise où l'initiative de chaque fidèle seconderait l'œuvre divine, ne cesserait point pour cela d'être gouvernable et correctement disciplinée. Et d'avoir fait une telle place aux écrivains d'autrefois dans cette anthologie que tous les «jeunes » auront pjur bréviaire, c'est la marque d'un tact bien exercé : l'habileté toute seule, à défaut de la reconnaissance, commanderait à ceux qui s'intitulent, avec quelque naïveté, les «jeunes », de se ranger derrière l'antique tradition catholique, puisque cette tradition dépose et mihte pour eux. Sur rintantjiblc liberté des vocations spéciales, qu'ils laissent parler saint Jérûme ; sur la nécessité de travailler au salut des autres pour assurer son propre salut, qu'ils évoquent le Dialogue de sainte Catherine ; et sur le devoir pour tout catholique de servir Dieu efficacement dans la
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société, qu'ils entendent saint Jean Chrvsostome. Vous avez coutume de dire, ô jeunes, lorsque les captifs d'un conservatisme attardé s'escriment contre vos projets et contre vos œuvres : « Ce sont des vieux ! » Que vous êtes irrévérents, mes amis ! J'acquitte votre boutade, dont les victimes m'intéressent peu ; mais pour ce beau mot de « vieillesse », je demande grâce. Car c'est vous, jeunes, qui êtes les vieux et les très vieux; retranchez-vous, avec amour et modestie, derrière la vieillesse catholique, toujours jeune puisqu'elle est assurée de l'immortalité ; attachezvous à cette lignée d'ancêtres que vous montrent l'ancienne Eglise et l'Eglise du moyen-âge, et vers laquelle les pontificats de Pie IX et de Léon XIII vous ont appris à tourner les regards. La routine vous est hostile ; appuyés sur la tradition, vous la vaincrez.
« Pourquoi être apôtre ? L'institution divine de l'apostolat chrétien, les objections à l'apostolat, les conditions de l'apostolat, les vertus de l'apôtre, les épreuves et les joies de l'apôtre : » c'est ainsi qu'est dessiné le livre de M»« de la Girennerie. Il n'est point morcelé par l'opulente multiplicité des fragments qu'il contient ; au contraire, par la seule vertu de Tordonnance, il forme un tout ; ce n'est point une juxtaposition, mais, dans toute la force du terme, une composition ; comme un suhstratiim discret et latent, on y sent et Ton y saisit une théorie personnelle de l'apostolat, sagement mûrie, solidement affermie par l'épreuve des obsta-
des. « Que l'apostolat est commandé par Tamour de Dieu, que l'apostolat est commandé par la notion même de l'Eglise, que l'apostolat est commandé par le prix des âmes » : voilà les trois grandes raisons d'être apntre, en faveur desquelles viennent témoigner les plus insignes autorités du christianisme. « Êtes-vous dignes d'être apôtres ?... A quoi bon ? les hommes n'en valent pas la peine... A quoi bon ? le mal est trop grand, la société trop vaste; que peut un seul individu? » Voilà trois objections, souvent assénées aux catholiques qui agissent : la seconde les taxe de naïveté ; la première et la troisième les taxent d'orgueil ; dans le manuel de pacifique offensive que leur apporte M°^^ de la Girennerie, ils y trouveront la réponse.
Oui que nous soyons et où que nous soyons, nous pouvons toujours exercer une action : c'est une vérité dont on sera convaincu si l'on acquiert une juste idée de ce qu'est la vie sociale. On ne se demandera plus dès lors : « Perdu dans la foule, que puis-je faire? » et l'on ne reprochera plus d'être des présomptueux ou des naïfs, à ceux qui veulent ici-bas, pour Dieu et pour le prochain, se créer une besogne. Forcément, au lieu d'être des accidents isolés et d'expirer sans effet, nos actes s'intercalent dans le courant de la vie commune ; tout homme vivant parmi ses semblables est un spectacle, et, généralement un spectacle est un exemple; nécessairement, que nous le veuillons ou r:on, par le fait même que l'homme est un être social, et qu'il est entouré d'autres hommes, nous
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agissons sur autrui; c'est donc la réalité même qui nous interdit de poser cette question : « Fautil agir ou ne pas agir? » Dune saine façon, voici îes termes où doit se ramener le débat : Faut-il étudier, dessiner, concerter et systématiser notre action ; ou faut-il nous laisser vivre, abandonner à la force des choses le soin de tirer les effets de nos diverses actions? Devons-nous, par un plan préconçu, centupler l'efficacité de notre rôle de chrétiens; ou bien devons-nous, dans ce monde où rien ne se perd, laisser derrière nous, comme une traînée qui nous importe peu, les conséquences, saines ou malsaines, des propos que nous éparpillons au hasard, des exemples que nous semons à notre insu, de la vie, enfin, que nous menons à l'étourdie (i)?
Préciser ainsi la question, c'est, pour un catholique, la résoudre. Eclairé par cet altruisme dont l'Evangile est la plus parfaite expression doctrinale et dont l'Eglise romaine est la plus parfaite organisation concrète, le catholique ne doit jamais oublier ce mécanisme de repercussions complexes qui est comme le moteur de la vie sociale, et qui fait que chacun influe sur tous et tous sur cliacun. Il se doit toujours considérer comme un fragment de l'humanité et comme un fragment de la chrétienté, pièce vivante de deux organismes vivants, et comme ayant une responsabilité, mi-
(1^ Sur rinterdépendance nécessaire des individus au sein de Id société, on ne saurait rien lire de plus précis, de plus rigoureusement déduit, que certaines pages de M. Henri Lgkiîj {Associa' tion catholique, 1892, ii, pp. 6-9).
croscopique mais indéniable, dans leur double avenir. Ici-bas, d'ailleurs, nous ne pouvons mesurer d'une façon certaine tout le bien ou tout le mal que nous faisons; parm; les conséquences de notre conduite, nombreuses sont ceiies qui nous échappent ; sans le savoir, nous sommes des bienfaiteurs ou des objets de scandale pour des hommes que nous ignorons ; la portée complète de notre vie n'est connue que de Dieu ; seul il peut entrevoir et seul il peut évaluer le grand nombre de résultats auxquels nous n'avons pas eu conscience de collaborer directement, et qui pourtant, sans l'intervention du petit atome que nous sommes, n'auraient point émergé de la confuse mêlée des choses possibles ; et dès lors que nous voulons le bien, que nous en avons fermement l'intention préliminaire, la part la plus considérable de notre action, — et peut-être aussi la meilleure, car elle ne risque point d'être gâtée par l'orgueil, — est celle que nous ne connaissons pas, que nous ne soupçonnons pas, qu'on ne connaît pas et qu'on ne soupçonne pas autour de nous (i).
(i) Lire à cet égard, dans le Livre de l'Apôtre : * Un être humain peut toujours faire sa petite œuvre et exercer sa petite influence (Mgr Peuraud, Lacordaire) » ; — « Le triomphe des infiniment petits (Recolin) >. — Cf. Yves LeQlekdec, Journal d'an Evéqae, p. 64 (Paris, Lecoffre) : « Nous sommes les madrépores obscurs qui déposent au fond des mers la parcelle de calcaire solide que toute leur vie ils ont sécrétée. Mais c'est avec ces parcelles fragiles et si ténues que peut se former l'ossature des continents. Le devoir ne consiste pas à faire grand, mais à faire ce que l'on a à faire, si peu que ce soit. Ne dussions-nous rien faire, tous nos efforts devraient-ils être plus vains encore, nous devrions encore IV iTort, Au fond, nou» ne savons pas. Le
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C'est une surprenante coïncidence, qu'en ce siècle de démocratie on ait vu tout à la fois la chimie rendre hommage au rôle des infiniments petits dans les organismes vivants, la géologie rendre hommage au rôle des infiniments petits dans la nature, et l'histoire rendre hommage au rôle des infiniment petits dans la société : les microbes, en tous domaines, sont apparus comme les grandes puissances ; on est en passe de démontrer que ce qu'on réputait n'être rien est bien près d'être tout. Des découvertes de Pasteur, écrivait récemment M. le vicomte de Vogué, « une notion fondamentale se dégageait pour tous : nous sommes gouvernés, nourris, tués, par le peuple incalculable des infiniments petits. Les transformations de l'Etat moderne et les fermentations des masses populaires n'ont pas attendu pour se produire l'exemple du Mycoderma aceti. Il n'en est pas moins vrai que l'homme, toujours incertain et inquiet sur la valeur de ses frêles constructions, leur cherche un patron dans l'éternel modèle, dans la nature ; qu'il est encouragé et rassuré quand cette sage nature lui montre ou paraît lui montrer, réalisées dans l'œuvre éternelle, des intentions semblables à celles qu'il s'efforce de réaliser dans son œuvre éphémère. La doctrine
résultat est souvent contraire à ce que nous attendions. Mais souvent aussi, pour être autre, il ne se trouve que meilleur. Les choses entreprises avec le sentiment du devoir réussissent toujours, une main attentive et bonne les conduit. Tout n'est que mystère dans les grands desseins et les résultats. Seul le principe est clair, qui est le devoir, et la fin seule est toujours bonne, car elle est en la main de Dieu. »
go AUTOUR DU CATHOLICISME SOCIAL
pastorienne annonce une de ces conformités. Elle constate la loi du nombre, elle découvre les sources de la vie et les causes de la mort dans une infinité d'êtres très faibles, qui deviennent toutpuissants par leur réunion, qui triomphent des plus robustes organismes (1). » Qu'on se rappelle, dans un autre ordre d'idées, la « théorie du lieu commun» que développait un jour M. Brunetière : « Rien ne se fait de rien, écrivait-il. L invention ne s'exerce véritablement, en toute originalité, que sur des matières amenées, pour ainsi dire, par le long usage, à l'état de lieu commun. Il faut que plusieurs générations d'hommes aient vécu sur le même fond d'idées pour que ce fonds lui-même puisse être transformé par la main de l'artiste (2)... » Voilà le rôle des infiniments petits en littérature. Passons à l'histoire, enfin : des thèses de Taine (3) et de la philosophie positiviste sur les fatales influences de la race, du milieu, du moment, il résulte du moins, même après la légi-
(1) E. M. DE VoGûÉ, Devant le siècle, pp. 278-280 ( Paris, Colin.)
(2) Brunetière, Histoire et critique, p. 41 ( Paris, Calmann- Lévy).
(3) Taine lui-même, en somme, ne méconnaissait pas absolument que cette « vertu», dont il avaitletort défaire un produit, est en même temps un facteur ; rendant compte aux Débats, en 1873, du livre de M. Ri bot sur V Hé redite, il écrivait : c Chaque vie intelligente ou vertueuse ajoute un petit accroissement aux bons instincts ou auxbelles facultés de Fhumanité future, comme une torche qui, ayant brillé, laisse après elle une pincée de cendres pour fertiliser le champ qu'elle a d'abord éclairé et réchauffé. >. (Derniers Essais de critique et d'histoire, p. 109. Paris, Hachette).
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time protestation de la liberté humaine, une féconde vérité : c'est que l'histoire est faite d'obscures poussées, d'imperceptibles pesées, qu'exercent les uns sur les autres ces grains d une fugitive poussière, l'humanité; c'est quelesinconnus ou les méconnus, créateurs du « milieu » et créateurs du « moment » (car ce sont les hommes, après tout, qui composent ces influences avant de les subir), méritent d'apparaître comme les tisserands authentiques de l'histoire ; et c'est qu'enfin le monde est en général conduit — non point sans doute, comme le voudrait Taine, par un déterminisme nécessaire — mais par cette anonyme collectivité que forment, en s'associant, les libres arbitres de tous.
Quel encouragement pour chacun de nous ! L'humilité etla puissance d'action, — j'allais dire l'humilité et l'ambition désintéressée, — ne doivent plus être regardées comme exclusives Tune de r autre. Notre force d'initiative, notre effort d'apostolat, ne seront jamais perdus: c'est l'affencement même des faits sociaux qui nous en est une garantie. De nos bonnes mtentions, du labeur que nous dépensons pour les réaliser, Dieu fait naître d'innombrables fruits, connus ou in connus; il ménage les coïncidences, les rapprochements, les rencontres, qui font fructifier le capital, fourni par nous, de notre bon vouloir. Et s'il en est ainsi, demeurer rebelle à des conseils d'action en objectant : « Que puis-je faire ?» n'estce pas méconnaître, sous des apparences de modestie, la puissance de l'anonymat parmi les hom-
mes et le mérite de Tanonymat devant Dieu, et n'est-ce point attacher moins de prix à la portée, inévitable lors même qu'invisible, de l'œuvre qu'on tenterait, qu'à la notoriété, toujours incertaine et aléatoire, de la signature? Les vrais « orgueilleux > ne seraient-ils point ceux qui ne font rien, de peur d'un échec ou d'une insuffisante célébrité (i)?
Une fois démontrée la possibilité d'agir efficacement, un devoir en résulte pour le chrétien. Adveniat regaum Dei! dit-il en sa prière matinale ; mais puisque lui-même, tout le premier, peut quelque chose ici-bas, ce souhait ne doit point rester platonique. Une coopération perpétuelle entre la divinité et l'humanité, voilà ce que nous montre l'histoire du christianisme. Dieu a voulu que le Verbe se fît homme pour ériger l'édifice du salut; et Dieu veut, pour le maintien de cet édifice, que chacun des chrétiens, à son tour, soit en quelque mesure un Christ et dévoue son propre verbe, si modeste soit-il, à la diffusion de la divine parole. On interprète parfois d'une abusive façon les promesses d'immortahté données par le Christ à son Eglise ; elles nous garantissent qu'ily aura toujours une Eglise sur la terre; elles ne nous attestent pas que, dans telle région du monde, TEglise est immortelle. Se dispenser de servir autour de soi les intérêts divins en al léguant une confiance surnatiu^elle dans la vic-
(i) Lire a cet égard, dans le Livre de l' Apôtre : € Nier qu'un chrétien puisse agir efficacement sur son prochain, c'est outrager Dieu (Saint Jean Chrtsostome) ».