‹ Autour du catholicisme socialChapitre 13 sur 38 · LE DEVOIR DE L APOSTOLAT · texte numérisé non relu

LE DEVOIR DE L APOSTOLAT

toire définitive de Dieu, c'est parodier les paroles de Jésus et c'est contribuer, en somme, à la déchristianisation du pays où Ton vit. Car c'est par nous et non point sans nous que Dieu veut régner sur nous ; pour multipHer parmi les hommes le nombre de ses fidèles sujets, c'est aux hommes eux-mêmes qu'il fait appel pour avoir des instruments et des cottaborateurs (i). Constantin ne put vaincre Maxen<;e (^'en acceptant les enseignes du Christ; mais le Christ ne voulut vaincre le paganisme qu'en convoquant à son service les enseignes de Constantin ; et les deux interlocuteurs. Dieu et Empereur, auraient pu échanger et se renvoyer Fun à l'autre la prophétique assurance : la hoc signo vinces.

Voilà dix-neuf siècles que ces mots de l'Oraison dominicale : Fiat voliintas tua! sont un remède à toutes les douleurs; et l'on a fini par y voir, exclusivement, le gémissement d'une résignation docile, l'expression d'une pieuse passivité, une acceptation de la souffrance et une leçon de souffrance. Surprenants de fécondité, ils sont en même temps une leçon d'action, d'initiative, d'apostolat ; ils ne signifient point seulement : « Que votre volonté soit subie par nous », mais

(1) Lire à cet égard, dans le Livre de l'Apôtre : « La vigne de l'Église ; nous devons être, tous, les ouvriers de cette vigne (Sainte Catherine de Sienne) ; — « Rôle des laïques dans le corps de l'Église (Mgr de Séguu, Mgr Iheland, P. Lacohdaire) » ; — « l'œuvre de l'apostolat, c'est l'aurore même du Christ (Mgr dk Séguh) » ; — « les souvenirs et les aveux d'un apôtre (P. Ghatht) ».

aussi : « Que votre volonté soit faite par nous » ; iJs sont un ordre que nous nous donnons à nousmêmes, pour tous les jours de notre vie; nous promettons de faire régner Dieu, et nous lui demandons qu'il nous aide à le faire régner (i). Cette phrase du Pater, fondement du christianisme social, est un appel que nous adressons à Dieu pour qu'il agisse sur nous, et un engagement que nous prenons d'agir pour lui sur autrui : lisez à ce sujet, dans le Livre de F Apôtre, les commentaires de saint Cyprien.

A côté et à la suite du livre de M""® de la Girennerie, on en rêverait un second, que volontiers on intitulerait : les leçons de choses de l'apostolat; par des portraits, par des exemples, par des faits, il attesterait combien sont multiples, et parfois imprévus, les terroirs où peuvent être entraînés les ouvriers de Dieu, et combien il y a de façons diverses de pratiquer l'apostolat et d'exercer la charité. II serait varié, ce livre, comme la vie elle-même, et comme les desseins de Dieu sur les âmes. On y lirait l'attachant récit

(i) Voir le beau commentaire que donne M. Ernest Naville de l'Oraison dominicale : € Si nous disions chaque matin au Père céleste : Que ta volonté scit faite! en n'oubliant pas que notre volonté doit s'associer à la sienne, qu'il veut que nous soyons ouvriers avec Lui, et qu'il est 1:; père de tous, nous nous poserions cette question : Qu'ai-je à faire aujourd'hui pour le bien de mes frères ? Et comms il n'est personne, depuis le plus humble des manœuvres jusqu'au plus influent des hommes d'État, qui ne puisse faire quelque chose pour le bien de la communauté, quelle influence bénie aurait la question posée dans la conscience de chacun ! » (Naville, Le témoignage du Christ et l*unité du monde hrétien^ pp. 148-149. Paris, Fischbacher).

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de Louis Veuillot : a Xous avons prié dans la

chapelle de M"'® la comtesse de couturière,

qui paye patente pour avoir le droit de donner un asile, du pain et des vertus à une centaine de pauvres petites filles abandonnées (1). » Et Ton y suivrait d'autre part, jusqu'au couvent de Marie-Réparatrice, s'arrachant à ses parents, pour recevoir Fhabit des mains du P. du Lac, cette jeune âme d'élite qui écrivait en sa jeunesse : « Jésus ne veut apôtre ! Je le crois, j'en suis convaincue. Toujours il me faut travailler à faire partager aux autres la vérité que je possède. C'est comme une impulsion naturelle à laquelle je cède presque sans avoir conscience. C'est plus fort que moi, il faut que je fasse connaître et aimer Jésus (2). » On y saluerait, aussi, cette « prédestinée )>, dont M. le marquis Costa de Beauregard vient de nous révéler la touchante histoire : « Laissons les vers aux poètes, les confitures aux visitandines, les grandes dévotions aux grands dévots, » lui disait son grand-père, qui voulait qu'elle vécût comme tout le monde ; elle, au contraire, tenace dans son apostolique vocation, se dévouait autour d'elle à une œuvre de rédemption, rassemblait les fillettes de son village et « orientait vers le bien toutes ces petites intelligences qui, si merveilleusement, éclosaient à sa douce parole (3). » Et dans cette

(l) Veuillot, Çà et là. I, pp. 126-127 (Paris, Retaux). (2 Valentine Riant, Notes et soure;iiVs. ( 1S60-1879, p. 56 Paris, imprimerie de 1 œuvre Saint-Paul).

(3) Costa DE Beauregard, Prédestinée, pp. 102 et 104 (Paris,

Pion).

galène, pourquoi ne ferait-on pas une place, à quelque confession chrétienne qu'il appartienne, au petit Américain Tello d'Apéry, que M. Pierre de Coubertin, mettant beaucoup de talent narratif au service de beaucoup de cœur, présentait dernièrement au public (i)? Il avait un étrange goût, cet enfant, pour les petits va-nu-pieds de New- York; à huit ans, un soir, il en ramena deux chez lui; et puis, élargissant son œuvre, it chercha des combinaisons financières pour en chausser un plus grand nombre et leur rendre plus douce l'aurore de la vie. « J'aperçois d'ici, observe M. de Coubertin, l'effarement de madame et les sombres préoccupations de monsieur, s'ils voyaient leur fils employer les loisirs de sa vie scolaire à mettre sur pied toute une organisation sociale destinée à lui procurer les ressources pécuniaires indispensables à la réalisation de ses vues philantropiques. » Ainsi fit, en Amérique, Tello d'Apéry : à douze ans, il fonda un journal, « qui contiendrait des histoires d'enfants, écrites par des enfants, et créerait un lien entre tous les petits riches pour venir en aide à tous les petits pauvres. » L'instrument de succès était trouvé; et la Mission des va-nu-pieds, très florissante aux Etats-Unis, a des ramifications à Montréal, à Londres, à Bruxelles. Il fut un temps, peutêtre, où TeHo d'Apéry passait pour un petit fou, même en Amérique; — en France on l'eût mis interne! — Mais qu'importe à ceux qui veulent

(1) Nouvelle Revue du 15 septembre 1896,

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agir ? Vous vous en rendrez compte en lisant, dans le Livre de VAjpôtrej ce passage de saint Jérôme : « Les railleries, le reproche de folie n'émeuvent pas sainte Paule », et cet autre de Mgr Ireland : « Ne point craindre la critique des hommes. »

Presque au début de son très beau livre, M. Costa de Beauregard écrit : « Ces choses paraîtront singulières aux uns, trop mystiques aux autres. Elles sortent, je le reconnais^ du convenu, et le monde est impitoyable pour ce qui en sort : souffrances ou vertus. Alors, pourquoi insister sur ces échappées hors de la voie commune ? Quand tu vas chez un aveugle, dit un proverbe oriental, ferme les yeux (1). » En quelque mesure, le proverbe oriental a raison ; car cet aveugle est du moins capable de sourire, et pour résister aux sourires, muettes et faciles objections, il faut que les apôtres ferment les yeux et qu'ils passent outre. Le sourire est par excellence un agent de stérilisation : dans le cours des temps, il a beaucoup empêché, beaucoup détruit, jamais rien créé. En faisant grimacer Voltaire, il prétendit ébranler la confiance du croyant en son dogme et faire vaciller au regard des esprits la lumière apportée par la révélation ; en épanouissant la physionomie de Renan, devenu sceptique avec l'âge, il prétendit ébranler la confiance du penseur en sa propre raison et faire vaciller au regard des esprits la lumière naturelle qui illumine tout homme venant en ce

(i) Costa DE BEAUHEfiARn, Prédestinée, p. 13.

monde ; en s'égarant sur les lèvres de tant de braves gens, il prétend ébranler la confiance des hommes d'initiative en Dieu et en eux-mêmes. Se mouillant d'une larme bien justifiée, ne fera-t-îl pas, quelque jour, Taveu de son infécondité, et, par surcroît, de sa lâcheté ? C'est une arme insaisissable que le sourire ; il n'est pas d'armes égales qui lui puissent être opposées ; et nous la voyons ramassée, tout à la lois, par le dilettantisme qui se veut donner à lui-même et veut donner aux autres l'illusion d'une dédaigneuse transcendance, par la paresse qui, lisant sa propre condamnation dans les exemoles d'action chrétienne, éprouve un besoin de vengeance, et par un certain absolutisme, enfin, qui, condamnant volontiers à mort les initiatives dont il n'a point la direction, promène les ravages du persiflage là où il désespère d'établir son règne. « Si j'essaye telle entreprise, que dira-t-on ? » par crainte du sourire on l'ajourne ; et voilà pourquoi, pour emprunter les jolies expressions de M. Costa de Beauregard, « on ne peut, en général, être aussi bon que son cœur » ; voilà pourquoi « le talent et les qualités destinés à servir au bien et au bonheur d'autrui restent trop souvent enfouis et peuvent se comparer à des lettres charmantes qui ne sont pas envoyées (i) ». C'est en dépit et à l'encontre des sourires que se sont faites les plus grandes choses ; à l'origine de ces vertus d'élite que consacre la sainteté, on entrevoit des sourires affrontés et pardonnes,

(x) Costa DB Bbaurbgard, Prédestinée, pp. 72 et 106.

LA GENÈSE D'UNE AME D'APOTRE ANxNE DE XAINGTONGE (i)

Il y a trois cents ans exactement, le 29 noveinbve 1596, au petit jour, M™^ Marguerite de Xainctonge, femme d'un magistrat au Parlement de Bourgogne, sortait de son hôtel, l'un des plus notables de Dijon, et se rendait à Péylise, suivant son habitude quotidienne, pour entendre la messe. Sur son chemin, à peu près désert à pareille heure, elle frôla, sans même les remarquer, deux paysannes qui gagnaient avec précipitation l'une des portes de la ville, et qu'elle eût sans doute prises pour des personnes douteuses si leur effarement l'eût frappée. Et la grande dame, entrant au saint lieu, implora Dieu, comme elle le faisait chaque jour de toute son âme, pour que la volonté des Xainctonge fût faite. A ce moment précis, la

(1; Anne de Xainctonge et la compar/nie de Sainte Ursule au comte' de Bourgogne, étude historique d'après les archives et manuscrits originaux 1567-1890), par l'abbé J. Morey, curé de Baudoncourt, chanoinehonorairedeBesançon, 2 vol. Paris, Bloud et Barrai; Besançon, Paul Jacquin. — L'ahbé Morey est mort depuis la publication de cet ouvrage non moins érudit qu'intéressant.

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volonté de Dieu s'accomplissait, qui n'était point celle des Xainctonge : les deux paysannes qui s'en allaient secouer sur la grande route la boue des rues de Dijon n'étaient autres que M^^^ Anne, propre fille de M™^ Marguerite, et une servante.

Parmi la bonne société dijonnaise, qui ne connaissait Anne de Xainctonge ? Tout le monde se souvenait encore, et parmi tout le monde quelques prétendants, de l'époque où, portant houppe, velours et chaperon de soie, elle fréquentait avec ses parents, sans d'ailleurs paraître s'amuser beaucoup, les salons les plus goûtés. On se rappelait aussi que brusquement elle avait échangé les atours d'une fille de condition contre de médiocres vêtements de laine, et que cet effacement volontaire de sa toilette avait inauguré dans son existence une série d'occupations curieuses : visites aux pauvres, aux malades, catéchismes faits aux servantes, ou bien aux petits enfants dont la mémoire retenait malaisément la révélation du bon Dieu. L'approbation de deux Pères Jésuites avait, à ses yeux, contre-balancé les sourires des femmes de poids qui confrontaient avec les bons usages cette vie de « coureuse », et les soupirs des hommes doctes, qui trouvaient dans un texte de saint Paul : Taceant mulieres in Ecclesia ! la condamnation anticipée, et vraiment providentielle, de la jeune imprudente.

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Que ne peut-on défendre au nom des convenances et que ne peut-on chicaner avec un texte ? Anne, indifférente, s'était obstinée dans ces voies étranges : ce qui Tavait fait taxer d'orgueilleuse par les ignorants, et ce qui avait valu aux Pères Jésuites les critiques des demi-renseignés. Puis un ordre d'Henri IV était venu, catastrophe pour Anne : le Bourbon très chrétien fermait son royaume à la Compagnie; et les jeunes Dijonnais qui voulaient demeurer fidèles à la ratio studiorum s'en pouvaient aller chez les Jésuites de Dole ou de Besançon, alors villes étrangères, les Gantorbérys de l'époque; mais les pénitentes des Pères, moins chanceuses, n"* avaient point ces facilités d'expa. triation. Anne de Xainctonge allait-elle trouver un conseiller ecclésiastique qui continuerait de justifier sa bizarre activité? C'est là que l'avaient guettée ses ennemis; ils l'avaient vue prendre deux directeurs successifs, les abandonner, et ne les point remplacer. Et beaucoup d'honneles gens, qui probablement se mêlaient davantage de son salut que du leur, l'avaient crue, dès lors, en passe de perdition. Toutes ces extravagances devaient ainsi finir, et saint Paul l'avait bien dit : Malier discat iii sileiitioî second texte dont la gravité masculine avait armé la jalousie féminine. Hommes bien pensants, femmes comme il faut, prétendaient écraser la future apôtre avec les paroles de l'Apôtre.

M. Jean de Xainctonge, son père, était mieux informé que cette élite malveillante. Il savait à quelle vocation vraiment excentrique Anne se

préparait : elle voulait se faire maîtresse d'école en Franche-Comté, c'est-à-dire chez les Espagnols. Et c'est parce qu'aucun directeur, hormis les JésAiites, n'approuvait cette tenace lubie, que Mademoiselle de Xainctonge ne consultait plus qu'elle-même, alléguant un mot du P. de Villars, son premier guide : « Il y a des temps où Dieu veut tout faire par lui-même, sans le ministère des hommes. » A la suite de deux visions, l'une dans l'église des Jésuites, l'autre dans l'église Notre-Dame, elle était sûre que Dieu la voulait à Dole, et déclinait à ce sujet toutes discussions. Mais le magistrat dijonnais opposait à cet exode un veto formel, et ue doutait nullement de la soumission parfaite de sa fdle. La certitude était fondée, car cette soumission justifia, dépassa même toutes les espérances de l'impérieux légiste, et, par un amusant phénomène, les renversa. Ancien ami de la Ligue et désireux de faire oublier la fraîcheur de ses convictions bourboniennes par l'intolérance qu'il mettait à les soutenir, il lui advint un jour, en conversation, de porter sur le duc de Mayenne, ennemi du roi légitime, une appréciation extrêmement sévère ; et sa fille Anne risqua quelques réserves : « Je vous condamne. Mademoiselle, protesta-t-il vivement, puisque vous épargnez un ennemi du roi. Sachez-le, vous pouvez sortir de ma maison quand vous voudrez, et aller chez les Espagnols, puisque vous en avez les sentiments. » L'obéissance littérale à cet accès de colère paternelle était pour Anne de Xainctonge le moyen rêvé, attendu de-

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puis un an et demi, d'obéir aux ordres divins. Et sa conscience de fille était en paix, comme sa conscience de chrétienne en tressaillement, lorsque, au matin du 2g novembre lÔgG, dociie tout à la l'ois à la boutade fortuite de M. Jean de Xainctonge et à l'impulsion constante de Dieu, elle allait, déguisée chez les Espagnols,

En ce temps-là les Dolois, dont Anne de Xainctonge, par une sorte de naturalisation surnaturelle, allait devenir la concitoyenne, se distinguaient par la ferveur souvent étroite de leur patriotisme provincial. Leur Université n'avait admis, durant tout le cours du xvi® siècle, qu'un seul recteur étranger; et lorsqu'ils avaient fait instance auprès d'Aquaviva, général des Jésuites, pour qu'il accordât à leur ville, championne assidue de la religion traditionnelle, la faveur alors fort enviée d'un collège de Pères, ils avaient un instant prétendu qu'on ne devait leur envoyer que des Jésuites d'orignie comtoise. A cette défiance de parti pris contre des intrusions exotiques, ils joignaient une aversion sincère pour Dijon et les Dijonnais. Une maxime avait cours, d'après laquelle il ne venait, du côté de Dijon, « ni bon v.mt ni bonnes gens. » et le président Bovvin écrivait plus tard que « la Franche-Comté et la Bourgogne n'ont de commun que la langue et l'habit. » Les Dolois étaient de fidèles sujets du

roi d'Espagne, qu'ils appelaient avec quelque superbe (( le plus grand monarque de l'univers » ; et lorsque en 1636 ils eurent lassé Tarmée de Condé, qui les assiégeait, par une résistance victorieuse de quatre-vingts jours, Richelieu souhaitait du fond de l'âme — on trouve le souhait dans ses écrits — « que les sujets du roi fussent aussi affectionnés que ceux-là le sont à TEspagne... (1). )> Ils avaient, à la fin du xvi« siècle, outre leurs raisons ordinaires de sentiment, des raisons de conscience pour conserver aux souverains catholiques de Madrid une obédience dévouée ; car si la conversion d'Henri IV lavait en lui la tache d'hérésie, elle n'effaçait point, pour les Dolois, le souvenir de cette tache. Joignez-y que les garnisons françaises, détachées jusqu'à Saint-Jean de Losne, dessinaient dans le Comté comme un coin menaçant, et faisaient parfois incursion, pour venger sur ces Espagnols jurassiens les griefs des fleurs de lys. L'humeur bien française des Bourguignons n'était pas plus commode que l'humeur hostile des Comtois : l'arrivée de quelques carmélites espagnoles à Dijon suffisait en 1605 pour

(1) Lettres, instr^uclions diplomatiques et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, V. p. 983. Il est intéressant de se demander à quelle époque ces populations comtoises, qui mettaient tant d'acharnement à demeurer espagnoles, cessèrent, une fois conquises par Louis XIV, de tourner leurs regards vers FEspagne. Un érudit franc-comtois, dont la main consciencieuse et délicate a déjà soulevé beaucoup de voiles dans l'histoire de sa chère province, M. Emile Longin, croit pouvoir affirmer, dans l'élégante préface qu'il a mise à ses Ephe'mérides du siège de Dole, ^< qu'à la mort de Louis XIV la Franche-Comté était déjà profondément française» (Dole, imprimerie Courbe-Rouzet, 1896).

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mettre la ville en révolte ; et lorsque en 1636 le siège de Dole fut levé par Henri II de Bourbon, prince de Condé, on disait tout haut, à Dijon, que les Dolois avaient pavé la trahison de Monsieur le Prince en lui faisant passer, au lieu de bouteilles de vins, des bouteilles pleines de pistoles d'Espagne.

Si les conjectures humaines étaient les arbitres souveraines de l'histoire, on pouvait donc affirmer, en l'hiver de 1596, qu'un échec inévitable attendait Mademoiselle Anne de Xainctonge lorsqu'elle apportait à Dole, avec l'indigence d'une fugitive, l'expérience encore courte de ses vingtneuf ans, et lorsqu'elle choisissait, elle Dijonnaise, ce terrain d'avance hostile pour y tenter des nouveautés en elles-mêmes suspectes. Mais les œuvres que la prédilection divine, après les avoir spécialement concertées, tient à marquer de son empreinte, sont souvent beaucoup plus complexes que les entreprises communes des hommes : il semble que Dieu, qui pourrait à son gré simplifier la marche de son règne, se plaise parfois, au contraire, à la compliquer, qu'il y sème à foison les embarras et les difficultés, qu'il impose des sentiers ardus alors que la grand'route serait plus facile, et qu'il commande à ses instruments certaines maladresses apparentes, inintelligibles aux personnes d'expérience : ainsi faisait-il avec Mademoiselle de Xainctonge en la jetant sur un sol ennemi ; il lui mettait à haut prix la victoire finale, en la forçant à l'acheter par des manœuvres réputées fausses et par des humiliations ré-

putées irréparables. Depuis que s'inaugura sur le Calvaire l'histoire de la sainteté, elle est toute remplie d'épisodes aléatoires, choquants pour nos prudences banales, imitations lomtames de la « folie de la cruix » .

La « folie » de Mademoiselle de Xaînctonge la poussait à chercher quelques collaboratrices, à imposer à la petite troupe certaines rèyles et certains vœux, et puis à enseigner les fillettes, « pour l'amour de Jésus-Christ, sans attendre aucun salaire en terre. » Si originale que soit une idée, si autochtones qu'en soient les racines dans la pensée qui Ta conçue, elle est toujours reliée, par de mystérieuses communications, avec l'ensemble des préoccupations ambiantes : elle en est comme la résultante et leur donne une sorte de conscience. On vivait, à la fin du xvi" siècle, sous l'impression, toute neuve encore, des décrets du concile de Trente, qui ordonnaient la diffusion d'une solide instruction religieuse : les écrits de Canisius et de Bellarmin, et le catéchisme même du concile, facilitaient l'application de ces décrets; et renseignement des jeunes gens, tel que le donnaient avec grand succès les collèges des Je suites, répondait aux exigences de ce sérieux esprit de prosélytisme. C'est en observant l'activité de la Compagnie dans son collège de Dijon, fondé en 1582 grâce aux libéralités du président

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Godran, que Mademoiselle de Xainctonge s'était de très bonne heure demandé s'il ne siérait pas de commencer pour les filles une tentative analogue, et de vouer à l'instruction féminine un ordre religieux. « Ce n'est point porter nos vues trop haut, disait-elle plus tard, que de travailler à instruire et à sanctifier les jeunes personnes comme les Jésuites le font pour les jeunes gens. Ils emploient les sciences humaines afin d'enseigner la science du salut, nous ne voulons pas faire autre chose pour les jeunes filles que l'on voudra bien nous confier. Toute proportion et toute bienséance gardées, ne ferions-nous pas la même œuvre ? Et si cette œuvre est bonne chez eux, pourquoi donc serait-elle mauvaise chez nous ?» Et elle écrivait encore : « Nous avons des talents et habiletés de femme, et non seulement il ne nous est pas défendu de nous en servir pour inspirer la religion à celles de notre sexe, et leur apprendre les choses dont elles sont capables ; mais Dieu nous invite à utiliser ces talents pour le service du public, en nous montrant les succès obtenus par ceux qui se dévouent à la culture des jeunes gens et augmentent ainsi le règne de Jésus-Christ. Nous ne porterons pas comme eux de grands flambeaux qui jettent un jour brillant dans l'Eglise ; mais nous porterons de petites lampes qui éclaireront les jeunes filles, les servantes, les pauvres et les femmes. Le petit jour que nous donnerons sera entretenu par notre vie et nos forces consumées dans rinstruction, pour faire connaître et adorer

Dieu, par son di\dn Fils Notre-Seigneur. » De çà de là, aux alentours des collèges de la Compagnie, de vagues et généreux désirs, dont on \dent de trouver sur les lèvres d'Anne de Xainctonge l'expression précise et achevée, travaillaient un certain nombre de demoiselles, et ron pourrait prouver, documents en mains, qu'il y eut à la fin du xvi° siècle un mouvement féministe en miniature, inspiré par une iouaB\e émulation à l'endroit de la Compagnie de Jésus. En ce temps où les Oratoriens ne s'étaient pas encore faits régents, les Jésuites apparaissaient, d'ailleurs, comme les seules autorités pédagogiques ; et c'est eux que le bienheureux Pierre Fourier consultait avant de fonder à Pont-à-Mousson sa congrégation de Notre-Dame. Or, que des femmes prissent en main l'éducation des fillettes comme les Jésuites celle des garçons, c'était là, pour les pays comtois, une révolution.

Le métier de maîtresse d'école, en effet, n'obtenait dans cette région qu'une très médiocre considération, et les titulaires, en général, n'étaient pas faites pour la relever. Rares étaient les maîtresses, et le bon aloi en était plus rare encore. Dans les villes importantes, quelques personnes revêches et de distinction nulle rassemblaient les fillettes et cherchaient à les « faire profiter » — ce qui ne voulait pas dire (prenez garde à l'équivoque) leur faire faire des progrès, mais obtenir des familles, comme solde des leçons et des coups de fouet, la plus grande quantité possible d'épices ou de billon. Partout ailleurs

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