‹ Autour du catholicisme socialChapitre 15 sur 38 · LA GENESE D UNE AME D APOTRE III · texte numérisé non relu

LA GENESE D UNE AME D APOTRE III

ture pour son ordre de la Visitation, destiné à îa « visite » des malades, dut abandonner ce projet par suite des hostilités quil rencontra; et pour l'uni ver selle perpétuité de celte coutume, on pouvait d'ailleurs alléguer le concile de Trente, qui l'avait instamment préconisée. Ces résistances de l'opinion, qui ne devaient se relâcher qu'au temps de saint Vincent de Paul et sous l'influence de ce merveilleux organisateur, n'échappaient point à M"^ de Xainctonge; elle se proposait pourtant, forte de l'approbation de certains Jésuites, d'y passer outre.

Elle développait, à l'appui de cette volonté subversive, des arguments en forme; et le tissu serré, strictement indéchirable, que ces arguments composent entre eux, subsiste comme une cuirasse, dont se pourront couvrir, longtemps encore, certaines tentatives d'action chrétienne dans le monde. « Pour soutenir, disait-elle, que toute personne religieuse est appelée à la contemplation, il faudrait admettre que Notre-Seigneur Jésus-Christ et les apôtres ne nous ont pas montré la bonne voie, puisqu'ils ne se sont ni cloîtrés ni retirés au désert. Au contraire, ils sont restés dans le monde pour sauver le monde; ils ont joint Faction à la contemplation. Notre-Seigneur priait pendant la nuit, il voyageait et instruisait pendant le jour. » Et encore : « N'y a-til donc que des châteaux-forts dans l'Eglise, et ceux qui ne vivent pas aux déserts thébaïques vivent-ils pour autant dans la licence? Si la liberté de paraître, d'aller et de venir est un désordre,

ri2 AUTOUR DU CATHOLICISME SOCIAL

la vie de Notre-Seigneur n'aurait été qu'un long scandale, car à partir de trente ans il ne s'est pas cloîtré, il a même beaucoup voyagé et fréquenté le monde. » Anne invoquait, après Pexemple de Jésus, celui des anges : « Croyez-vous que nos anges gardiens, employés à nous conduire, soient moins heureux que les chérubins qui s'occupent de contempler et d'aimer Dieu? Je vous assure que nos bons anges ne portent point envie aux autres, car ils sont chacun dans sa vocation. Ils nous instruisent et nous gardent parce que Dieu le veut. » Ces modèles, étudiés avec im tel esprit, la confirmaient dans sa conclusion : « Dieu m'a fait connaître que je ne devais point me rendre invisible pour le glorifier et que je pouvais être à lui sans m'ensevelir derrière les grilles d'un cloître. Il m'a donné les mêmes \Ties pour toutes les filles de ma congrégation, et j'espère qu'il se servira pour sa gloire d'une liberté dont lui seul est l'auteur. Mes filles paraîtront en public comme Marthe et Madeleine au temps où elles servaient Jésus-Christ, prouvant par leur air, leurs manières et leurs discours, qu'elles niment ce bon Maître et n'ont point d'autre attachement. »

Ces réflexions, qui remontent à diverses époques de la vie d'Anne de Xainctonge, se groupent avec une harmonieuse continuité ; elles attestent avec quelle vigueur l'aventurière apostolique avait conçu son dessein, et elles prouvent que son ardent besoin de faire, si l'on ose ainsi dire, demeurer Dieu dans le monde, et d'y demeu-

LA GBNÈSE d'uNE AME d'apOTRE I I 3

rer en quelque sorte avec lui, n'était point, en cette âme de choix, une quasi-défaillance, par laquelle elle se serait comme marchandée au Christ, mais au contraire l'expression impérieuse, expansive, de ses ferveurs intimes. S'étonnera-t-on, dès lors, qu'elle n'ait jamais considéré ce besoin comme un péril pour ces ferveurs elles-mêmes ? Elle ripostait, au contraire, aux inquiétudes de ses détracteurs : « Quand on est embarqué sur la mer du monde par ordre de Jésus-Christ, et dans sa compagnie, risque-t-on plus que les apôtres quand ils étaient dans la barque du Sauveur pendant la tempête ? Ils n'ont pas fait naufrage parce qu'il était là et voulait les sauver ; j'espère la même grâce pour mes compagnes et pour moi ». Ce n'est pas, d'ailleurs, que d'un tel embarquement elle espérât une pêche miraculeuse, voire même une pêche importante : « Nous ne sommes pas capables, expliquait-elle, de porter à la piété des femmes d'âge mûr, encore moins des hommes, par des leçons données de vive voix ; mais nous croyons pouvoir le faire en nous mêlant quelquefois au monde sans pour cela nous engager avec lui. » Et cette modeste ambition, succédant à cette intrépidité d'allures, n'a rien qui doive surprendre. Volontiers nous définirions les vrais apôtres, les économes actifs et patients du sang rédempteur : une âme sauvée par eux, c'est comme l'indice d'une goutte de sang divin qui n'est pas tombée stérilement ; et nuls résultats, dès lors, si minimes soient-ils, ne leur peuvent paraître insignifiants : demandez à Catherine de

Sienne, voyant couler sur l'arbre de la Croix le flot empourpre, si la plus impalpable goutte n'est pas d'un prix infini ! C'est ce qu'oublie le monde lorsqu'il évalue, dans on ne sait trop quelles balances, les fécondités de l'apostolat ; et M^^® de Xainctonge s'attendait d'avance à ces bilans dédaigneux, dont Dieu la consolerait.

Il y avait donc dans cette âme une prodigieuse fermentation de nouveautés. Réhabiliter ou, pour mieux dire, créer l'enseignement primaire des filles dans la Comté ; en faire accepter la gratuité comme une règle ; instituer à cette fin une congrégation dont les règles et le mode de vie dérogeassent notoirement au commun usage de ces pieuses sociétés ; agir sur le monde, enfin, tout en se détachant de lui, et réfuter par son propre exemple ce dilemme accepté jusque-là : « Ou vie mondaine ou vie claustrale », dilemme meurtrier qui pouvait étioler l'efflorescence du christianisme dans la société laïque : c'était là le plan d'ensemble en vue duquel une incompréhensible consigne d'en haut avait conduit à Dolo M"^ de Xainctonge.

Au moment même de son arrivée, au début de décembre 1596, quelques demoiselles de la ville venaient de gravir, neuf jours de suite, la pente du Mont-Roland, sanctuaire qui surplombe Dole. Elles avaient imploré la madone pour que celle-ci,

Page 1