‹ Autour du catholicisme socialChapitre 23 sur 38 · L HISTOIRE SOCIALE DUNE PAROISSE NORMANDE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE SOCIALE DUNE PAROISSE NORMANDE

prenne part à la vie sociale, disait au congrès de Fiesole, en septembre 1896, Mgr Radini-Tedeschi. Sa mission embrasse toutes les formes de la vie humaine, comme les embrasse la vérité dont il est l'organe, comme les embrasse la foi dont il est l'interprète, comme les embrasse la morale dont il est le défenseur. Il a une mission éminemment sociale à remplir : et il doit, au prix de tous les efforts, de tous les sacritlces, intervenir dans la vie sociale de façon à en être en quelque sorte Tâme et la forme en lui apportant Jésus-Christ )) (1). — Conseillez à vos prêtres de s'occuper de l'ouvrier, du pauvre, des classes inférieures. Il faut combler Tabîme entre le prêtre et le peuple. Il faut faire sentir à tous l'influence salutaire de la religion » : c'est Léon XIII en personne qui tenait ces propos à Mgr Germain, évéque de Coutances (2).

Mais il convient d'observer que, pour convier le prêtre à ces initiatives fécondes, on n'allèo-ue pas uniquement les besoins particuliers des temps, mais aussi, et surtout, la nature même de l'oflice sacerdotal. L'action sociale qu'on requiert du prêtre n'est point une conséquence tardive, imprévue, des changements politiques qui ont marron ne songerait point à la réclamer; elle dénote, chez son auteur, l'un des prêtres de l'heure présente qui comprennent le mieux l'importance sociale de la paroisse Voir aussi, à cet égard, le discours de M. l'abbé Gibier à Reims. Compte-rendu du congrès ecclésiastique, p. 408-410).

(1) On trouvera les principaux fragments du discours de Mgr Radini-Tedeschi dans la Démocratie chrétienne de mars 1897.

(2) Compte-rendu du Congrès ecclésiastique, p. 249.

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que l'histoire de notre siècle ; intrinsèquement, elle n'a point de caractère politique ; elle s'imposerait, lors même que ces changements n'auraient point eu lieu; et sans doute ils amènent le sacerdoce à rechercher une certaine nouveauté de méthodes, mais ils ne sont point la raison même à laquelle on doive rattacher la nécessité de l'action sociale. Cette obligation résulte de la fonction même du prêtre, définie par Manning en un si beau langage dans son livre sur le Sacerdoce éternel ; et le cardinal anglais trouve une phrase presque terrible pour nous en laisser entrevoir la sanction : « L'influence du prêtre, écrit-il, n'est jamais négative. 11 donne ou il dérobe, il gagne ou il perd, et pour lui et pour les autres.» (i) Telle est la mission du sacerdoce, et tel en est l'inébranlable prestige, qu'il est impossible au prêtre de se neutraliser : son inaction n'a pas l'effet d'une abstention, elle a l'effet, si l'on ose ainsi dire, d'une contre-action.

Aussi l'action sociale est-elle vieille comme l'Église, vieille comme le sacerdoce. Elle s'exerçait déjà dans le christianisme primitif, lorque les diacres avisaient aux intérêts matériels de la petite communauté ; elle s'épanouissait au moyenâge, lorsque les papes s'intitulaient « serviteurs des serviteurs de Dieu » ; et de nos jours enfin, à ceux qui la tiennent en suspicion comme une nouveauté tout au plus digne d'être mise à l'étude,

(1) Manning, Le Saceraoce éternel, trad. Fiévet, p. 138 (LilJe Desclée).

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elle peut objecter la tradition. Le penseur courageux qui, discrètement, vient de se révéler dans la remarquable brochure : .4 reculons, signale à juste titre comme une conséquence du « mal révolutionnaire » rinfidélité de certains prêtres à leur devoir social: « Ce mal, dit-il, qui fait de la personnalité individuelle le centre de la vie humaine, a pénétré le prêtre plus peut-être qu'il ne le croit, et plus peut-être qu'il ne le voit » (i). L'action sociale du prêtre n'est donc point une sorte d'adaptation opportuniste, requise par les progrès de l'esprit révolutionnaire : encore moins est-elle une concession au «: mal révolutionnaire » ; c'est au contraire l'abdication sociale du prêtre qui mérite d'être déplorée comme une complaisance à l'endroit de ce mal.

Ainsi rattachée à l'ensemble des principes chrétiens, ainsi légitimée par la tradition, ainsi définie par sa portée nettement anti-révolutionnaire, ainsi défendue contre l'archaïque opposition d'un « conservatisme » boudeur, l'action sociale du prêtre ne consiste point à multiplier les œuvres de détail, timides ou téméraires, « prudentes » ou « avancées »; suivant une intrépide formule qu'un prêtre franc-comtois, M. l'abbé Ouillet, n'a pas craint d'énoncer dans son Guide du conférencier agricole, c'est à « reconstituer la base même de la Société » (2) qu'elle doit viser. De là l'antago-

(i) A reculons. Réflexions d*un ami, publiées par un étudiunt des Facultés catholiques de Lille, p. 27-28, Lille, Berges, i^Q.

(2) Le Guide du conférencier agricole : la crise agricole, ses causes^ ses remèdes, par M. l'abbé Qlillet, à Rurey, par Epeu-

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nisme qui forcément éclate entre Faction sociale du prêtre, intégralement conçue, et l'inconsciente maladresse de beaucoup d'œuvres catholiques. Il faut lire et méditer, dans la brochure A reculons^ l'analyse impitoyable, cruelle parfois, féconde toujours, de l'esprit qui anime ces œuvres et du genre de succès qu'elles recueillent : au lieu de ramener « les personnes sociales », la famille, l'association ouvrière à l'exercice de leur rôle légitime, à la pratique de leur devoir, elles se bornent à sauver les individus que ces personnes morales ont abandonnés ; et par là, sans doute, bien des misères sont adoucies, mais rien n'est guéri ; cette façon de charité concède sans cesse à l'individualisme révolutionnaire quelques trophées nouveaux, et le mal social s'aggrave par là même qu'il dure. Les deux conceptions du prêtre qui nous ont tout à l'heure paru condamnables lui laissent le droit, ou à peu près, d'appliquer, de haut et de loin, quelques remèdes extérieurs sur les plaies sociales ; mais elles lui interdisent de faire brèche dans la société elle-même pour en préparer la reconstruction chrétienne. Et si l'on veutqueles œuvres catholiques cessentd'être, tout simplement, des œuvres philanthropiques à étiquette confessionnelle, — étiquette qui souvent est maladroitement apposée, — si Ton réclame d'elles le salut de la société par le christianisme, — ce que j'appellerais volontiers un salut radical, —il

gney(Doubs;. Besançon, Bossanne. 1897. Bienconçu, bien divisé, plein de renseignements, cet opuscule offre au clergé des campagnes un excellent catéchisme social.

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importe daffemir cette doctrine, que le prêtre est appelé a un rôle social, et de l'asseoir solidement sur les ruines des autres systèmes qui consc:emm,.nt ou inconsciemment, laïcisent la vie de la société en contraignant le prêtre à se lais, ser oublier, ou bien à bouder.

C'est là ce que pensaient les six cents prêtres reunis a Reims, au mois d'août 1896, par l'initiative de M l'abbé Lemire et sous le haït patronage du cardinal Langénieux. « Xous sommes venus rechercher en commun les moyens les

12J'T^ ' '""P'"' '^''"^ '«« •^«'^'litions actuelles de la société, notre ministère. Sans négliger aucun des moyens consacrés par l'usac^e des siècles et la pratique constante de l'Éc^lis^'e nous avons, fidèles aux exhortations du Souvel ram Pontife, cherché à moderniser nos méthodes d apostolat. .Nous nous sommes constamment demandes comment, par l'emploi discret de quelques moyens nouveaux, nous pourrions ressai-

cLt'"m*M'* i'""'""'' """ P'^''^ de Jésus- Christ >, (l). Mgr Péchenard, qui présida le con-

grès avec un tact accompli et un superbe esprit de zèle et que es évêques fondateurs de l'Institut cathohque de Paris appelaient, peu de temps après, aux fonctions de recteur, définissait en ces termes 1 œuvre du Congrès. Le long rapport, si soigneusement composé, dans lequel M. l'abbé

(4) Compte-rendu du Congrès ecclésiastique de lieims n 421 On peuthre, dans la Quinzaine du 15 septembre m un ré' sume des travaux du Con^n-ès. sous ,a si.^.ture de M. Tabb,

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Dabry en a consigné les délibérations, subsistera comme un manifeste éclatant en faveur de l'action sociale du prêtre; c'est un document de première importance : supposez que ces assises du clergé et la publication qui vient de les couronner se fussent produites dix ans plus tôt; Taine, avant d'écrire son chapitre sur l'Eglise de France, eût fait de ce rapport son livre de chevet.

Toute politique en est proscrite ; et ce serait la preuve, s'il était besoin de la faire, que le développement de l'action sociale du sacerdoce et la pénétration du clergé dans les assemblées parlementaires sont deux faits absolument distincts. C'est en tant que citoyen que le prêtre se propose pour un rôle politique ; c'est en tant que ministre de Dieu qu'il s'impose pour un rôle social. Lacordaire écrivait dans VEre nouvelle, le 22 avril i848, un très curieux article sur « les candidatures du clergé » : il y maintenait, tout à la fois, que le rôle pohtiquc du clergé ne lui paraissait qu'un accident transitoire et que pourtant, en fait, le clergé devait aspirer à marquer sa place dans l'Assemblée nationale (i). D'une part, donc, des questions d'opportunité, et les vicissitudes variées des contingences historiques, qui, suivant les époques, et suivant les régions aussi, poussent le prêtre dans la mêlée parlementaire ou bien au contraire l'en éloignent. D'autre part, des principes fixes, une tradition constante, des

(i) Abbé Fesch, Lacordaire journaliste^ p. 394 «t suiv.

l'histuiki, sociale d'une paroisse normande 169 ordres divins, qui commandent à Téglise de pénétrer la société, et au prêtre d'exercer une action sociale .

Bref, tandis qu'au début de cette étude nous montrions (\m^\ Œuvre expiatoire &^ Montligeon, en prenant pour fm le salut des morts délaissés, répondait à merveille aux délicatesses et aux soucis de l'âme contemporaine, et qu'elle paraît essentiellement moderne, « démocratique » même à quiconque en observe le côté religieux, — au contraire, arrivant au terme, il nous semble légitime de dire que les efficaces procédés de conquête par lesquels l'Eglise, dans la paroisse de Montligeon, a repris crédit sur les esprits et ascendant sur les cœurs, ne sont point, en soi des nouveautés : avec les appropriations requises par les besoins présents et locaux, ils étaient calqués sur Téternelle méthode de FÉglise, « la méthode apostohque, la méthode divine, celle que pratiquait le fondateur de notre religion quand il semait les miracles de sa bonté avant de semer les merveilles de sa doctrine ^ (i). H en fut des humbies de Montligeon à l'égard de M. l'abbé Buguet comme de saint Augustin à l'égard de saint Ambroise : < Je me pris à l'aimer, disait le jeune converti, non parce qu'il enseignait la vérité, mais parce qu il était bon pour moi. > Organiser une croisade de prières pour les ^ petits » du purgatoire, avec ce même esprit de justice chatouilleuse qui nous

passionne pour le sort des « petits » delà terre: voilà qui a une saveur moderne. Avoir fait de la bonté Tavant-coureuse de la vérité : voilà qui est ancien, et très ancien.

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