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elle pria le Seigneur de reprendre les talent? qu'il lui avait confiés ; elle distingua cette réponse : « Si je veux im servir de toi pour étendre mon royaume, le refuseras-tu, si tu m'aimes ? » Et comme Mademoiselle de Xainctonge aimait Jésus, elle s'en fut loger, à titre d'auxiliaire, chez Dame Suzanne Renard, qui s'occupait d'éduquer quelques gamines et surtout de les bien corriger ; sa douceur persuasive fut bientôt plus sympathique aux écolières que les verges de Dame Renard, et celle-ci, jalouse, mit Mademoiselle de Xainctonge au martyre — un de ces martyres de ménage, séries de mesquineries d'autant plus intolérables qu'elles sont sans portée.
Mais tant de souffrances, peu à peu, mûrissaient leurs fruits ; de ce passif accumulé, l'actif commençait à sortir : autour d'Anne les affections s'éveillaient, les Jésuites recevaient à nouveau la permission de la diriger ; et tombée malade, elle se vit assiégée par beaucoup, comme « le bon ange de la ville de Dole ». Du côté de Dijon, cette maladie même contribuait à éclaircir l'horizon : Anne rétablie fit un voyage en Bourgogne, elle y reçut avec joie la décision de deux tribunaux d'enquête réunis par M. de Xainctonge, et qui, sa fille ayant été ouïe, approuvèrent une vocation si longtemps éprouvée ; et lorsque, à la fin de 1605, elle rejoignit Dole après cette courte absence, la coupe de ses douleurs avait suffisamment débordé pour qu'autour d'elle le terrain, fertihsé par ce débordement même, justifiât enfin l'attente de Dieu.
Mademoiselle de Xainctonge, au cours de celte période d'angoisses, fut, dans toute la force du terme, une « autonome » : sûre d'elle-même et des avis qui l'encourageaient à demeurer ellemême, elle ne se laissait détourner ni par les objections adverses ni par les hésitations qu'auraient essayé de soulever en elle des avis divergents. Et dans la constance qu'elle mettait toujours à vouloir une volonté qu'elle sentait bonne, Mademoiselle de Xainctonge ne voyait point un phénomène extraordinaire ; elle ne s'admirait point elle-même et n'admirait point Dieu en elle, forme mystique de l'orgueil. Je ne sais aucun trait qui dessine mieux la simplicité virile de cette physionomie, que la curieuse nponse qu'en présence du tabernacle elle fit un jour à Jésus. C'était au moment de l'abandon général ; elle avait faim, parfois, et répétant le Panem nostrum quotidia, num avec cette ardeur haletante que les affamés y savent ajouter, elle continuait : « Je ne vous demande. Père, de la part de Jésus-Christ, que du pain pour vivre autant qu'il le faut, avant d'achever votre ouvrage. » Elle racontait plus tard à Catherine de Saint-Mauris qu'une voix sortie du tabernacle l'interpella brusquement : Veux-tu vivre sans manger ? je te nourrirai de ma seule Eucharistie. » Et l'indigente refusa, disant qu'elle ne voulait pas être une « fille à miracles ». Ce mot achève de nous la peindre ; n'y voyons point l'indice d'un dédain sarcastique pour les grâces de Dieu, mais d'une fidélité superbe à la vocation divine, fidélité qui se maintenait à l'encontre
même des offres imprévues de Dieu. Mademoiselle de Xainctonge tenait à ne point passer pour une exception : jalouse d'agir et d'entraîner les autres à l'action, elle prétendait, autant que possible, ressembler à tout le monde ; pour être, par son exemple, une maîtresse de bien, il ne fallait pas qu'elle devînt une idole pour la piété de ses contemporains, mais que sa vie, au contraire, semblât d'imitation facile ; et si elle eût accepté cette transparence des faveurs surnaturelles, que Dieu lui proposait, elle eût cessé de paraître de plain-pied avec les jeunes filles qu*elle voulait attirer comme coopératrices. Et voilà pourquoi Mademoiselle de Xainctonge ne permit point à Dieu de la distinguer aux yeux des hommes. Je ne crois pas que le concept de Faction chrétienne ait jamais été préservé et appliqué avec une logique plus héroïque : cette jeune délaissée s'opposait à ce que Dieu la désignât au respect par des signes surnaturels, de crainte que ses initiatives, passant dès lors pour extraordinaires, ne décourageassent toute collaboration.
De respect, pourtant, elle en avait singulièrement besoin. Elle se sentait érigée par Dieu comme un « signe de contradiction » ; et nulle impression ne saurait être plus douloureuse pour ceux qui tâchent de faire régner Jésus. Ils voudraient, d'une inlassable aspiration, que se réalisassent autour d'eux les maximes du Maître, la paix dans l'amour, la concorde dans la charité ; et voilà qu'ils obtiennent l'inverse. Ils rêvent de faire s'épanouir Tidéal prêché par Jésus ; qu'ils
attendent, et que d'abord ils reproduisent la réalité de Jésus, Signum cui roniradicetur. Sur notre terre, à son époque, le roi des Juifs fut un objet de discussions, de scandales, de querelles ; artisan par excellence du salut, il causa la ruine de plusieurs en Israël ; à son occasion des hommes péchèrent.... Toutcomrae ce lointain modèle, Mademoiselle de Xainctonge, dix ans durant, avait été une raison de discordes, de troul)les, de péchés, par l'une de ces prédestinations mystérieuses dont il faudrait un Pascal pour entrevoiries lois; et |>oursuivant le rayonnement pacifique de l'Evangile, elle voyait les circonstances créer la (juerre autour d'elle, en dépit d'elle, et à cause d'elle. «La Française veutle bien, devaientdire les moins malveillants, mais en somme elle ne fait que du mal. » Les moins malveillants furent à leur tour réfutés : en iGoG, Mademoiselle de Xainctonge fut en mesure de faire du bien, et elle en fit beaucoup.
A son retour de Dijon, quelques jeunes filles de Dole se déclaraient prêtes à la suivre; elles étaient six. Cette aurore du succès lui gagna, suivant l'usage, un certain nombre de sympathies qui se réservaient ; et les tracasseries mesquines de Dame Renard, que son humeur revêche ne permettait point de recevoir dans la future communauté, et qui s'en vengeait en diffamant la
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fondatrice, avaient désormais fort peu de jîoids. Mademoiselle de Xainctonge écrivit à Avignon pour se procurer les statuts de ki compagnie des Ursulines, qu'avait instituée dans cette ville, en 1596, sœur Françoise de Bermont; et la lecture de ces statuts la décida à mettre sa compagnie enseignante sous le vocable de sainte Ursule, comme l'avait fait, trois quarts de siècle auparavant, sainte Angèle de Mérici, créatrice des Ursulines italiennes. La municipalité de Dole, jalouse de ne se point laisser devancer par d'autres villes comtoises, désirait que l'école de filles s'inaugurât au plus tôt, sans d'ailleurs faire le sacrifice de la moindre subvention ; et l'on pressait fort Mademoiselle de Xainctonge, si longtemps éconduite. Jean Doroz, évêque de Lausanne, et auxiliaire de l'archevêque de Besançon, était de passage à Dole : en janvier 1606, il approuva la prochaine institution.
Une dernière formalité restait à remplir. Mademoiselle de Xainctonge rencontrait, lui barrant la route, ces entraves à la liberté d'association, venues jusqu'à nous dans l'héritage, si lourd encore, des régimes anciens. Il fallait que le Parlement de Dole approuvât la compagnie de sainte Ursule. Or avec cette sécheresse de cœur qui parfois accompagne l'habitude de la chicane, et cette inintelligence des grandes choses qu'entraîne souvent le souci de la correction. Messieurs les magistrats opposèrent des objections formalistes. Il en fut un, le conseiller Claude Brun, qui alla jusqu'au fond de la question : per-
sonnaç^e d'esprit rassis, conscient de son importance, il traduisait à merveille ce genre d'esprit que, faute d'un mot meilleur, on a fini par appeler l'esprit conservateur, et qui voilant l'inertie sous des prétextes de prudence, hostile à tous les progrès en raison des dérangements que ces progrès suscitent, interprète comme une déclaration de guerre personnelle les initiatives qui veulent passer outre : « Je tiens à vous en prévenir, Mademoiselle, je n'appuie qu'une seule religion, celle de mes pères ; je m'honore d'en faire profession. Elle est venue jusqu'à nous sans le secours de cette nouveauté que vous voulez introduire, elle peut bien encore aller plus loin, et si vous n'avez d'autre motif à proposer que l'avantage delà religion, je crains qne votre demande ne soit pas suffisamment fondée. » La réponse d'Anne de Xainctonge, sous une forme brève et parfaite, est l'éternelle condamnation de cette catégorie de raisonnements : « Il est vrai. Monsieur, que les principes sont immuables, mais les circonstances changent. On peut juger du bien par son utilité et non par sa nouveauté ». Mais on ne convainc jamais de pareilles oppositions ; on ne les réfute qu'en marchant, et c'est à quoi les parlementaires continuaient de mettre empêchement, alléguant que les bulles et brefs du pape, produits par Anne de Xainctonge en faveur de son œuvre, s'appliquaient aux Ursulines d'Italie. Une bonne fortune fit enfin tomber aux mains de la requérante une approbation accordée par le pape, quelques années auparavant,
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pour une maison d'UrsuIines que M"*" de Rve avait voulu ouvrir à Vercel ; et Vercel étant en Comté, le Parlement dut s'incliner.
«Oys fiscaux qu'elles se conseillent», griffonna M. le conseiller Claude Brun sur les documents que ces demoiselles avaient présentés. Anne ne corn» prenait point ce verbiage; un avocat complaisant loi indiqua que, par cette formule, l'autorisation était implicitement accordée. Et le i6 juin 1606, dans une maison médiocrement famée, dont les locataires nouvelles allaient changer la réputation, M^^*^ de Xainctonge s'installait avec trois autres demoiselles : parmi les six qui lui avaient, en janvier, promis leur concours, des défections s'étaient déjà produites. Une jeune personne qui aflectait tout son zèle à découvrir^des imperfections dans les entreprises dont Dieu ne l'avait point elle-même chargée, s'approcha d'Anne, à l'église, et lui dit avec quelque ironie : « Voilà donc, Mademoiselle, toute votre religion (le mot avait le sens de « communauté ») ? — Oui, Mademoiselle, à votre service « répondit, en faisant révérence, la fondatrice victorieuse.
On avait alors deux chambres seulement, et tout de suite on fit l'école ; peu à peu Ton se meubla, on s'agrandit; et lorsque, en 1609, l'hostie miraculeuse de Faverney fut l'objet à Dole d une très grande fête, « trois compagnies conduites par les dévotes sœurs de sainte Ursule » défilèrent à la procession ; la première représentait « les femmes les plus illustres de l'Ancien Testament » ; la seconde, « ces heureuses et vertueuses dames,
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qui ont eu le bonheur de connaître de vue notre débonnaire Sauveur ; » el la troisième, «ces saintes vierges de la loi de grâce, qui n'ont eu de Tamour que pour ce céleste et tout aimable époux». Des écoliers des Jésuites venaient ensuite, « chantant avec mélodie les litanies du Saint-Sacrement >►. Cette procession, qui célébrait la fiHe du miracle, était comme un symbole de la victoire de M^^e de Xainctonge : son vieux rêve de Dijonnaise, de tenter pour les filles ce que les Jésuites avaient accompli pour les garçons, avait enfin passé dans les faits ; et les fillettes de Dole avaient maintenant leurs maîtresses, tout comme les jeunes gens.
Le programme de M"' de Xainctonge se réalisait intégralement. Elle l'avait jadis dessiné avec une maturité si insigne, que l'expérience nn'me n'en imposait aucun changement. La coiigréyation fut exclusivement enseignante, elle renonça bien vite à la visite des hôpitaux. L'école primaire fut gratuite; et pour en couvrir la dépense, on prenait quelques pensionnaires qui payaient dix pisloles par an, ou bien on faisait de petits ouvrages, des Ag/ius Dei brodés, par exemple, très laids avant la venue de M"° de Xainctonge, et qu'elle avait trouvé le moyen de rendre clégants (i). La communauté ne fut pas clôturée :
(1) Les couvents franc-comtois exerçaient volontiers cette industrie des Agnus brodés. Dans les Annales de Sainte-Claire de Poligny, publiées par M»* Emile Lonoin (Besançon, Paul Jacquin ; Dôle, .1. Jacques, 1894), et qui se rapportent à la période troublée des années 1636-1646, on trouve Tanecdote d'un soudard
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les religieuses, qui bientôt allèrent se multipliant, pouvaient sortir à deux; et dans toutes les maisons de la communauté qui furent comme les filiales de Dole, Vesoul excepté, cette dérogation à la coutume française se maintint. L'instruction religieuse, chez les Ursulines comme chez les Jésuites, tenait compte des indications pressantes du concile de Trente ; e^ les règlements des classes introduisaient, comme livres d'un usage fréquent, les Heures du concile et le petit catéchisme de Bellarmin. Toujours préoccupée de faire rayonner sur le monde son action religieuse, la compagnie chargeait certaines de ses sœurs d'enseigner les pauvres femmes et les servantes ; d'aucunes prêchaient si bien, que les dames se dérangeaient pour les venir entendre ; sœur Altériet rendait jaloux les prédicateurs de Dole. L'enseignement primaire des filles devenait un objet d'attention pour toutes les villes de la Comté : Jacques Toytot, curé de Vesoul, un homme de Dieu, réclamait des Ursulines pour sa paroisse; puis ce furent Besançon, Arbois, Saint-Hippolyte, Porrentruy; Anne, à mesure qu'elle était suffisamment sûre des vocations de ses novices, les essaimait au gré des besoins; et sa fondation de Dole était comme le signe culminant de cette renaissance catholique, qui se produisit en Comté
qui, pénétrant chez les clarisse>, disait à la supérieure : « Ça, çâ, la bourse ! » Elle lui dit : « Nous sommes de pauvres religieuses qui n'avons point de bourse, mais si vous voulez une couple d'agnus, vous les aurez. » il répondit : « Ouy, mais qu'ils soient
beaux... » (p. 25).
comme en France au début du xvii® siècle. Les Ursulines, partout souhaitées, méritaient ces appels en inaugurant d'importants perfectionnements scolaires : le fouet fut supprimé, les petites filles, jusque-là confondues toute ensemble, furent réparties en classes d'après leur âge ; et des articles très précis, dont on conserve à la communauté de Dole une rédaction remontant à l'année 1G23, composaient un règlement très complet d'instruction primaire. Enfin les villages de la Comté, non moins que les villes, devaient à leur tour profiter indirectement de l'activité des Ursulines ; les pensionnaires nobles que ces dames internaient distinguaient, parmi les fillettes des petites classes, celles qui pourraient être de bonnes institutrices rurales ; et le couvent de Cole garde encore la vieille copie d'un règlement pour les maîtresses d'écoles de campagne, conforme à la méthode des Ursulines.
Mademoiselle de Xainctonge mourut le 8 juin 1621, ayant été tour à tour, dans la compagnie qu'elle-même avait groupée, sacristine, infirmière, secrétaire, maîtresse des novices (1), préfette des études, et pendant trois ans, à son corps défendant, supérieure. De même que les moines du vi" siècle, en donnant assidûment l'exemple du travail manuel, en avaient enseigné le respect et
(1) Sur l'activité de Mademoiselle de Xainctonge comme maîtresse des novices, de nouveaux renseignements viennent d'être mis à jour par M°" Emile Longin dans son livre : Une petite fille de Simon Renard, sœur Claudine de Bermont, 1595-1612 (Besançon, Paul Jacquin, 1896), p. 29 et suiv.